30.3.26

Comme l’époque dans laquelle je suis plongé est franchement imbécile — ce qui ne préjuge en rien de son degré d’imbécilité comparée à d’autres époques, à savoir : si elle est plus ou moins imbécile que des époques antérieures ou si des époques futures ne seront pas encore plus imbéciles que la nôtre —, j’essaie de m’en extirper tant bien que mal et, pour ce faire, ne choisit par le repli sur moi, mais l’ouverture maximale au cosmos, au grand dehors, aux profondeurs du temps, aux mouvements qui nous semblent immobiles parce que nous ne vivons pas assez longtemps pour en concevoir toute l’ampleur et qu’il faut, pour les entrapercevoir, l’imagination d’un conteur plus généreux, sans doute, que prolixe, — beaucoup ne sert à rien, il s’agit d’être juste. Dans des rapprochements d’images (disons entre un tractopelle et un stégosaure), le temps semble réduit à un instantané, les strates n’apparaissent pas telles que vues en coupe sous la forme de couches superposées les unes aux autres par la sédimentation, mais comme un récit possible, une continuité pleine de ruptures, mais inscrite dans un site. L’immensité est dans toutes les dimensions : le silence des espaces infinis, les immenses durées fossilisées se parcourent en quelques centaines de mètres, kilomètres à peine, et peut-être que cela aussi est une façon de mesurer le temps. Il n’y a pas de vérité dernière (pas plus, sans doute, qu’il n’y a de vérité première). Il n’y aura pas d’explication ultime. N’arrivera pas un moment définitif quand nous pourrons dire nous que nous savons et nous reposer enfin. On peut comprendre le besoin de transcendance quand il se présente pour ce qu’il est : une sorte de narcotique spirituel, remède à l’angoisse que cause la mortalité (la conscience que nous sommes mortels), l’espace que la mort ouvre étant en effet d’un silence infini qui effraie, mais dès que cette transcendance cherche à se faire immanente — à énoncer des règles pour l’ici-bas de maintenant —, elle cesse d’apporter le réconfort pour promettre la punition, l’humiliation et la mort violente, qui fait du bruit, elle, et gicle et dégouline, — pas de repos, pas de paix. L’imposition de règles immanentes édictées au nom de la transcendance convertit l’espoir en menace, danger, inconsolable chagrin. La transcendance n’est plus alors que le prétexte pour réduire l’infini au fini. L’instant décisif n’a jamais pour fonction symbolique de révéler ; il sert uniquement à justifier que nous soyons sans cesse harcelés, embrigadés, défaits. Le récit devient un point final, il ne raconte rien, il fait taire.