Il n’est pas difficile d’être heureux. Aujourd’hui, j’ai été heureux. Ce matin, je me suis assis à ma table d’écriture et, comme j’avais prévu de le faire la veille, après avoir reçu un mail de lui, j’ai traduit le prologue de Communismo digitale de Maurizio Ferraris pour Rodhlann. Après avoir lu mon journal, Rodhlann m’avait écrit, hier, pour me dire que mon jugement sur le livre de Ferraris l’avait déçu parce qu’il avait l’intention de le lire quand il serait traduit. Moi, avant d’en commencer la lecture, je m’étais dit que je pourrais en proposer la traduction à un éditeur, mais j’ai fini par y renoncer, peut-être moins à cause du livre en lui-même que par épuisement anticipé, anticipation des refus, fatigue morale, et parce que je suis un très mauvais traducteur. Et puis, je me suis dit que je n’avais qu’à le faire, qu’à traduire pour Rodhlann le début de l’ouvrage qui expose de façon assez claire et développée les positions de l’auteur. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai passé ma journée à traduire les quinze premières pages du livre, ne m’arrêtant que pour aller courir et déjeuner, m’y remettant donc ensuite jusqu’à la fin de la journée (j’ai commencé ma traduction un peu avant 8 heures ce matin et j’ai envoyé ma réponse à Rodhlann un peu avant 6 heures ce soir). Je me suis senti heureux parce que, même si je suis un mauvais traducteur, j’aime traduire, passer d’une langue à une autre, et que j’avais l’impression de n’être pas seul, ce faisant : traduisant pour Rodhlann, j’avais le sentiment qu’il était là, à mes côtés, et c’était un sentiment agréable, quoiqu’imaginaire, de le sentir là, à mes côtés ; même s’il n’était pas là, il n’était pas loin, en vérité, puisque c’était vers lui que mes pensées étaient tournées. Mon opinion sur l’ouvrage a changé, évidemment : contrairement à ce que j’ai écrit, il n’est pas franchement mauvais, tant s’en faut, même si je ne partage toujours pas les espoirs de l’auteur et que je continue de lui reprocher une certaine forme de simplisme, comme quand quelqu’un te dit : « Écoute, j’ai la solution à tous tes problèmes, ne t’inquiète pas, c’est très simple, il suffit de le vouloir et de faire comme je te le dis. » J’ai l’impression que Ferraris est convaincu que les gens sont animés de bons sentiments et que, pour lui, d’une certaine manière, les gens sont naturellement communistes. Je ne sais pas ce qui anime les individus ou, pour le dire autrement, quelle est la nature des sentiments moraux, mais j’ai le sentiment que, si des progrès sont réels, le monde dans son ensemble ne progresse pas, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de progrès moral. Il est vrai que, comparativement, notre vie en Occident aujourd’hui est meilleure que celle que vivent d’immenses quantités de population dans d’autres parties du monde et que celles que nos ancêtres ont vécues par le passé (nous vivons plus longtemps, les tâches que nous avons à accomplir sont moins pénibles, etc.), mais vivons-nous mieux ? Notre vie est-elle bonne ? À cette question, il me semble qu’une solution technique passe à côté de l’essentiel. Ferraris semble dire que la technique — qui est pour lui notre mode d’être au monde fondamental — résout tous les problèmes parce que tous les problèmes sont liés au besoin. Pour ma part, il me semble qu’elle les laisse tous intacts. J’ai l’impression que, même si tous les problèmes étaient résolus, les questions demeureraient entières. Peut-être est-ce en partie parce que les besoins ne sont pas en nombre fini et qu’on pourrait même dire que les besoins sont de nature infinie : rien ne les satisfait jamais, ils sont par nature impossibles à satisfaire. Ferraris dit qu’il laisse l’éthique à la conscience de chacun, et je crois que cette remarque faite en passant est très éloquente. Bien sûr que, en dernière instance, la morale est une affaire privée, mais la conscience, n’est-ce pas elle notre mode d’être au monde fondamental ? Je ne peux pas ne pas penser et je ne peux pas m’empêcher de penser (je ne peux pas m’arrêter de penser quand je le veux) ; c’est à la fois mon génie et ma misère.

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