23725

En courant, me dit la machine, j’ai gravi l’équivalent de 88 étages, soit 30 étages de plus que n’en compte la Trump Tower de New York qui, par là même, me paraît soudain bien plus petite que son nom pompeux ne le laisse entendre. Est-ce que, au prétexte que j’ai gravi l’équivalent de 88 étages, moi, je vais me baptiser la Tour Orsoni, ou l’Orsoni Tower, pour faire plus international ? Certainement pas, non. Après avoir parcouru 11,35 kilomètres en 1 heure 22 minutes et 44 secondes, me dit toujours la machine, c’est plutôt à un mouflon qu’il me viendrait l’idée de me comparer et certainement pas, non, à quelque milliardaire croulant. Si tous les gratte-ciel de la terre venaient à s’écrouler en même temps, dans l’univers, ce vacarme ne s’entendrait pas plus que le pet d’une mouche à notre oreille. Mais, pour ma part, cela ne me conduit pas, contrairement à d’aucuns, à prophétiser que dans n centaines de millions d’années, quand l’humanité aura disparu de la surface de la planète, cette dernière sera devenue un paradis. D’abord, parce que des prédictions à si long terme sont dépourvues de toute signification. Ensuite, parce que le genre homo existe depuis 2,8 millions d’années (c’est l’âge du fossile le plus ancien découvert jusqu’à présent), durée bien plus longue que ce que nous pouvons mentalement nous représenter, mais qui laisse en revanche supposer aux espèces de ce genre (dont nous, êtres humains, faisons partie) un avenir fort différent de ce tout ce que nous pouvons bien nous imaginer. La seule chose que je puis m’imaginer — et que, en vérité, nous devrions tous nous efforcer de nous représenter —, c’est que, dans l’avenir, je serai mort, et que tous les êtres vivants qui vivent en ce moment seront morts, eux aussi, mais que tout le monde soit mort n’implique en aucun cas qu’une espèce sera morte et encore moins un genre. Ce que nous pouvons imaginer est en réalité infiniment petit, et nos prévisions, plus que des angoisses, expriment les désirs profonds de chacun. Le prophète poissonnier rêve à haute voix de contempler un monde dont il serait absent ; il rêve d’être là sans y être, quand il aura fait son temps. Banal, assez. En fait de conscience écologiste, et outre la haine de soi assez grotesque qui s’y fait jour, les déclarations grandiloquentes de cette sorte trahissent toujours le fantasme typiquement humain de décider du sort de l’univers, comme si notre volonté, d’une manière ou d’une autre, pouvait infléchir le cours d’une histoire qui a commencé il y a quelques dizaines de milliards d’années. Qu’est-ce que la volonté d’un être humain au regard des durées et des distances formidables qui traversent l’univers ? Une conscience écologiste sans notion du sublime — c’est-à-dire : de la fascinante immensité en proportion de laquelle nous ne sommes qu’infime quantité négligeable — est vouée à n’être qu’une eschatologie catastrophiste comme il y en a tant et, à vrai dire, un peu trop. Il faut superposer les couches pour, peut-être, se faire une idée de notre situation réelle : l’individu n’est rien au regard de l’espèce, qui n’est rien au regard de son genre, qui n’est rien au regard de la planète, qui n’est rien au regard du système solaire, qui n’est rien au regard de l’univers. Le sublime ne conçoit pas une telle superposition comme angoissante, terrifiante, déprimante ou que sais-je ? Au contraire, il y voit quelque chose d’une beauté et d’une grandeur sans pareille dont la conscience, loin de nous ridiculiser, doit nous permettre de prendre la juste mesure des choses, de comprendre cette juste mesure des choses. Et, que nous soyons toujours contraints de ramener les choses à notre mesure ne doit pas nous empêcher de penser que ce n’est pas là l’unique mesure des choses : nous avons besoin de notions commensurables pour nous représenter un univers qui, pourtant, dépasse infiniment la compréhension que nous en avons. Mais cela est vrai, pour ainsi dire, dans tous les sens : le catastrophisme, le nihilisme prospectif ne sont que des combines de prêtres pour pousser les foules au repentir, à la contrition, au minimum de pensée. Or, ce sont rarement les bons qui raflent la mise au jeu de la haine de soi. Si, malgré l’étendue de nos connaissances, partout à la surface de la terre, ce sont les dictateurs et les politiques du pire qui triomphent, n’est-ce pas que cela — l’étendue de nos connaissances et tout ce qui va avec —, cela n’est pas encore assez ? Et qu’à tout ce savoir, quelque chose fait encore défaut ? Car, qu’on y prête attention, et l’on verra que les récits qui ébranlent les foules et les mettent en mouvement, ces récits sont tous faux, autant d’épaves dérisoires de temps où l’on ne savait presque rien de notre histoire, de notre situation dans l’univers. Notre conscience porte la marque de ces temps réculés où nous étions quasi comme aveugles devant l’image possible de la réalité, et nous n’avons pas encore trouvé de nouveaux récits, ou plutôt : les foules n’écoutent pas les voix qui racontent ces nouvelles histoires, évoquent de nouvelles manière de penser, cherchent de nouvelles manières de nous représenter l’univers, et la place que nous y occupons, en vérité, ni trop grande ni trop petite, ni dominante ni humiliante, — à la juste mesure.

22725

Petit poème composé sur le sentier du littoral. Encore qu’il tienne en peu de vers (six, à peine), et brefs, sa forme originale est plus ramassée encore : c’est un scarabée croisé en chemin. Tout autant qu’un insecte, c’est un signe, qui m’évoque une divinité égyptienne. Est-ce que jadis l’univers était plein de significations que nous avons cessé de lire — parce que nous avons remplacé les signes par des enseignes lumineuses, des slogans, des écrans publicitaires — ou est-ce aujourd’hui qu’avec un peu de distance on peut découvrir des signes dans le monde ? Passant rapidement devant un arbuste qui donnait de charnues fleurs bleues dont j’ignore le nom, j’ai cru voir la carrosserie d’une voiture, ou quelque chose artificielle de la sorte, parce que c’est cela que je suis habitué à voir, cela que j’ai appris à lire dans l’espace qui m’entoure, mon paysage. Sans cesser de marcher, je me dis que, si je passais suffisamment de temps dans un environnement moins artificiel que le mien ordinaire, plus vivant, dirais-je, très vite, ce serait l’inverse qui se produirait : je ne verrai plus des automobiles, mais des fleurs, partout. Nous sommes le produit de la machination du monde. Cette nouvelle vision serait tout aussi fausse que la mienne ordinaire, mais avec elle tout serait différent. Qu’est-ce que je voulais dire ? Que mon poème n’était que le développement d’une forme de vie croisée en chemin, petite, fragile, complexe, merveilleuse. Qu’est-ce qu’un scarabée rapporté à l’immensité de l’univers ? Rien, exactement comme moi. Pourtant, dans leurs mythes, les anciens égyptiens en firent « Khépri », « celui qui vient à l’existence », l’aurore qui devient Rê (le midi) puis Atoum (le couchant), un homme à tête de scarabée qui porte le sceptre dans la main droite et, dans l’autre, la croix de vie. Un insecte qui pousse sa bouse devient le dieu qui fait se lever le soleil chaque matin, la naissance de l’univers. La célébration de la vie.

21725

La mer comme fascination. — Tout jeune enfant, je souffris d’otites. Chroniques et violentes. J’en garde le souvenir de cris, de larmes, et de sommeils artificiels où, depuis le ponton d’éther dont on m’enveloppait le visage et tout le corps bientôt, je plongeais comme en un abysse sombre et immense. Ma mère était là qui me tenait la main, me disait que j’étais courageux, et puis disparaissait, peu à peu. Durant mon sommeil sans rêve, paraît-il, on me posait des drains. Au réveil, j’émergeais dans un monde qu’il me semblait n’avoir jamais connu, irréel : c’était lui, le rêve que je n’avais pas fait endormi. L’été, quand nous venions passer les vacances dans ma famille à Toulon, sur les plages du Mourillon, où nous retrouvions oncles et cousins, il m’était formellement défendu de mettre la tête sous l’eau. Il me semble que je puis encore entendre ma mère me rappeler  l’interdit depuis le rivage : « Jérôme, ne mets pas la tête sous l’eau ! » Si je me souviens avoir joué jusqu’à mi-mollet avec gerbes et délectation, les bains sont longtemps restés pour moi quelque chose d’ignoré, d’inconcevable, d’inconnu, d’impossible. Est-ce de là que viennent cette fascination distante que j’éprouve pour la mer, la mer vue comme étendue lointaine, à portée de la main bien qu’inaccessible, et la scintillante contemplation qu’elle m’inspire encore ? Ou bien aussi de sensations plus anciennes, plus vieilles que moi, lesquelles anticipent ma naissance ? Vaste étendue miroitante qui surgit soudain au passage du col dans le maquis corse, traversée en bateau de rivage en rivage, de l’île au continent, du continent à un autre, du sud au nord, sur le chemin du retour, du départ, du rapatriement, de l’exode, de l’exil ; — autant de formes du sensible maritime qui sourdent, qui survivent. Dans l’aphorisme 45 du Gai savoir, simplement intitulé « Épicure », Nietzsche écrit ceci : « Oui, je suis fier de sentir le caractère d’Épicure autrement que n’importe qui peut-être, et dans tout ce qu’il m’est donné d’entendre ou de lire de lui, de jouir du bonheur vespéral de l’antiquité : — je vois ses yeux contempler une mer vaste et argentine, par-delà les falaises du rivage sur lesquelles repose le soleil, tandis que de grands et petits animaux s’ébattent dans sa lumière aussi sûrs et calmes que cette lumière et ce regard. Pareil bonheur, seul quelqu’un qui souffre sans cesse a pu l’inventer, le bonheur d’un œil au regard de qui la mer de l’existence s’est apaisée, et qui n’arrive à se repaître assez du spectacle de sa surface et de cet épiderme océanien bigarré, délicat et frissonnant : il n’y eut jamais auparavant pareille modestie de la volupté. » La Méditerranée qui emporte, qui sépare, qui détruit, qui engloutit, dans ses miroitements, ses éclats, offre sa surface en refuge. Elle est cette infinité de reflets sans miroir où notre image peut être submergée de paix, de placidité, de perfection. Qui, depuis sa distance toujours infranchie, sauve.

20725

« Je n’ai pas envie de travailler », me dis-je un peu trop souvent, pour ne pas dire tous les soirs, ces derniers temps, au moment d’écrire ce journal. Et, cette phrase, je ne sais pas très bien si elle veut dire : « J’en ai assez d’écrire ce journal », « J’en ai assez d’écrire », « De toute façon, tout cela est vain, absurde et voué à l’échec » ou trahit plutôt une grande forme de lassitude, un peu comme lorsque je me suis dit, il y a un certain temps de cela, que c’était trop long, que la vie était trop longue, la phrase signifiant alors : « Encore ! Mais pourquoi faut-il continuer ? ». Continuer, en réalité, il ne le faut pas, c’est simplement que je le veux bien puisque personne ne me demande rien, ou plus justement : qu’il y a toujours quelque chose en moi qui cherche à s’exprimer ou à exprimer, une force qui n’a pas renoncé, et peut-être que ce « quelque chose », cette force n’est pas étrangère à la vérité parmi des milliards que j’évoquais hier, sans lassitude aucune, cette fois. Mais aujourd’hui que j’écris, suis-je las ? Je ne le crois pas. Et je ne sais pas non plus laquelle des interprétations que j’ai proposées ci-dessus est la bonne, à supposer qu’il y en ait une bonne. À supposer qu’il y ait une bonne interprétation de mon soupir, peut-être est-ce une autre encore, mais je n’entrevois pas laquelle. Car, chaque fois que je soupire : « Je n’ai pas envie de travailler », je finis toujours par me mettre à l’écriture, non comme l’on fait ces devoirs, par contrainte, mais avec sincérité, sans fausseté (comme, j’y reviens encore, je le disais aussi hier). Et, peut-être, ce « Je n’ai pas envie de travailler » ne signifie-t-il pas une lassitude que m’inspirerait l’écriture, mais tout le contraire que voici : « Écrire, ce n’est pas travailler. Je ne veux pas écrire comme on travaille. Je ne veux pas être un vulgaire employé aux écritures, payé à la tâche, ou je ne sais quoi, un de ces écrivains comme il y en a tant et tant qui font profession d’écrire, mais n’écrivent pas grand-chose, ou plutôt n’ont pas grand-chose à dire. » Nietzsche conclut le § 42 de son Gai savoir, intitulé : « Travail et ennui », par ces phrases : « Chasser l’ennui de soi par n’importe quel moyen est aussi vulgaire que le fait de travailler sans plaisir. Peut-être est-ce là ce qui distingue les Asiatiques des Européens, d’être capables d’un calme plus long, plus profond que ces derniers ; même leurs stupéfiants agissent lentement et exigent de la patience, contrairement à la répugnante soudaineté de l’alcool, ce poison européen. » Depuis, l’Europe, pour ne pas dire l’Occident, a inventé bien d’autres poisons pour s’exciter, mais ce n’est pas l’idée décisive qui soutient ce passage, laquelle serait plutôt celle-ci : qu’il faut s’endurer soi-même, quitte à périr, parce que réussir, c’est réussir selon sa nature, et non par opportunisme, utilitarisme, imitation, ou que sais-je encore ? Comme à d’autres, j’imagine, il ne m’est pas concevable de réussir autrement que selon ma propre nature, le déploiement de ma physis, laquelle n’a rien de volontaire, de délibérée, de choisie, mais s’exprime, se manifeste, se développe et à laquelle, en vérité, on ne peut que consentir ou s’enfoncer dans la laideur la plus grande. Consentir, c’est-à-dire : acquiescer à sa nature.

19725

Dix kilomètres à pied de plus sur la route des vacances. Épuisé, mais heureux. Du moins, je crois. Partout ailleurs, le monde suit son abominable cours, et j’ai beau supposer qu’il ne l’est pas absolument, abominable, ce cours du monde, il doit y avoir bien des gens, en effet, comme moi, ici ou là, qui suivent un autre cours que celui-là, dans la mesure où je ne les fréquente pas, ces gens, je ne fréquente pour ainsi dire personne, je ne puis être certain de rien et me vois contraint par la rigueur même d’émettre l’hypothèse selon laquelle ma supposition est peut-être louable mais probablement erronée et que le cours que suit le monde est absolument abominable. À cause de quoi ? Du monde, des gens, de tout cela, quoi. Si les gens passaient plus de temps à courir dans le vide et moins de temps à parler, de tout, de n’importe quoi, je ne sais, à se répandre en opinions dans le monde entier (les technologies modernes donnent en effet la possibilité à chacun de se rendre coupable de ce genre de méfaits en toute ou presque impunité), me dis-je, le monde serait assurément meilleur. Je ne connais meilleur remède à la bêtise que l’oubli par l’épuisement que procure la course à pied, ce sentiment de vide parfait qui se fait en soi, dans le corps et tout ce qui l’entoure, cette sorte de béatitude immanente, sans nul besoin d’au-delà, sans nul besoin de rien que ce qui se trouve là : soi et l’univers, peut-être pas unis, mais un peu moins en désaccord, oui. La vérité est à peu près celle-ci : trempé de sueur et de pluie, le mal, la violence, la haine, la bêtise, le bruit, l’ineptie de l’existence ordinaire, tout s’estompe, s’éloigne, se disloque, cesse d’avoir la moindre importance. Et peut-être que oui, en effet, cette vérité est fragile, friable, destructible, qui ne dure que quelques instants, peut-être se peut-elle réduire à des effets de la chimie organique du corps, peut-être, oui, n’est-elle qu’une vérité parmi des milliards d’autres qui peuvent prétendre au même statut de vérité, et qui prétendent au statut de vérité, mais je sais qu’elle est ainsi, je sais qu’elle va se briser, je sais que quelque chose va mettre un terme à la perfection, je sais que quelque chose va interrompre le cours de mes pensées ou le cours de mon absence de pensées, je sais que tout cela ne dure que le temps d’un épuisement passager, je sais que ce corps, ce corps qui est le mien, est trop lourd, trop vieux, trop gros, trop laid, je sais qu’il est faible, et qu’il est destiné à l’être de plus en plus, je sais que tout ira de plus en plus mal, je sais que le pire nous attend, je sais que la destruction fait partie de l’avenir, qu’elle est ce point rougeoyant et qui grossit à l’horizon noir, mais cela ne m’empêche pas de jouir de ce fragment infime de perfection, je sais que je ne suis qu’une vérité parmi des milliards de vérités, mais je suis une vérité sans mensonge, une vérité sans truc ni artifice ni péché, je suis une vérité sans fausseté. 

18725

Illumination sur le sentier des douaniers. Vide après onze kilomètres sur des chemins escarpés où il est parfois difficile de mettre un pied devant l’autre (le principe même de courir). Mon tshirt détrempé me colle à la peau. Je ne sais pas pourquoi — pour quelle raison fondamentale, disons-le ainsi — je fais ce que je fais, mais je crois que je suis heureux de faire ce que je fais. À main droite puis à main gauche, la mer semble d’un turquoise impassible. La mer me fascine : se faisant liquide, la géographie du pays qui l’entoure se coule en elle, et le doute plane toujours quant au lieu réel où l’on se trouve. Ce rivage, est-ce l’Asie, la Méditerranée, la Bretagne, quelque pays imaginé ? Un oiseau suspend son vol dans un souffle de vent. Pour prendre en photographie ce que je vois depuis l’endroit où je me trouve, je me suis arrêté de courir pendant quelques instants. Je regarde l’oiseau dans sa paradoxale immobilité, là-haut, dans le ciel : il ondule à peine, surplombe dans son plan d’univers et la terre et la mer. Ne suis-je pas à son image, moi aussi d’une paradoxale immobilité ? Je vais, je viens, je ne fais rien et pourtant j’agis. Vide, ai-je dit. Au bout de six kilomètres, je rebrousse chemin et me sens plus léger sur ces chemins de terre et de pierre. Plus tard, une fois enfin rentré à la maison, quand j’enlèverai mes chaussures, je découvrirai une couche de terre qui se sera sédimentée sur ma peau, les chevilles enveloppées dans un bracelet de poussière bronze. Je regarderai la ligne de démarcation que mes chaussettes auront dessinée à la jointure avec amusement et gratitude, aussi. Je suis en vie. N’est-ce pas une expérience d’une exceptionnelle profondeur ? Et si banale, toutefois. Banale, vraiment ? Non, ce n’est pas ainsi qu’il faut le dire : que des vies comme la mienne se soient répétées des milliards de fois depuis l’apparition de mon espèce, cela ne rend en rien banale l’expérience de la profondeur du sentiment que peut inspirer la vie. Car, cette expérience, qui la fait — pour de vrai ? Il faut un certain temps, un climat, une disposition, une tournure d’esprit, une présence, un lieu, une atmosphère, une ouverture, une chance, un abandon, une souplesse, un oubli, pour que l’expérience ait lieu et que nous y prenions part. Tout le reste, on se le demande parfois, autre qu’à cette fin, tout le reste en vaut-il vraiment la peine ?

17725

L’étrangeté du problème des autres ne tient pas à ce qu’ils existent, mais à ce qu’ils soient différents et que cette différence, il ne soit pas besoin d’aller la chercher ailleurs, dans un lointain exotisme, mais qu’on la découvre dans ceux-là même qu’on aurait le plus tendance à tenir pour ses semblables : ses concitoyens. Quand on voit vivre ces gens qui sont censés vivre comme nous, la distance qui nous sépare semble si grande qu’on en vient à douter de la réalité même de quelque chose comme une espèce unique à laquelle nous appartiendrions tous. Cette notion d’une espèce humaine, n’est-elle pas le fruit d’une généralisation abusive, utile, peut-être, d’un point de vue pratique, certes, aux fins de ce qu’on appelle la science, mais dans la chair des phénomènes tels qu’on les éprouve au quotidien, absolument grossière, excessive, et sans le moindre fondement ? Depuis les cannibales de Montaigne, l’idée que, au-delà des différences de coutumes, nous faisons tous partie de la même humanité s’est imposée avec une évidence toujours plus grande pour finir par aller purement et simplement de soi. Dès lors, quiconque bute là-dessus, peut-être pas comme sur un obstacle, mais une bizarrerie, semble suspect, coupable du pire des maux de la modernité, alors qu’il ne fait peut-être que se demander pourquoi les choses qui paraissent les plus simples ne le sont pas, tout à fait comme, jadis, l’évidence qu’il y avait d’un côté du monde — là-bas — des barbares et, de l’autre — ici — des gens civilisés, a cessé de l’être, évidente, pour se révéler une grossière méprise. Abandonnant toute forme d’exotisme, comment ne pas en venir, pourtant, à se demander non qui sont les barbares et qui sont les civilisés, ces catégories sont si chargées de polémique qu’elles n’ont plus le moindre sens, mais qui sont ces gens étranges, bizarres, qui me ressemblent et dont on ne cesse de me répéter que, malgré l’évidence de nos différences, ce sont mes semblables ? Mais, parmi ces différences, lesquelles sont pertinentes et lesquelles ne le sont pas ? Il y a peu encore, l’idée de partager un ancêtre commun avec des singes paraissait d’une absurdité telle qu’elle prêtait à rire. Aujourd’hui, c’est une vérité si triviale que seuls des fanatiques de la pire espèce (c’est-à-dire, donc : de la nôtre) peuvent bien s’imaginer être en position de la nier. Et, toutefois, elle n’épuise pas la totalité des phénomènes. Et, toutefois, elle ne répond pas à la question : qu’est-ce qu’un semblable avec qui, pour rien au monde, je ne voudrais me mettre à tabler pour dîner ? À quelques siècles d’écart, ne nous trouvons-nous pas dans la position des contemporains de Montaigne qui devaient se demander : Mais qui sont ces gens qui, si nous nous mettions à table avec eux, selon toute probabilité, finiraient par nous manger ? « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage », écrit Montaigne, d’où l’on ne tarde pas à déduire que, in fine, tous les usages se valent. Ce relativisme est exotique, qui nous fait voyager dans des contrées lointaines pour admirer, non sans un certain frisson bourgeois, des peuplades aux mœurs bariolées, mais il s’est étendu à tel point que partout nous semble désormais un pays étranger : la mondialisation, loin d’uniformiser les mœurs, a fait apparaître des milliards de nuances, des milliards de modes de vie à la faveur desquels les vélotouristes croisent sans scrupule les campingcaristes sur la route des vacances. Étranges gens au bronzage aléatoire et aux tenues déconcertantes ; quand ils descendent de leur véhicule, l’idée de partager avec eux une ascendance commune ne prête plus à rire, non, elle effraie. 

16725

Chérir. — Comment se fait-il que la simplicité de la vie te fasse toujours l’effet d’une découverte, ou d’une sorte de révélation ? Te faut-il donc toujours en faire l’expérience ? Et moins, sans doute, pour découvrir le x, pour se le voir révélé, que parce qu’il est en quelque sorte de la nature du x de devoir être l’objet d’une expérience. Je m’explique : que la vie bonne soit simple (que, dans la vie, bon = simple), c’est une vérité assez triviale tant qu’on ne l’expérimente pas soi-même. Tant qu’on ne l’expérimente pas soi-même, c’est une sorte d’adage qui sent le grenier où sont entassées les souvenirs d’êtres qui ont vécu au cours des siècles dans cette maison que l’on s’apprête à raser pour bâtir un complexe immobilier ultra-moderne. Et puis, pour une raison ou pour une autre, une perception, une sensation, une émotion, un mouvement, un déplacement — que sais-je ? —, que la vie bonne soit la vie simple apparaît clairement, non pas comme une vision fugace, mais comme quelque chose de solide, de tangible, sur quoi l’on peut se reposer pour errer un peu moins. Mais, ici, « se reposer » ne sous-entend aucune forme de confort bourgeois, cela signifie plutôt « sur quoi s’appuyer », qui n’échappe pas totalement au doute, mais s’impose avec l’éclat d’une éclaircie : à cela, pour ainsi dire, on sait qu’on peut se fier, si subtil soit-il. Le passage de ses Cahiers où Valéry écrit : « Il n’est pas impossible que ces écritures, ce mode de noter ce qui vient à l’esprit ne soient pour moi, une forme du désir d’être avec moi et comme d’être moi — Et je m’en aperçois en observant souvent le soulagement de me retrouver devant ces cahiers comme en pantoufles — pensant à ce qui me vient — et non à ce à quoi il faut penser pour les autres », je ne sais pas s’il est désopilant ou consternant ou s’il ne contient pas l’aveu de la limite du génie, qui, face à lui-même, ne peut que s’avouer que les aventures de l’esprit sont des paresses du moi. Rangé sous la rubrique « Ego », cette confession attendrit : quand la bourgeoisie intelligente s’ennuie, elle écrit. Cela, je ne sais exactement l’expliquer, il me semble que c’est le contraire de ce que j’entends par « la vie simple », non pas la vie confortable, passablement paresseuse de qui a ses petites habitudes de génie, mais quoi alors ? On comprend la nature d’un esprit moins à ses grandes déclarations de principe qu’à certains de ses aveux. Ainsi, Valéry écrit-il : « J’ai beau faire, tout m’intéresse » et « Je n’ai pas d’admiration pour la nature », où se confesse l’intellectuel de chambre dont les vastes horizons sentent toujours un peu le renfermé. On lit dans les Cahiers de Valéry l’irrépressible besoin de toujours tout ramener à soi. M’est étrange quiconque entend penser sans aucun sens du sublime, sans conception de ce qui le dépasse infiniment, ce dont l’effroi pascalien est le signe avant-coureur angoissé. La vie simple, je ne sais pas pourquoi c’est ainsi que me vient la formulation, la vie simple est à l’abri du sublime : non pas protégée de lui (comme l’est le penseur en pantoufles devant son petit cahier d’écolier qui fait ses devoirs), mais protégée par lui, comme déroulement du quotidien à la condition du sublime, car, s’il n’y avait pas de sublime, dans sa permanente banalité, le quotidien serait purement et simplement intolérable, purement et simplement invivable. Qui s’est affronté au sublime, à ce qui le dépasse infiniment, sait que la vie bonne est la vie simple.

15725

Exactement comme tous les dix kilomètres de la terre ne se valent pas, encore qu’ils mesurent bien dix kilomètres, l’identité est une illusion de la perception. D’un certain point de vue, une chose est une chose, à commencer par elle-même, et cela, c’est le point de vue du donné, de l’évidence reçue, qui nous l’impose en effet cependant que, d’un autre point de vue, aucune chose n’est une chose, et surtout pas la chose qu’on a estimé qu’elle était, et surtout pas elle-même. Chaque instant, à supposer qu’on lui applique une certaine division du temps, semble le même instant que le précédent et le même encore que le suivant — si l’on parvenait à les scruter de suffisamment près, tous ces instants, perdu dans le détail des phénomènes sans mémoire, on s’apercevrait sans doute que c’est le cas —, et pourtant, il n’en est rien : tout se ressemble et rien n’est pareil. Qu’il soit indispensable, pour des raisons pratiques, de tout rapporter au même étalon, qu’il fasse un mètre ou autre chose, cela ne saurait impliquer que ce genre de mesure comporte quelque réalité outre la convention que l’on se donne, que l’on reçoit, que l’on admet, que l’on transmet, que l’on accepte. Or, ce point de vue du donné, non seulement n’est pas le seul point de vue possible, mais c’est un point de vue quelque peu grossier, lui font défaut la finesse, la connaissance du terrain, le savoir du dénivelé, l’expérience des coteaux, la sensibilité aux côtés. Il faut n’avoir pas couru les sentiers côtiers pour penser comme Héraclite que le chemin qui monte est le même que celui qui descend. À la vérité, fatidique, le demi-tour peut l’être, et il n’est pas rare de trouver la descente de la sente escarpée bien plus violente que la montée. Haut et bas ne se confondent pas plus qu’il ne se ressemblent, si nous les appréhendons de diverses manières, et chaque fois autres, c’est qu’ils sont sans commune mesure avec la géographie distante, lointaine, qui en a fixé, dans les esprits comme sur la carte, le tracé définitif. Or, qu’y a-t-il de plus mouvant qu’un chemin ? Tout change, en fonction du temps, en fonction de l’air, en fonction du pied, en fonction de la vie, en fonction de la fonction : il faut philosopher comme un âne qui porte son bât, avec tout l’entêtement et la sensibilité au terrain que la charge de vivre nécessite. Car, voilà bien tout ce qu’il y a à faire : avancer, avancer, avancer.

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« Huit, écrit Paul Valéry dans l’un de ses cahiers qu’il tenait depuis 1894 en 1935, Levé avant 5 h. — il me semble à 8, avoir déjà vécu toute une journée par l’esprit, et gagné le droit d’être bête jusqu’au soir. » Ce qui, si l’on en goûte toute l’ironie, ne laisse tout de même pas de surprendre, un peu comme si, in fine, être intelligent était un devoir, une tâche à accomplir. Et il y a sans aucun doute de cela chez Valéry, beaucoup. Mais c’était une autre époque, quand on avait le devoir d’être intelligent (c’était ce que l’on attendait de qui faisait profession d’écrire) et que le droit d’être bête devait se gagner. N’as-tu pas l’impression que, pour notre part, le seul droit que personne ne réclame plus, c’est bien celui d’être intelligent ? Comme si tout était légitime, sauf l’intelligence, sauf la pensée, l’idée s’étant installée que l’intelligence est suspecte. L’intelligence, d’ailleurs, pour nous, n’est plus l’intelligence : il ne peut plus y avoir de génie, ou alors seulement sous les traits de quelqu’un de bizarre, bourré de manies et de tics, une sorte de personnage comique comme on en voit dans les séries télévisées. L’intelligence est une structure de domination, un marqueur social, un élément de distinction, une entrave à l’égalité, une expression d’un système d’oppression. Bref, tout sauf de l’intelligence. Quand j’étais étudiant, j’avais passionnément lu les Cahiers de Valéry (je crois que ce sont des passages dans les livres de Bouveresse qui m’avaient donné envie d’aller voir, les Cahiers et Monsieur Teste) mais, à présent, les rouvrir, c’est faire une expérience tout à fait différente bien que ma fascination pour les carnets soit demeurée intacte et que, depuis cette époque-là de ma vie, je n’ai cessé d’en écrire. Que ces Cahiers soit la part la plus importante de l’œuvre de Valéry (on peut lire, par exemple, qu’ils sont « la seule œuvre qu’il acceptait comme pleinement sienne ») et qu’ils soient aujourd’hui encore largement inédits (seule une édition en fac-similé publiée par le CNRS couvre l’ensemble des Cahiers tenus pendant cinquante ans) n’a rien d’étonnant : un certain secret entoure toujours les grandes œuvres dans leur double monumentalité. Mais ne succombe pas au fétichisme : ces Cahiers, il faut avant tout les livres comme une invitation, une indication, une incitation à faire, à écrire, à œuvrer dans le secret. Le culte que notre époque voue à la publicité (à tous les sens du terme : la réclame, le marketing, la transparence, et caetera) est de nature à interdire toute grande œuvre, car l’œuvre de cette époque est avant tout et toujours déjà un produit de consommation, elle ignore le retrait, la distance, le pas de côté, et se condamne à n’être qu’un commentaire de l’époque. Nos prophètes sont des radoteurs d’immédiateté. Aujourd’hui, qui écrit une seule phrase sincère, gagne le droit d’être bête jusqu’à la mort. Mais il vaut mieux se taire, ou du moins garder l’essentiel pour le silence. Et, on retrouvera bientôt l’absolue nécessité des mystères, de nouveaux genres d’άγραφα δόγματα platoniciennes, des doctrines privées, cachées, dissimulées, des vérités non pas indicibles, non pas inédites, mais à indire (retirées de la circulation), parce que presque personne ne peut les entendre, et qu’elles ont besoin pour l’être d’une oreille patiente, interminable, ce dont la publicité est la négation, et de ce qu’il faut bien appeler une transmission clandestine.