Au Musée des Arts Décoratifs, dans le cadre de l’exposition Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier, on peut voir un herbier que Jean-Jacques Rousseau a composé à Monquin où il avait été contraint de s’exiler entre 1769 et 1771. Voyant ce petit livre, un in-12, c’est-à-dire un format de poche, je n’ai pu m’empêcher de penser que la civilisation qui lui avait donné naissance — la France du XVIIIe siècle — était la plus grande civilisation de l’histoire. Ce n’était pas un jugement informé, sérieux, ou quelque chose de cet ordre, mais simplement un sentiment, d’admiration, oui, sans doute, devant tant de beauté, de raffinement, tout dans l’exposition exhalant les parfums de cette douceur de vivre que l’on perçoit dans les tableaux de Chardin : les tissus, les motifs, les objets, l’art de vivre qu’ils expriment. À condition d’être bien né, me répliquera-t-on. Et certes, oui, dirais-je, à cette nuance près que cette civilisation est aussi celle qui a inventé l’égalité et qui a donné sa forme générale à l’organisation sociale au sein de laquelle nous vivons encore. Malheureusement, ai-je envie d’ajouter, si nous vivons toujours au sein de l’organisation sociale dont le XVIIIe siècle a inventé la forme générale, nous sommes à une distance quasi infinie de l’esthétique où cette forme est née. Et c’est regrettable. Je ne sais pas trop ce que c’est que ce sentiment, cette nostalgie que je ressens : a-t-elle un sens réel ? Je ne le crois pas. Mais ce n’est pas une question de réalité, c’est une question d’imaginaire, une question imaginaire, comme je crois que le sont les meilleures des questions, imaginaires. Dans son herbier, Rousseau a principalement recueilli des mousses et des lichens : sur la page de droite, avec des bandelettes de papier doré, les plantes sont fixées tandis que, sur la page de gauche, sont portées des annotations (généralement, le nom latin qui permet d’identifier l’échantillon). Merveille de l’attention portée aux choses, au monde, voyant ce petit objet qui peut sembler bien dérisoire au regard des fureurs de l’histoire, je l’ai trouvé magnifique, et j’ai ressenti le désir d’en tenir un moi-même, ou de faire quelque chose comme cela, me tenant de la sorte au plus près des choses infimes, négligées, inapercevables ou quasi. N’est-ce pas cela, la civilisation ? Et non le pouvoir, l’argent, la guerre, la destruction, toutes ces formes qu’elle prend quand elle se fourvoie dans l’avidité. Encore une fois, je ne cherche pas la réalité, j’ai conscience que mon image mentale est idyllique, mais j’ai besoin d’elle. C’est-à-dire : besoin de la vie qu’elle manifeste.

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