5.4.26

Une maison dans l’infini. — Si je n’étais pas désormais — comment dire ? — enfermé, d’une certaine façon, dans l’écriture — ce n’est qu’une façon de parler, mais c’est parfois ainsi que je ressens les choses : ai-je choisi d’écrire ? je ne le crois pas, écrire m’a fasciné à un point si haut que je n’ai pu faire autrement qu’écrire, mais ce ne fut pas une décision, c’est quelque chose qui m’est arrivé et qui, souvent, à cause de l’absence de succès, notamment, me fait l’impression d’une sorte de malédiction, quand même le mot ne serait pas exactement le mieux choisi, c’est celui qui me vient à l’esprit, alors je le garde , j’en chercherais un autre si c’était ce dont je voulais parler, mais non —, je voudrais être architecte (c’est comme un rêve, en quelque sorte). Pour concevoir et construire des maisons. Je ne sais pas très bien d’où vient cet attrait, du fait peut-être — par négativité — que je n’ai jamais vécu que dans des appartements, c’est possible, mais ce n’est qu’un motif biographique, ou psychologique, si l’on veut, qui ne dit rien de la façon dont une maison bien conçue — qui ne soit pas simplement un toit sur des têtes, mais qui procède avant tout d’une idée, d’une conception de l’espace habité, c’est-à-dire de la vie humaine, de la vie domestique, du foyer, qui pense les espaces intérieurs en fonction d’un certain nombre d’activité et des nécessités qui en découlent : dormir, manger, se laver, travailler, donc s’abriter, se chauffer, acheminer des matières à l’endroit où on en a besoin, condenser des énergies, évacuer des flux, conserver, déplacer, etc., et au sens que toutes ces activités ont en tant que formes de la vie humaine — m’émerveille : une maison bien conçue me semble révéler l’espace, quelque chose qui ne tient pas à sa nature en tant que concept physique, ou métaphysique, mais en tant que lieu, l’espace comme lieu, c’est-à-dire la façon dont nous l’occupons : l’espace domestique, le foyer, n’est pas la domestication de l’espace, c’est bien plutôt quelque chose qui doit procéder de l’impossibilité de domestiquer l’espace (ou le monde, ou la nature, comme on voudra), et la conscience de cette impossibilité, de la conscience de cette impossibilité procède l’idée de la maison, la maison comme idée, et habiter non pas le monde, mais un lieu circonscrit dans le monde. Car, c’est peut-être ce qu’une maison exprime de plus important : nous n’habitons pas le monde, nous habitons un lieu dans le monde, un lieu qui est une délimitation dans le monde, qui est à la fois dans le monde, et un peu ailleurs, en retrait, une soustraction dans le monde. Une maison, ainsi, est un espace négatif : c’est un moins dans le monde, un retrait opéré dans le monde afin de pouvoir y vivre. Sans maison (que ce soit l’abri sous roche, la hutte, la cabane, etc.), l’être humain ne peut pas vivre : l’air libre signifie pour lui danger, menace, froid, intempéries, mort certaine. Il lui faut, pour conserver son existence et la reproduire, un lieu à part dans le monde : toute sa positivité (la vie, sa conservation, sa reproduction) dépend d’une négativité première sans laquelle son existence n’est pas possible (nous sommes nus). Ce qui m’émerveille, je le dis plus clairement, c’est la maison individuelle, qui ne l’est pas, qui est toujours maison commune, espace à la fois partagé et compartimenté, la maison de la famille où l’on naît, grandit, apprend à vivre, etc. Maison fermée (la maison est une clôture) et ouverte (les parois qui la compartimentent s’ouvrent pour laisser passer qui l’habite), qui soustrait au monde un espace où vivre, lequel espace est à la fois l’intérieur séparé par les murs et l’extérieur enclos du jardin, derrière la haie, le muret, le mur, qui coupe l’espace du dehors, mais en ouvre un autre. La maison ne cesse de s’emboîter en elle-même : chaque espace qui ferme, coupe et, par cette coupure, en ouvre un autre. Dans la maison, l’espace ne cesse de se démultiplier, il apparaît comme infini non dans l’immensité de l’univers, mais dans la subdivision, la multiplication, chaque espace qui coupe se coupant à son tour, en compartiments, boîtes, portes, tiroirs, cloisons, tentures, volets, rideaux, il apparaît infini non par l’extérieur de l’univers, mais pas l’intérieur de la complexité, du rangement, du déplacement, du dérangement, des activités, du repos. Il y aurait le +∞ de l’univers (l’étendue, l’expansion) et le −∞ de la maison, chacune de ces versions de l’espace affectant de son signe propre (±) l’infini qui définit l’espace.