Je fais la moue. Sans doute parce que j’hésite à écrire. Et si j’hésite à écrire, c’est que la dose nécessaire certitude qu’il faut pour écrire — un peu comme Wittgenstein parlait des certitudes qu’il faut pour douter — semble me faire défaut. Une page d’écriture — une vraie, pour ainsi dire — devrait ne consister qu’en une longue suite de lettres sans aucun rapport entre elles et qui, parfois, tout à fait par hasard, formeraient mot, phrase, sens. On confierait la production de ce type d’écrit à une machine — quelque chose comme une intelligence artificielle conçue à cet effet —, et on les imprimerait sur des feuilles d’un papier très fin et très inflammable, pour les déchiffrer ensuite comme on le faisait des antiques oracles. Des prêtresses droguées (comme jadis la pythie qui mâchait du laurier pour entrer en transe) auraient alors pour fonction rituelle de lire ces documents et d’y déceler les groupes de lettres signifiants, voire d’en inventer de nouveaux — qu’importe ? elles seules auraient accès à ces textes dont chaque occurence serait unique et qui seraient brûlés tout de suite après leur interprétation —, afin de prédire l’avenir, de conduire les affaires de la cité, de rendre la justice, et de déclarer la guerre à nos ennemis. À des moments définis, au cours de grandes cérémonies populaires (elles pourraient s’accompagner d’orgies au cours desquelles les habitants s’accoupleraient entre eux pour perpétuer la cité et en accroître la population), les prêtresses s’adresseraient à la foule pour délivrer le message crypté dans les signes produits par l’intelligence artificielle. Ces édits seraient sans appel et quiconque en contesterait la vérité, ou même la pertinence, serait immédiatement puni de mort. Aucun jugement ne serait rendu, aucune décision prise sans que l’oracle artificiel ne soit consulté et ses signes ainsi interprétés. Cette herméneutique constituerait l’essentiel de la vie publique de la cité, sa substantielle politique. À défaut d’une telle rigueur, nos phrases ne nous semblent-elles pas fragiles et inconsistantes, grains de sable qui nous échappent, coulent entre nos doigts ? On dira que la démocratie est à ce prix. Peut-être. Mais ne paraît-il pas évident que, à plus ou moins courte échéance, la démocratie telle que nous la connaissons en Occident depuis quelques décennies est condamnée ? Ou bien, ces peuples qui se seront entêtés à demeurer démocrates, on les verra disparaître de la surface de la terre, balayés par d’autres puissances, mille fois plus intransigeantes, et dures, et sans pitié ? Partout, en effet, s’affirment des pouvoirs sectaires qui ne sont pas soumis à la temporalité démocratique et au libre jeu de l’expression publique. Que représente, aux yeux de qui, armé d’une confiance inébranlable en la continuité des siècles, attend la fin du monde pour que la vérité lui soit enfin révélée, un mandat d’à peine quelques années ? L’Occident démocratique n’est qu’une version possible de l’accès au sens, qui comprend, accepte et célèbre la nature précaire de cet accès, qui en fait même un élan, un élément décisif de la conception qu’il a de lui-même, mais dont la fragilité le met en danger. Autrement dit, l’on a raison de croire au progrès, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il y ait jamais un quelconque progrès.

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