28.3.26

Je m’apitoie sur moi-même : mon triste sort. Ou — comment me le suis-je dit, déjà, l’autre nuit, quand j’ai eu tant de mal à dormir ? —, je sombre, je m’enfonce. Est-ce que je sombre ? Est-ce que je m’enfonce ? Je n’en sais rien. Je ne sais même pas ce que cela veut dire, je crois. C’est facile, pourrait-on être tenté de dire, oui, facile de se laisser aller, facile de se lamenter. Et ne suis-je pas, après tout, maître ès jérômiades ? Oui et non, c’est facile et ce n’est pas facile. Peut-être n’ai-je tout simplement pas envie de me faire violence, en ce moment, pas l’énergie, ou pas je ne sais pas quoi, d’ailleurs. Mais, se voir tel que l’on est, veule comme je suis, c’est-à-dire : mauvais, mauvais, mauvais, d’une petite laideur morale, et passif, et passable, c’est ce que je veux dire, mais j’aime bien ce mot, veule, à cause de ce son eu très particulier, c’est ainsi que je l’entends, comme dans peule, non, ce n’est pas facile. Parce que je sais que si ce veule, ce n’est pas toute la réalité, ce veule est aussi la réalité. Alors, pour voir toute la réalité, il faudrait voir la réalité que ce veule enveloppe et la réalité qu’il n’enveloppe pas, et ce serait cette dernière que je ne parviendrais pas à voir en ce moment, d’où mon moral, comment dire, veule ? Tout cela ne nous mène pas bien loin, j’en conviens, mais enfin, qu’y puis-je ? C’est là que j’en suis, en ce moment, ce qui n’a rien de très glorieux, rien de très à mon avantage, mais ce n’est pas le but de ce journal que de mettre à mon avantage, de me montrer à mon avantage, si vous voulez, aussi, le but de ce journal est dire les choses comme elles sont, les choses comme je les vois, et sinon toutes les choses comme elles sont, toutes les choses comme je le vois, même si j’essayais, je n’y parviendrais, du moins la plus grande part des choses comme elles sont, des choses comme je les vois. Je m’arrête, pensant à ce dernier membre de phrase, et me dis : Peut-être que je manque de cosmos en ce moment, peut-être suis-je trop, non dans le moment présent, ce n’est pas ce que je veux dire, mais trop dans le lieu présent, le périmètre étriqué de mon action, de mon existence, ou disons peut-être — pour être moins judgemental — restreint, trop dans le petit ici que j’occupe, mais que je ne suis pas, je ne suis pas ce petit ici que j’occupe, peut-être, oui, mais qu’est-ce que cela veut dire que je manque de cosmos, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Et où se trouve-t-il le cosmos dont je manque ? Et s’il se trouve partout, comme il me semble que je le pense, s’il se trouve partout, comment se fait-il que je ne le trouve pas, ne le rencontre pas, ne trouve jamais que moi sur mon chemin, jamais que moi sur son chemin, passe-t-il par moi, le chemin du cosmos ? faut-il nécessairement qu’il passe par moi, le chemin du cosmos ? j’entends qu’il faille bien commencer quelque part et que le seul quelque part où commencer dont je dispose ce soit moi, ici et maintenant, mais pour aller où ? et ne me réponds pas nulle part, ou je ne sais pas quoi, ainsi que tu le fais tout le temps, non, pas ce genre de pirouette, non, pas ce soir en tout cas, trouve autre chose, oui, autre chose, oui, oui, mais quoi ? Il faut bien commencer quelque part ; n’est-elle pas merveilleuse, cette phrase, qui semble si simple, si évidente, si peu profonde, n’est-elle pas sublime ? Il faut bien commencer quelque part, oui. Je regarde par la fenêtre, tout semble étonnamment ordinaire.