Je n’ai rien fait aujourd’hui. Et il est vrai que, le soir venant, je me sens un peu coupable de n’avoir pas eu la moindre pensée. Mais n’est-ce pas suffisant de vivre ? J’allais dire : « de se laisser vivre », et cela donne à entendre tout le mépris dans lequel notre civilisation tient la vie, la vie simple, la vie bonne, comme si une vie digne d’être vécue ne l’était que remplie de quelque chose d’autre qu’elle-même, d’une activité, une activité productive, utile, qui apporte, rapporte quelque chose, quand la vie est douce d’être vécue, tout simplement vécue. Il est vrai, aussi, que j’avais décidé, hier, de ne rien faire aujourd’hui, que j’avais prévu de ne pas sortir de chez moi, de ne pas prendre la moindre peine, ou simplement la peine minimale qu’il faut bien que je me donne pour me maintenir en vie, et cela, il me semble que je l’ai accompli à la perfection, mais ce n’était pas un quelque chose, c’était bien au contraire un rien, un surtout pas, un non merci, un je vais passer mon tour, aujourd’hui. Je crois que j’aimerais plus souvent passer mon tour, et laisser les choses venir, et tant pis si les choses qui viennent ne sont pas des choses estimées par la civilisation qui est la nôtre, la civilisation qui est la nôtre (j’entends la civilisation mondiale, pas la civilisation occidentale par opposition à une autre, non la civilisation humaine), est-elle estimable quand on pense aux vies que nous sommes contraints de mener, des vies pleines de choses, mais tellement vides, oui, tellement vides, en vérité ? Alors, vider la vie de tout ce qui n’est pas essentiel au maintien de la vie, sauf quelques plaisirs simples (faire l’amour, manger la chair d’un pamplemousse rose à la petite cuillère et en recueillir le jus dans un verre pour le boire, pour ne prendre que deux exemples d’une banalité parfaite, magnifiquement parfaite), n’est-ce pas estimer la vie à sa juste valeur ? Puis-je être heureux — me sentir bien — simplement en étant ? Si je puis me sentir bien simplement en étant, n’est-ce pas que je suis naturellement heureux et que le malheur que je ressens, que je ressens trop souvent, ce n’est pas moi qui en suis la cause, mais la civilisation qui est la nôtre, et que ce que je secrète à l’état de nature, ce n’est pas de la bile noire de la mélancolie, c’est de la joie pure ?

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