Faut-il qu’un sentiment domine ? L’horreur que la guerre m’inspire — et l’impossibilité dans laquelle je me trouve de choisir un camp plutôt qu’un autre, impossibilité morale, mais je pourrais tout aussi bien dire « humaine », car qui peut, au nom de l’humanité, préférer tel camp à tel autre ? —, faut-il qu’elle domine ces autres sentiments que la vie m’inspire : la joie d’écrire, la joie de vivre, la joie d’avoir une enfant, quand même je ne serais pas le meilleur des pères ? Hier, j’ai écrit un nouveau chapitre pour la deuxième partie de Thèbes et j’ai commencé à écrire les premières lignes d’un autre chapitre dans la troisième partie — partie que, pour l’instant, je n’ai esquissée qu’en pensée, pour ainsi dire, n’écrivant rien littéralement, la concevant seulement —, et puis, j’ai écrit un poème pour le carnet d’un hiver. J’ai écrit un autre poème, à l’instant, pour le carnet d’un hiver, et cela me procure une joie profonde, réelle. À Daphné, j’essaie de faire comprendre l’importance de devenir meilleure, et je ne m’y prends pas toujours aussi bien que je le voudrais — pour ne rien dire de ces fois où je m’y prends franchement mal. Hier, j’ai peut-être été un peu trop dur avec elle. Mais, plus tard dans la journée, c’était déjà le début de la soirée, avec une petite boîte qui traînait dans ses affaires et d’autres éléments récupérés de-ci de-là de tel ou tel de ces jeux, elle a fait « un petit monde merveilleux », m’a-t-elle dit, qu’elle m’a offert pour que je le mette sur mon bureau. Comme il me semblait qu’on ne l’y verrait pas, j’ai fait de la place dans la bibliothèque et je l’y ai disposé. C’est vraiment un petit monde merveilleux (il y a des fleurs, des plantes, des papillons, une fée, un petit ours mignon, etc.) et il s’intègre parfaitement au milieu de ces livres qui prennent la poussière. « Faut-il qu’un sentiment domine ? », me suis-je demandé, et la réponse la plus humaine n’est-elle pas celle-ci : Ce n’est tout simplement pas possible ? Humain, ici, n’a pas le sens descriptif d’un concept biologique, c’est une idée tout à fait normative, laquelle, j’en conviens, semble chaque jour se vider un peu plus de sa substance. Et ce n’est pas aux destructions auxquelles se livrent les puissances du monde que je pense — elles n’ont malheureusement rien d’original : depuis que les civilisations existent, les êtres humains se sont massacrés les uns les autres —, mais à tous les renoncements quotidiens auxquels nous consentons pour avoir la conscience tranquille, à notre passion avide des affaires, au culte frénétique de la moyenne, et à l’esthétique qui en découle, aux loisirs de masse qui avilissent, déshumanisent parce qu’ils nient toute singularité, préférant les économies d’échelle à l’art des détails, des nuances. Parfois, je rêve d’un moment d’un solitude. Cela peut paraître étonnant parce que je passe le plus clair de mon temps tout seul, mais ce n’est pas ce que je veux dire : je rêve d’aller quelque part et de m’y trouver seul, face à la mer, par exemple. C’est un bien petit rêve, dira-t-on, et c’est vrai qu’il n’est pas très grand, mais je crois que c’est un rêve humain.Voilà pour l’idée normative d’humanité dont je parlais à l’instant. D’où dérive celle-ci : il ne faut pas qu’un sentiment domine. Ceux que j’ai évoqués — pour faire simple : l’horreur et la joie — ont tous droit de cité dans la composition sentimentale de nos vies. Et quelle meilleure réponse à l’horreur de la destruction que la joie d’écrire un poème ? À qui cela semble insignifiant, il faut répondre qu’il lui manque un sens (un peu comme on parle des « cinq sens »), le sens de l’existence, qui n’a rien de transcendant, mais s’éprouve, et chaque jour. Quelle différence, me dis-je, écrivant cette phrase, quelle différence avec les sentiments qui étaient les miens au début de la semaine dernière (immense abattement). Oui, c’est vrai, il m’arrive de perdre de vue la signification, de me recroqueviller sur moi-même, de vouloir être minuscule, au point même de disparaître. Ce sentiment, aussi, n’est-il pas humain ? Et ce n’est pas une excuse, pas une explication, simplement une question. Depuis plusieurs jours, j’improvise autour du thème que j’avais enregistré face à la mer, cet hiver, dans l’appartement que nous avions loué, à Marseille, où il y avait cette belle guitare Alhambra (une 5P) sur laquelle je jouais. Thème qui n’est pas la bande-son du carnet d’un hiver comme, machinalement, il me vient de le dire, alors que je pense le contraire, mais une partie à la dignité complète de cet ensemble où il y a des poèmes. La vidéo, déjà, en fait partie, et l’autre que j’avais faite pour Rodhlann, aussi, mais je voudrais développer encore ce thème, l’approfondir, en explorer les possibilités. Il faut donc que j’achète cette guitare (le modèle, j’entends), et vite.

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