Ne nous piétinez pas ! On pousse lentement. — Ce matin, avec le garçon boucher, nous avons parlé cheveux. Après m’avoir servi mes saucisses de Toulouse, il s’est adressé à moi en ces termes : « Excusez-moi, Monsieur. Je peux vous poser une question, mais vous n’êtes pas obligé de répondre : Combien de temps il vous a fallu pour arriver à cette longueur ? », cependant qu’il me montrait les siens, qui étaient encore assez courts, et manifestait son intention de les faire pousser jusqu’à la longueur des miens (qui touchent aux épaules). Je lui ai répondu que je ne savais pas trop quand je les avais coupés pour la dernière fois et que, par ailleurs, lui avait les cheveux frisés. « Crépus », m’a-t-il dit. Oui, si vous voulez. « Cela fait six mois que je les laisse pousser. » Ma fille, ai-je ajouté, à titre de comparaison, a les cheveux qui lui arrivent là (montrant de la main l’arrière de la cuisse), elle a dix ans, nous ne les avons jamais coupés. Ce qui n’est pas vrai : une fois, les pointes, mais c’était il y a longtemps. Chemin faisant, nous sommes parvenus à la conclusion qu’il lui faudrait attendre encore une bonne année et demie avant qu’ils parviennent à la longueur désirée. Courage, lui ai-je dit en partant, épuisé par tant de masculinité toxique. Au chapitre vingt du premier livre de ses Essais, « Que philosopher, c’est apprendre à mourir », Montaigne écrit : « Nous sommes nés pour agir : Cùm moriar, medium soluar et inter opus [Quand je mourrai, que je parte au milieu de mes travaux (Ovide)]. Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie, tant qu’on peut : et que la mort me treuve plantant mes choux ; mais nonchallant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. » L’annotateur de l’édition de la Pléiade, toujours obéissant à son exigence de prosaïsme, a cru bon de faire un renvoi en note de bas de page au mot « imparfait » pour le traduire ainsi : « inachevé ». Le jardin imparfait de Montaigne serait ainsi un jardin inachevé. Ce qui n’est pas tout à fait faux, en effet, mais n’est pas tout à fait vrai, non plus, et surtout, nous perdons dans cette translation moderne tout le goût qu’a l’écriture de Montaigne. Le jardin imparfait est celui qui exprime le mieux à la fois le souci et l’absence de peur que la mort devrait susciter. Souci : Montaigne dresse dans ce chapitre un impressionnant catalogue de décès, en diverses façons, nous explique qu’il pense tout le temps à la mort et qu’il se documente dès qu’il le peut à ce sujet, s’enquérant de la façon dont tel ou tel est décédé, dénonçant les euphémismes dont nous usons pour en parler, et auscultant nos mœurs malsaines. Mais souci ne signifie pas peur, et Montaigne conclut son chapitre en soutenant que c’est probablement tout ce qui entoure la mort qui effraie et que si nous mourrions simplement, comme les gens de basse condition, dit-il, nous n’en aurions pas peur : « Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes ». Le jardin imparfait est moins le jardin dont on ne se soucie pas de la perfection, qu’on laisse à dessein inachevé, que le jardin dont on sait que, de toute façon, il ne peut pas être parfait : l’inachèvement n’est pas de notre faute, comme si, en faisant autrement, nous pourrions parvenir à l’achèvement. Car, si tel était le cas, nous aurions raison d’avoir peur de la mort, puisqu’elle nous priverait de la possibilité de parvenir enfin à la perfection. Or, l’inachèvement est dans les choses mêmes que nous faisons. Le jardin n’est pas imparfait parce que, si nous vivions plus longtemps, nous pourrions le rendre parfait, mais parce qu’il est toujours en train d’être fait, et que nous consacrons notre vie à le faire. Montaigne dit que, au regard de la mort, un jour est égal à cent années, ce qui signifie que ce n’est pas la durée de la vie (sa brièveté) qui est un motif de mécontentement ; si nous vivions mille ans, le problème serait exactement le même. Quel est-il, alors, le problème ? Eh bien, que nous ne voyions pas l’imperfection des choses, non au sens de leur défaut, de leur privation, mais de la façon dont nous les faisons. Que nous soyons nés pour agir, comme l’écrit Montaigne, cela ne signifie pas que nous devions sans cesse nous agiter à tout prétexte et en tous sens. Cela signifie que, exactement comme il est dans notre nature d’agir, tout ce que nous faisons porte la marque de l’imperfection de ce qui est en train d’être fait, de ce qui est en cours, c’est-à-dire, histoire de faire dialoguer un peu Cage et Montaigne, d’un work in progress : un work in progress n’est pas imparfait parce qu’il sera seulement parfait quand il ne sera plus in progress, il est imparfait précisément parce qu’il est in progress, toujours en train d’être fait. « Nonchallant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait », écrit Montaigne, et cet « encore plus » est significatif : pour ne pas trembler devant la mort, il faut être plus indifférent à la vie que l’on quitte qu’à la mort même, vie qui est parfaite telle qu’elle est, parfaite de son imperfection, — nous n’en aurons jamais de meilleure. Je ne vais pas filer la métaphore du jardin (on l’entend sans peine : il y a toujours quelque chose qui pousse, qui fane, toujours quelque chose à faire, bêcher, biner, couper, tailler, ramasser, et que sais-je encore ?), d’autant que l’image du jardin est assez classique, mais l’important me semble être l’imperfection sur laquelle, précisément, la phrase s’arrête. La phrase s’arrête sur l’imperfection comme la vie s’arrête dans l’imperfection, qui n’est pas une faute, un défaut, un manque, mais ce qui caractérise toute existence humaine. Comme il nous enjoignait de parler français au chapitre précédent, à présent, Montaigne nous enjoint d’agir, c’est-à-dire de vivre sans peur ni excès de confiance, dans la conscience du caractère transitoire des choses humaines, à la recherche d’une adéquation entre notre nature et la nature de l’univers ; — il faut laisser pousser, n’est-ce pas cela, la vie ?

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