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À partir de combien de kilomètres par heure la France cesse-t-elle d’être la France ou le devient-elle ? Avec la distance, on croit avoir laissé le pire derrière soi, mais qui sait s’il ne nous guette pas, toujours, au prochain croisement, au prochain embranchement, en avance d’un temps sur le temps, notre temps, le temps que nous durons ? Le feu d’artifice tiré le treize juillet, par exemple, est-il en avance sur la date ou bien en retard sur l’année qui la précède ? Et pourquoi pas le douze ? Et pourquoi pas le quinze ? Y a-t-il un sens à choisir des dates et, par elles, à célébrer tous les ans une mémoire qui, chaque fois, et par elles, précisément, s’estompe, s’use, s’efface ? Sur l’autoroute du devenir, le souvenir n’est-il pas nécessairement une aberration ? Bientôt, on ne sait plus, mais n’est-ce pas parce que l’on n’a jamais su ? Comment savoir ? Si l’on pouvait savoir, cela vaudrait-il la peine de se souvenir ? Il n’y aurait plus nul besoin de retour, tout serait continu, et perdrait tout relief, dès lors, n’ayant plus rien de saillant, étant dépourvu de toute signification, ne serait-ce pas la mort ? Tout savoir, n’est-ce pas se condamner à la mort dès avant la fin de la vie ? Si l’on célèbre, pour maintenir vivant le souvenir, n’est-ce pas que le souvenir est mort, qui sait, et que seul l’oubli est vivant ? La vie oublie, et la mémoire n’est pas consciente. Des épisodes mnésiques surviennent qui sont seuls capables de faire vivre quelque chose. C’est Proust : la mémoire volontaire est tout entière sociale, et donc mensongère, seule la mémoire involontaire abolit la destruction, surpasse la mort, fait revivre, c’est-à-dire : vivre toujours, vivre encore, vivre pour toujours. Où le souvenir passe-t-il quand la mémoire ne le rappelle pas ? Qu’advient-il de lui ? Est-il suspendu ? Oui, mais à quoi ? À quel fil du temps ? N’y a-t-il rien qui le coupe ? Et quand ? À quelle vitesse ? 

12725

Nulle colère ne résiste à quinze kilomètres de marche ; — même dans Paris. Pourquoi étais-je en colère, ce matin, déjà ? J’ai oublié. À cause de Paris, probablement. Et des sentiments que j’éprouve contre et tout contre cette ville. Inquiétant. Qu’est-ce qui est inquiétant ? Je ne sais pas vraiment : moi ? Mais je sais que, marchant, confronté à tous les problèmes qui se posent et s’opposent à moi en ce moment (pas de travail, pas d’amis, et tout et tout), j’ai trouvé une réponse qui m’a satisfait : continuer. Mot à mot, je me suis dit : « Il faut commencer par continuer ». Ce qui ne manqua pas de me sembler paradoxal, parce que continuer, précisément, ce n’est pas commencer, c’est continuer, pas autre chose, et c’est déjà beaucoup, si on peut continuer, c’est au moins que l’on n’est pas mort, et pour résoudre un problème, et a fortiori plusieurs, ne pas être mort, ce n’est pas un atout négligeable, non, mais ce n’en était pas moins vrai : dans l’espoir de trouver une solution à ces problèmes, il fallait que je commence par continuer ce que j’avais commencé de faire il y a quelques semaines. Quand je suis rentré à l’appartement, je me suis regardé dans la miroir de la salle de bain, et j’ai trouvé que la peau de mon visage avait un certain éclat. J’entends : un bel éclat. J’ai observé un peu mieux, afin de m’assurer que je ne m’illusionnais pas, et non, en effet, la peau de mon visage avait un teint plus uni, plus net, un crème rosé, dirais-je, elle avait l’air plus souple, aussi, et plus fine, plus douce, moins granuleuse, plus homogène, bref, elle était plus belle. C’est donc vrai, me suis-je dit assistant au spectacle un peu réjouissant de moi-même, c’est donc vrai ce que l’on dit : l’arrêt de l’alcool a bel et bien des effets positifs sur l’apparence physique de l’abstème. D’habitude, quand je ne bois pas d’alcool en janvier, je ne vois pas trop la différence : c’est généralement le moment que je choisis pour tomber malade et, dans la grisaille hivernale de Paris, les questions de teint et de rayonnement épidermique se confondent dans une uniformité désespérante avec l’atmosphère globale de dépression post-festive. Alcool ou pas, dans la ternissure universelle d’un monde qui s’abandonne à la neurasthénie, la différence est invisible. Ce qui ne signifie donc pas qu’elle n’existe pas. Et c’est quelque chose que Danto aurait dû savoir, dans son analyse de la Brillo Box de Warhol : ce n’est pas parce que la différence ne se voit pas qu’elle n’existe pas. Et, plus généralement, ce n’est pas parce qu’un phénomène ne se voit pas qu’il n’existe pas. Remarque qui devrait donner matière à penser aux censeurs et autres contempteurs de la liberté d’expression. Mais je m’égare, voilà qui n’a rien à voir avec mon sujet. Mais quel sujet ? Je ne sais pas vraiment : moi ?

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Déposséder de son non. — « Penser, c’est dire non », affirmait jadis le Percheron de la philosophie. Et, aujourd’hui que toute velléité de négation s’est vue déconsidérée comme étant d’emblée réactionnaire, on a bien du mal à comprendre en quoi elle a jamais pu jouir de quelque prestige aux yeux de nos lointains et arriérés ancêtres. Ce n’est pas qu’il y ait une vérité bien profonde dans l’affirmation du non, c’est plutôt l’inverse : que la négation du non révèle la force de l’angoisse qui nous étrangle en elle. Car, si jamais il s’avérait que nous ne nous orientions pas inéluctablement vers le bien, ne découvririons-nous pas par là même que le mal est en chacun de nous et non une sorte de maladie qui touche une certaine catégorie de la population, comme la sénilité ou un virus ? Les époques qui rejettent la négation éprouvent une telle peur du mal qu’elles préfèrent s’en cacher l’existence : comme l’histoire s’achèvera en une apothéose de bienveillance universelle, pensent-elles, le mal ne peut pas réellement exister, il ne saurait rien être qu’un moins bien passager qu’il n’importe pas de comprendre, simplement de dénoncer, la prière suffisant à le chasser. Le progressisme n’est jamais le constat d’un progrès réel, mais toujours un acte de foi. La vérité ne s’impose pas dans le cours de la conversation, par la conviction qu’emportent des arguments rationnels et des sentiments justes, non, elle doit donner à qui la reçoit l’impression d’être transfiguré, que tout est transformé, et que désormais rien ne pourra plus barrer le chemin du triomphe. Un peu comme, de la prédication de saint Paul à Éphèse jusques à la Bücherverbrennung des Nazis dans l’Allemagne de 1933, chaque autodafé semble la promesse d’un monde meilleur, dont la purification par les flammes n’est que la forme extérieure, frappante, mais en rien nécessaire en soi. Le mode de réception du progrès n’est pas la confiance en soi, des mœurs plus douces et des phrases plus sensées, mais l’enthousiasme, la liesse, le débordement. Le progrès ne rend pas serein, il excite : il doit tout emporter sur son passage, balayer les résistances, comme du fleuve sorti de son lit rien ne peut plus maîtriser le cours. Après son passage, on est épuisé et, dans cet état d’hébétude, on peine à comprendre que tout soit exactement comme avant. Comment est-ce possible ? Le bien serait-il impuissant ? Le non n’est pas l’essence de la pensée, ni de quoi que ce soit, il est  peut-être un appel au retard, au délai, à l’atermoiement, quelque chose qui ne serait pas très loin du « frein d’urgence » de Benjamin, mais non par paresse ni par angoisse, plutôt pour jouir encore un peu du temps qui passe avant qu’il ne soit définitivement passé. Non pas aller lentement pour le plaisir de traîner, donc, mais comme on admire un paysage, les nuages qui défilent au-dessus de nos yeux, tout là-haut, et l’horizon lointain qu’on devine depuis le rivage, loin, très loin. Où que je me trouve et où ne se trouve pas la mer, j’en viens tôt ou tard à éprouver le même sentiment de peine, de manque, de nostalgie : sans la mer, nous sommes aveugles, il faut nous rendre à l’évidence. La mer ne nous berce pas, elle nous transporte, elle nous transperce.

10725

Scène d’un grotesque cosmique. L’homme pousse son gros ventre à travers le boulevard. Il porte un marcel noir, un bermuda vaguement assorti, et des chaussures de sport grisâtres comme des sabots. Soudain, au beau milieu de son périple urbain, il s’immobilise et adresse de grands gestes à une voiture qui ralentit pour lui céder le passage. On pourrait les traduire par la progression suivante : « Passe. Qu’est-ce t’as ? Casse-toi ! » Langage ordinaire de l’univers. Limite toujours amincie qui nous sépare du meurtre. Sur les trottoirs, de part et d’autre du boulevard, c’est la taverne omniprésente. Des femmes et des hommes sont attablés autour de verres de bière ou d’autres alcools qui sentent le remugle et d’assiettes qui n’inspirent guère que graisse et maladies coronariennes. C’est cela, le bonheur, à Paris, l’été, de consommer. Si l’on émet l’hypothèse que le microcosme est une image miniature du macrocosme, il est urgent de détruire le cosmos pour inventer quelque chose de neuf qui échapperait enfin à l’universelle grossièreté. Si ce microcosme n’est pas une image miniature du macrocosme, mais une sorte d’anomalie de l’humanité attardée, on a hâte de fuir cet endroit pour des rivages plus accueillants, plus ouverts, plus justes, plus évocateurs. À présent, l’homme est allongé sur le banc de l’abribus. Par terre, devant lui, sont posés de grands sacs qui débordent dont l’un est fixé à une sorte de chariot. Installé comme il est, sur le flanc droit, les jambes repliées, le bras fléchi qu’appuie un sac à dos qui lui sert de coussin et la main sur la paume de laquelle repose sa tête, on dirait un empereur romain.  Et c’est vrai que le peu de cheveux qu’il lui reste sur la tête semblent une manière de couronne de laurier. Ou peut-être est-ce un dieu, égaré dans le labyrinthe de l’histoire, qui sait ? Un homme porte la pinte aux lèvres, grimaçante libation. Cela fait trois semaines et un jour que je n’ai pas bu d’alcool. Et, encore que la tête me semble lourde — mais c’est l’ennui qui pèse ainsi —, cette ascèse me rend léger. Léger. De plus en plus léger.

9725

Pour échapper au dégoût qu’inspire le monde social, faut-il échapper à la vie ? Mais faut-il échapper au dégoût ? Ne porte-t-il pas le poids de la réalité, plus qu’il ne porte sur elle, poids sous lequel il se refuse de céder ? Et puis, qu’est-ce que cela veut dire, échapper à la vie ? S’échapper de la vie ? Mais, tout d’abord, y a-t-il un ailleurs ? Et, à supposer qu’il y en ait un, où serait-il ? Ailleurs, c’est vrai que c’est toujours un peu nulle part, mais cela est-il le sens que tu veux donner à la phrase ? À toutes les phrases ? Éternelles vacances, n’est-ce pas le rêve ? Au lieu de toujours rentrer, et trouver porte close. Car, elle est peut-être bien là, la vérité, dans la fermeture du monde, l’enfermement : le monde social est un bocal dans lequel on tourne sans fin, sans but, sans raison, sans issue, sans horizon. Le vrai fou, dès lors, n’est-ce pas qui ne devient pas fou, qui tient le coup, qui s’en sort, sans jamais sortir, qui s’accommode, qui s’habitue, qui se fait à tout, qui convient de tout, et à qui tout convient ? Convention de notre réalité, qui n’a rien de convenable. Comment se fait-il qu’on ait toujours le sentiment de dysfonctionner face à la normalité ? Et qu’on en vienne toujours à se dire, d’une manière ou d’une autre, si j’étais un autre, tout n’irait-il pas bien mieux ? Désert de la sensibilité. Comment se fait-il que tous ces gens ne nous semblent pas perdus, mais qu’il sachent parfaitement, au contraire, où ils vont, et qu’ils y aillent ? Pilotage automatique. Voyant tous ces corps être, on se dit qu’on pourrait s’absenter mille ans, le délai n’y changerait rien, on les trouverait identiques à eux-mêmes, faisant toujours de même, faisant toujours le même. Les dehors auraient peut-être changé, oui, comme la mode, mais la vie sociale serait toujours fondamentalement égale. Tout n’est-il pas fondamentalement égal ? Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ni même broyer du noir, non. Simplement l’étonnement. Encore que le mot n’aille sans doute pas. « Se dit en attique de marionnettes, etc. », écrit Chantraine, à propos de θαῦμα, « merveille, objet d’étonnement et d’admiration ». Et il ajoute : « Comme premier terme de composé dans θαυματο-ποιός (avec ses dérivés) “celui qui fait des tours” et θαυματουργός (avec ses dérivés) même sens. » Pas grand-chose à voir avec l’origine de notre traduction, adtonare, « frapper de la foudre ». Même les rois thaumaturges, au fond, ne sont que des faiseurs de tour. Le θαυμάζειν, ainsi, ne signifie pas la stupéfaction, la stupeur qui nous frappe, il n’y a aucune crainte dans sa signification, aucun tremblement, mais les yeux tout ronds ouverts devant un tour que l’on exécute sous nos yeux : il doit y avoir un truc, un tour de passe-passe, qu’il appartient au spectateur de démasquer. Peut-être est-ce Descartes, avec les manteaux et chapeaux de ses Méditations, qui a le mieux compris le sens de ce θαυμάζειν (je ne parle pas de la réponse, je parle de la question) : qu’est-ce qu’il y a là-dessous, qu’est-ce que le monde social nous cache, qu’est-ce qu’on essaie de nous faire accroire, pourquoi cherche-t-on à nous toujours duper ? Qu’est-ce que cache la réalité telle qu’elle se présente à moi ? Qu’est-ce qui me prouve que tout n’est pas faux, mensonge, tricherie, trahison ? Et caetera. Le masque dégoûte : il falsifie.

8725

Elon Musk ayant fondé l’America Party, dont on ne sait pas très bien s’il désigne un parti politique ou une fête continentale, je songe à créer le Parti de Plaisir qui, contrairement aux délires nationalistes d’un milliardaire maniaque né à l’étranger, serait résolument apatride. Après tout, puisque, si je suis né ici, c’est en grande partie le fruit du hasard et de circonstances historiques auxquelles je suis absolument étranger, pourquoi en tirerai-je une quelconque fierté ? Être fier d’être (de) quelque part, cela n’a aucun sens. Avant d’écrire cette phrase, je me suis levé pour faire la poussière sur le miroir de la pièce où je me trouve et dont la vue, troublée par ces milliers de grains là agglutinés, me perturbait et m’empêchait de penser correctement. Cet après-midi, ________ ______ m’a écrit pour me dire tout le mal qu’elle avait à commander mon livre auprès de la plus grande librairie de Marseille. Si elle s’en étonne encore, c’est qu’elle ignore que, pour la plupart de ces gens qui font profession de vendre des livres, le métier consiste à faire preuve du moins de curiosité possible, à ne surtout pas lire la presse littéraire, à ne proposer à la vente que ce qui se vend déjà et à se plaindre des méfaits de l’empire Bolloré. J’exagère à peine : dans la liste des priorités, l’empire Bolloré vient en premier. Mais ils n’y sont pas pour grand-chose, à vrai dire, je crois au contraire que c’est une constante de la vie sociale que de ne pas s’imaginer qu’il faille changer de sujet, que de ne même pas imaginer qu’on puisse seulement changer de sujet, et que la véritable émancipation n’est pas dans la lutte contre l’ennemi, mais le déplacement, qu’il ne s’agit pas d’être combattif, mais furtif, d’aller voir ailleurs au lieu de camper sur des positions qui, sous l’apparence d’une illusoire fluidité, sont aussi sclérosées que celles qu’elles dénoncent. Enfin, je crois. Ou alors peut-être que je suis simplement agacé par le fait que ceux qui devraient me faciliter la vie en permettant que mes livres se vendent sont précisément ceux qui me mettent des bâtons dans les roues en empêchant que mes livres se vendent. Ce monde est désespérant, mais il ne faut pas désespérer. Et je ne désespère pas, non. Pour l’instant, très littéralement, j’ai hâte de partir, hâte de changer d’air, hâte d’aller voir ailleurs si j’y suis. À la télévision, on montre les images terrifiantes des flammes qui ravagent le nord de Marseille. Et comme, d’un coup, je me sens proche de cette ville, plus proche même qu’il ne m’arrivait de m’en sentir quand j’y vivais encore. Mais, dans mon projet d’avenir, — non : chut. Garde le silence sur la question.

7725

Il pleut — encore —, ce matin, quand je sors courir. Avantage : le jardin est presque désert, ce qui, au-delà d’une période qui va de novembre à février, est chose rare. Il y a bien un ou deux groupes clairsemés de touristes qui patientent pour visiter le Séant (pourquoi ?), mais on sent bien que le cœur n’y est pas. L’automne a percé l’été avant la prochaine vague de chaleur que je ne subirai pas ; je serai loin d’ici. Dans les Côtes d’Armor. Par moments, avec le vent, mon tshirt mouillé collant à ma peau, j’ai l’impression d’avoir du mal à avancer. Pourtant, quand je comparerai la course du jour avec celles du mois dernier, par exemple, je m’apercevrai que, sur la même distance de dix kilomètres, j’ai amélioré mon temps de cinq minutes environ, soit une allure plus rapide d’une trentaine de secondes par kilomètre. Il faut dire que c’est la troisième semaine de suite que je passe sans boire d’alcool. Mais, si je perçois déjà certains effets positifs (je suis mieux dans ma peau), d’autres tardent toutefois à se faire sentir (je n’ai pas la moindre idée originale). J’ai l’impression d’avoir la tête lourde (rien à voir avec la migraine d’hier), mais je suis en accord avec moi-même. Est-ce si rare ? Un peu trop, oui, hélas. Après avoir fini la première version du premier petit chantier, n’était ce journal, je n’écrirais rien. Ce matin, après être allé courir, j’ai imprimé les textes qui occupent mon esprit en ce moment (en plus de Loin de Thèbes) : ce catalogue de tombes, qui ne s’appelle plus ainsi mais qui n’a pas de nouveau titre et que je continue donc d’appeler ainsi, faute de mieux, et le premier petit chantier. Ce sont ces textes sur lesquels j’ai l’intention de travailler dans les jours, mois qui viennent. J’ai tout rangé dans la chemise bleue où j’ai glissé aussi le carnet dans lequel j’ai écrit le début du deuxième petit chantier, sur lequel je travaillerai aussi dans les jours, mois qui viennent. Le travail sur le premier petit chantier doit être assez spécifique puisqu’il s’agit désormais de faire des dessins qui viendront prendre place au verso de deux pages. On pourrait penser que c’est du temps perdu ou de l’air brassé que tout cela, mais pas du tout : c’est ce qui permet au texte d’exister même quand je ne suis pas effectivement en train de l’écrire, qui lui donne une certaine matérialité, et les documents qui s’accumulent (brouillons, photographies, dessins, tirages, notes éparses) confèrent les trois dimensions qui manquent à ce qui risquerait de sembler trop abstrait, mais ne l’est pas, en réalité, — car, c’est la vie.

6725

Il pleut. J’ai mal à la tête. En quelques jours à peine, la température a chuté d’une vingtaine de degrés environ. À la vigilance canicule succède ainsi la vigilance orages. Mais y a-t-il une vigilance migraine ? Je crois bien que non. Pourtant, la vigilance est universelle, n’est-ce pas ? Avons-nous si peur de la vie ? Ou voudrions-nous nous assurer contre le moindre risque, ce qui est impossible, alors nous tremblons, comme des feuilles mortes, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse froid, qu’il fasse chaud, qu’importe ? Tout à l’heure, un poids irréel pesait si lourd sur mon crâne que je me suis endormi en regardant Wimbledon, ma guitare dans les bras. Je sentais les arêtes de l’instrument s’incruster dans ma chair (au réveil, je verrai les stigmates du sommeil sur ma peau striée de bois) et j’entendais vaguement les cris des joueurs ou des joueuses, les voix des commentateurs ou des commentatrices, je ne suis plus certain de rien, qui formaient un indistinct fond sonore sur lequel je flottais malagréablement. Hier au soir, comme la veille, déjà, je me suis endormi en écoutant la rediffusion d’une émission de France Culture consacrée au projet de train musical auquel John Cage participa en Italie vers la fin des années 1970. Il s’agissait d’un projet de train sonorisé où, dans chaque voiture, un dispositif de commutateurs permettait aux voyageurs de contrôler le mixage des sons captés par des microphones placés contre les parois extérieures du train. Sans possibilité de couper le son, les voyageurs pouvaient contrôler le volume de chacun des microphones au cours de son trajet à bord d’Il Treno. Des gens montent dans le train, d’autres descendent en gare, on parle, on joue, on rit, on vit ; — c’est la musique de John Cage. Avec Wimbledon en fond sonore, ai-je songé pendant mon sommeil, c’est un peu la même chose, à cette nuance près que je ne contrôle rien, mais m’abandonne complètement aux sons qui m’environnent, lesquels s’estompent, disparaissent, fusionnent et forment le tissu même de ma rêverie. Quand je me suis réveillé, le mal de tête n’avait pas disparu, il s’était simplement déplacé, se recentrant, de la gauche derrière l’œil où il était tout d’abord situé, vers le milieu du crâne, mais toujours penchant du même côté, preuve, s’il en fallait une, qu’un déplacement avait bien eu lieu cependant que je dormais. Quand je me suis réveillé, je ne sais plus si la pluie tombait encore ou non. Avant de me faire violence pour écrire cette page de mon journal, j’ai regardé par la fenêtre et la pluie tombait à verse. Je me suis dirigé vers la fenêtre de gauche du salon, j’ai ouvert la fenêtre, et j’ai photographié ce que je voyais, vers le haut (la tour) et vers le bas (le boulevard). Ce matin, Daphné était heureuse qu’il pleuve, m’a-t-elle dit, parce que c’était un temps parisien et qu’elle aime Paris. En fin de journée, juste avant que je n’entreprenne la rédaction de mon journal, elle est venue me voir et m’a dit que c’était la pire après-midi de sa vie. Là aussi, quelque chose s’était déplacé. Dehors, en tout cas, grâce au mauvais temps, le boulevard est calme, les terrasses sauvages des commerces de bouche n’envahissent pas l’espace public, on entend bien quelques sirènes d’urgence, mais elles ne sont que des distorsions ridicules de l’espace-temps qu’il fait. Nul ne peut les prendre au sérieux ; au contraire, on plaint les êtres humains contraints de vivre ainsi. Mon mal de tête est-il passé ? Plus ou moins. Je regarde par la fenêtre : le ciel est gris. Vivement que je me couche.

5725

Le mauvais est intolérable. Me suis-je dit en feuilletant ce livre qui, en d’ineptes vers prétendument libres, faisait l’apologie de l’une de ces nombreuses idées à la mode dont on nous rebat sans arrêt les oreilles. Le mauvais, ce n’était pas l’idée qui l’était — à vrai dire, celles dont on nous vante les mérites dans l’espace public se valent à peu près toutes ; du point de vue de la nullité, le relativisme est aussi une vérité triviale —, mais ces petits morceaux de phrases sans chair, sans vie, qui pendouillaient là, retenus maladroitement aux pages du livre par d’improbables entêtements, catastrophes miniatures d’une époque qui n’a rien à dire, d’une civilisation qui passe à côté de l’existence sans même l’apercevoir, et se complaît dans sa misère morale. Le mauvais est intolérable, dis-je, et, en effet, il humilie, il salit. Tout d’abord, les moyens mêmes que l’objet met en œuvre pour se faire (la langue, la mesure, la musique). Et puis qui, tombant dessus par choix ou par malheur, se voit rabaissé par là même au rang d’une vulgaire chose de peu prix, à laquelle on n’attache pas la moindre importance puisque c’est tout ce qu’on a jugé digne d’elle. Le mauvais dégrade, il insulte, il avilit. Il n’est pas simplement une erreur, un échec — pour paraphraser l’adage socratique, on ne fait pas le mauvais volontairement —, il forme une tache morale, il rabaisse, il ridicule, soi et le monde qui va avec. L’image que donne le mauvais est celle d’un monde où l’on peut tout se permettre, où rien ne mérite qu’on fasse des efforts, où tout ce qui est recherché (au sens noble du terme) est discrédité a priori parce que ce serait snob, élitiste, prétentieux, exigent, difficile, inaccessible. Peut-être que ce qui est beau et important est difficilement accessible, peut-être qu’il comporte toujours une part d’arrogance, d’orgueil, de prétention à la supériorité absolue. Et alors ? Faut-il se condamner à être comme tout le monde, penser comme tout le monde, faire comme tout le monde ? Au prétexte de quoi ?  Par commisération ? Contrairement à ce que tout le monde cherche à nous faire accroire (quel que soit le bord politique dont on se revendique), le consentement à la bassesse ne sauvera jamais personne, il ne fait que nous entraîner par le fond. Le mauvais est certes égalitaire, mais par nullité : il nous rend tous égaux au néant. C’est cela, d’autant plus dans une république, le vice ultime du mauvais : il singe l’égalité, la tourne en dérision, ment sur sa nature, promet que les lendemains qui chantent sont œuvre facile, incite à la veulerie au nom d’une douceur qu’il offense. Or, c’est tout le contraire qu’il faut prêcher : la douleur, la violence, la discipline, le flanc le plus escarpé de la vie. Car, seul le sommet est égalitaire. Et seul est juste le sublime.

4725

Matraquage. De la musique du voisin, je n’ai que des échos en forme de coups de fusil étouffés. Comment peut-on se soumettre volontairement à un traitement si inhumain ? Je n’ai pas la réponse à la question. Il y a toujours quelque chose qui nous est étranger, c’est vrai, et ce n’est pas forcément le plus lointain (en distance ou en intimité présumée), mais cette étrangeté, on peut lutter contre elle, l’accepter à bras ouverts, certes, ou bien tenter de comprendre ce qu’elle signifie, ce qu’elle indique de la façon dont nous concevons l’état du monde à un moment donné, et la façon dont nous nous relions à ce monde (ou ne parvenons pas à nous y relier, ne désirons pas entrer en relation avec lui, et caetera). On peut certes s’en tirer à bon compte à la faveur d’une espèce de subjectivisme relativiste (de gustibus, et caetera), mais je crois précisément le contraire, je croire que ce qu’il y a de plus intéressant, ce sont les discussions qui portent sur les goûts, les différences entre ces goûts, leurs ressemblances, leurs points communs, les rapprochements inattendus qu’on peut opérer entre eux. Ce n’est pas notre époque qui a inventé cette idée (est-ce vraiment une idée ?) mais, dans son acception commune, elle lui va comme un gant. Chacun se tenant dans le repli de l’horizon que limitent ses intérêts  égoïstes et ses origines personnelles, la conversation n’est pas seulement inutile, elles est devenue impossible. Et, très vite, ce ne sont plus les goûts qui s’opposent les uns aux autres dans une incommunicabilité radicale, ce sont les vies mêmes, et la violence vient araser toutes les différences, les réduire au silence. L’impossibilité de la conversation, c’est le terme logique du subjectivisme relativiste qui est la philosophie de non-vie de l’individu libéral : tout est centré sur un soi largement fictif dont on ne comprend même plus comment il peut se rattacher, se relier avec autre chose que lui-même. L’horizon du devenir, pour l’individu libéral, c’est le célibat ontologique de la monade inculte. On porte son histoire comme le plus lourd des fardeaux, chaque événement étant l’occasion d’exprimer en une longue et déchirante plainte l’étendue du désastre qu’est sa propre histoire. Or, si l’histoire des peuples ressemble effectivement à s’y méprendre à l’histoire des catastrophes auxquelles donnent lieu la vie des peuples sous l’emprise de leurs despotes, les vies individuelles sont riches de possibilités insoupçonnées : chaque déplacement, chaque rupture, chaque diaspora peut être l’occasion de créer quelque chose de neuf, d’approfondir une forme de vie, de l’étoffer, de la déployer. C’est sans doute une utopie, mais la Méditerranée, en tant qu’espace qui se déploie sur le pourtour d’un centre liquide et vide par excellence est un lieu propice à l’épanouissement de sensibilités de ce genre. Évidemment, je n’ignore ni la part de construction que la notion même de Méditerranée comme concept unitaire englobe ni les drames qui, aujourd’hui comme hier, traversent la Méditerranée, mais dans sa nature de fiction même (dont l’origine seraient les navigations d’Ulysse), elle ouvre à quelque chose dont notre époque a prestement besoin. Tout déplacement se fait au prix de pertes et de nostalgies qui l’accompagne. On peut les maudire et se lamenter de tout ce que nous avons perdu (la langue, la terre natale, le pays des ancêtres), ou bien l’on peut chérir ces mouvements du cœur comme les formes d’une sensibilité non pas close sur elle-même (ma langue, mon peuple, ma culture, ma race, et caetera, ou le nous ne s’exprime jamais que par revanche, exclusion, rejet d’eux, les autres, qui nous veulent du mal et, parce qu’ils nous haïssent, nous ont privé de notre langue, notre culture, et caetera), mais qui nous emporte un peu plus loin dans une dispersion qui est toujours en même temps perte et découverte : ce que nous avons perdu ne nous entraîne pas à la découverte de lui-même (du ce que nous avons perdu), mais de l’inconnu (de ce que nous n’avons jamais eu), où s’offrent alors d’innombrables possibilités d’invention. « Se pencher sur l’histoire de la Méditerranée, écrit David Abulafia dans La grande mer. Une histoire de la Méditerranée et des Méditerranéens, revient en définitive à contempler une symbiose entre l’homme et la nature qui est peut-être sur le point de s’achever. »