Conforme en soi. — Le succès est directement proportionnel au conformisme. Un conformisme qui doit ne pas être feint, ne pas être faux, mais total, et sincère, et enthousiaste. Le succès est directement proportionnel au conformisme parce que les peuples sont fondamentalement conformistes, raison pour laquelle ils peuvent, après avoir embrassé pleinement et sans retenue le fascisme le plus brutal, le plus violent, devenir antifascistes, raison pour laquelle, encore, après avoir subi de la manière la plus meurtrière qui soit la barbarie la plus abjecte, épouser sans lui opposer la moindre résistance cette même barbarie et la faire subir à d’autres victimes, et peu importe que ces dernières soient coupables ou innocentes, — la mort se passe de tout jugement. Hier, pour des raisons professionnelles liées au métier d’attachée de presse que Nelly exerce dans ce qu’il est convenu d’appeler “l’édition littéraire”, nous avons regardé Quotidien, où un livre qu’elle défend devait être présenté. Il a fallu attendre la fin de l’émission pour que la séquence en question passe à l’antenne et, comme c’était lui, l’invité, la séquence était liée, je cite de mémoire, aux engagements de Nagui, le célèbre animateur (la télévision aime en effet à présenter des présentateurs dans ces émissions) qui avait même, disait la jeune femme qui devait parler de l’ouvrage qui intéressait Nelly, interpellé des hommes politiques sur ses réseaux sociaux à propos de ses sujets de prédilection, à savoir : le racisme, les violences sexuelles faites aux enfants et le véganisme. Le présentateur écoutait son hagiographie avec le sourire modeste de qui tend à assurer son entourage — c’est-à-dire : les millions de personnes qui le regardent — qu’il ne fait rien d’exceptionnel et que, si tout le monde avait la chance d’avoir compris le sens de l’existence que lui, grâce à son succès et au gain d’argent qu’il induit, a compris, chacun en ferait de même, glissant même une petite plaisanterie au passage pour dégonfler la bulle de sacré qui menaçait de l’entourer de façon un peu trop inégalitaire. C’est qu’il ne faut pas tricher pour être conforme : ce n’est pas une mince affaire — affaire de cynisme, de complot ou que sais-je encore ? — d’être absolument inoffensif, absolument insignifiant, tout en paraissant le contraire (sérieux, impliqué, investi, transgressif), il faut être totalement pénétré de l’esprit du temps, agir (ou, du moins, parler) dans l’inconscience sans reste du caractère éphémère de nos croyances, du caractère transitoire de nos vérités, il faut être entièrement dans son temps, sans aucune profondeur ni perspective historique, dans le maintenant le plus fermé sur lui-même. Ainsi, tout ce qui semble ouverture, grandeur d’âme, n’est rien que l’étriqué le plus étroit. Ce n’est pas un tour de passe-passe (je l’ai dit : il n’y a pas de complot), au contraire, tout est absolument transparent : le sujet ne doit avoir aucune distance par rapport à lui-même, il ne doit adopter aucune position de recul ou de surplomb, il ne doit jamais être dans le retrait, mais toujours dans le moment, ne respirer que l’ère du temps, et le transpirer en retour. On s’étonne toujours que de grands esprits aient pu épouser naguère telle ou telle cause qui nous semble aujourd’hui abjecte. Comment se fait-il que Heidegger, ce penseur si profond, ait pu être un nazi ? Comment se fait-il que Foucault, ce pourfendeur d’idoles, ait pu adhérer à l’idéologie assassine des mollahs iraniens ? De telles questions sont imbéciles, il n’y a rien d’étonnant : nos jugements de valeur sont simplement faux, et ce que nous tenons pour de la profondeur, du génie, de la clairvoyance, n’est qu’une adhésion temporaire à un esprit qui perdure après que le temps en a passé. L’aura continue de nimber de son éclat des têtes qui n’auront jamais fait que se tromper, échouer à comprendre le monde, à en inventer une version qui permette aux peuples de s’émanciper du mensonge, de la trahison, de la violence. S’il y a quelque chose que le conformisme cache — que qui est conformiste se cache à soi-même, faudrait-il dire aussi —, c’est ce fantasme d’une soumission vécue comme une fin dernière, une certaine fin de l’histoire conçue comme le moment où, enfin, et pour toujours par la suite, nous pourrons cesser de penser, cesser de douter, cesser de faire usage de notre entendement pour communier dans une grande, dans une parfaite, dans une définitive unanimité. Le conformisme n’est rien d’autre que ce fantasme d’unanimité, et son apparente modestie, pour ne pas dire sa bonhomie (le sourire moustachu de Heidegger est terrifiant), une tautologie : tout le monde doit m’obéir.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.