13625

Sur le boulevard, chaque mètre carré cédé par le consumérisme est immédiatement occupé par des êtres humains sans abri qui en font précisément leur abri. Généralement, c’est le pas de porte d’un commerce de bouche destiné aux touristes que la gare déverse sur Paris qui a fermé ses portes, ou une échoppe plus ou moins quelconque, et dans le vide de quoi viennent se glisser un ou plusieurs corps qui y installent leur domicile de fortune (cartons, matelas, couvertures, sacs, chaises, etc., tout le mobilier de la survie en milieu urbain). Dans le jardin, depuis hier, ce sont des masses d’hommes et de femmes (mais principalement des hommes, et principalement en surpoids, voire en état d’obésité avancée) qui, les yeux littéralement rivés sur l’écran de leur téléphone, se déplacent en groupes plus ou moins denses plus ou moins grands à la recherche de quelque chose. Tout d’abord, on ne sait pas quoi, et puis on finit par comprendre : ces adultes plus ou moins jeunes cherchent des Pokémons. Une recherche rapide finira par m’apprendre (je cite la communication officielle de la mairie de Paris) que la ville est mise à la disposition de ces êtres étranges : « Des lieux iconiques pour partir à la recherche de Pokémon. Dans Paris, les explorateurs pourront suivre des Routes officielles dans le jeu. Ces parcours guideront les Dresseurs vers des monuments parisiens emblématiques et des joyaux cachés qui mettent en valeur la beauté et les mystères de la ville. » La beauté et les mystères de la ville, en vérité, ces chasseurs nomades post-modernes ne les verront pas, mais seulement le petit écran qui les aveugle. Alors, dans le silence de son for intérieur, on en vient à vanter les mérites de la nulliparité occidentale : heureusement, la majorité de ces gens ne se reproduiront pas et disparaîtront sans reste, que leur empreinte carbone qui, bientôt, s’effacera à tout jamais. La nature est bien faite, en fait. Tâchant de courir dans la chaleur de Paris et au milieu de ces troupeaux de zombies, je pense à mon arrière-grand-père, qui quitta son emploi de berger en Corse pour se faire ouvrier sur le continent, et songe que, malgré le temps qui passe, les choses n’ont peut-être pas tant changé que les apparences pourraient le laisser penser. Ces masses, n’importe qui pourrait les mener à faire n’importe quoi. Et le conditionnel est un euphémisme anachronique, un peu trop poli : ces masses n’importe qui les mène déjà à faire n’importe quoi, ainsi que chaque jour, nous en avons la preuve sous nos yeux. En vérité, tout se tient : on livre l’espace public aux intérêts mesquins d’une prospérité illusoire dans les ratés toujours plus nombreux de laquelle viennent s’implanter les restes d’une humanité archaïque qui préfigure ce que l’avenir nous réserve. Pour le prédire, cet avenir, nul besoin de dons spéciaux ni de modèles mathématiques sophistiqués, il suffit d’ouvrir les yeux. Ensuite, il faut tâcher de ne pas pleurer. Et de garder les idées claires.

12625

Je me sens tellement loin de mon époque qu’il m’arrive souvent de me dire que c’est moi qui ai un problème, que (un peu comme je l’évoquais hier) je devrais me faire soigner. Et puis, un être humain en tue un autre à coups de couteau, et alors je me dis que, peut-être, si je ne suis pas tout à fait normal, il vaut mieux ne pas l’être, et surtout ne pas me faire soigner, mais continuer à avancer dans cette jungle insensée qu’est le monde réel comme je le fais depuis que j’écris. Quand je lis le journal des autres — c’est un genre littéraire assez répandu en ligne, j’allais dire : un peu trop, mais n’en écris-je pas un, moi aussi ? donc, donc quoi ? donc rien —, des gens que je ne connais pas, ou alors seulement au énième degré (ce sont des gens que connaît une personne que je connais, peut-être, j’en ai peut-être vu un, un jour ou l’autre, je crois, au lancement de Bakélite, par exemple), j’ai ce sentiment d’étrangeté radicale : ces gens parlent de ce dont tout le monde parle, de ce dont on parle à la télévision, de ce dont on parle sur les réseaux sociaux, et je ne me sens pas concerné. À la lecture, je suis pris d’un sentiment qui tient à la fois de l’ennui, de la lassitude, du découragement, et d’une certaine forme de désespoir. Pourquoi du désespoir ? Parce que je sens bien que je n’ai pas ma place ici, et que, si c’est un handicap du point de vue d’éventuelles perspectives de réussite sociale,  voire simplement : d’existence sociale, c’est aussi parfaitement logique : je ne peux pas être à ma place dans le monde tel qu’il est puisque le monde tel qu’il est — la structure sociale du monde, pour employer une formulation quelque peu grandiloquente et dont je ne suis pas certain qu’elle veuille dire quelque chose de précis —, j’estime qu’il est invivable. Mais il n’y en a pas d’autre, n’est-ce pas ? Non, en effet, il n’y a pas d’autre monde que celui-ci. Je me dis quelque chose comme : une chose est sûre, ce n’est pas ainsi (et par « ainsi », j’entends ce que je lis en ligne comme je viens de l’indiquer, hors ligne, en ce moment, je lis les Essais de Montaigne où, dans le dernier chapitre que j’ai lu, le chapitre XXI du livre I, « De la force de l’imagination », il était notamment question de problèmes d’érection et de flatulences) que l’on va changer les choses, mais il me faut faire deux remarques à ce sujet. Premièrement, peut-être que je me trompe, peut-être que tout est de ma faute, en réalité, c’est-à-dire non pas de ma faute à moi tout seul, mais  de la faute aux gens comme moi, mais qu’est-ce que c’est que le gens comme moi ? s’il y avait des gens comme moi, n’aurais-je pas des amis ? alors je ne sais pas. Deuxièmement, peut-être qu’il ne faut pas changer les choses, changer le monde, le monde change quoi que l’on fasse, et il semble que plus on essaie de le changer — de le rendre meilleur, c’est le sens même du progrès, semble-t-il —, et plus les résultats de nos actions sont catastrophiques. Mais peut-être que, encore une fois, je raconte n’importe quoi. Je ne sais pas. Est-ce que, en un sens, je ne cultive pas cette distance avec mon époque ? On pourrait le penser, mais ce n’est pas une posture, non, c’est naturel. Allais-je dire, « naturel », mais oui, c’est sans doute le mot qu’il convient d’employer : c’est ma nature, je suis comme je suis, je suis comme la nature m’a fait. Après tout, ce que l’on appelle « culture », n’est-ce pas qu’un épiphénomène de ce que l’on appelle « nature » ? On lui accorde une importance démesurée par ce que nous pensons de notre point de vue anthropomorphique (probablement que tout ce qui est vivant pense de son propre point de vue xomorphique — prononcez « ixomorphique » —, mais ce n’est sans doute pas si démesurément important. Tout cela (ce que je viens d’écrire), c’est un peu comme se demander pourquoi l’on est en vie : d’un certain point de vue, c’est une question absurde, et d’un autre point de vue, c’est la question la plus profonde qui soit. Est-ce que les questions les plus intéressantes n’ont pas cette qualité de basculer du tout au tout selon la manière dont on les considère ? Autrement, on ne fait que bavarder, se regarder le nombril, conforter l’époque dans ce qu’elle a de plus détestable. Il fait chaud à Paris. Mais Paris n’est pas faite pour la chaleur. Qu’est-ce que je peux y faire ? J’ai de plus en plus envie d’aller voir ailleurs, mais c’est ici, pour l’instant, que je suis.

11625

Il y a deux ou trois jours de cela, quand je me suis dit que, à défaut d’avoir des amis, je pourrais aller voir un psy, histoire d’avoir quelqu’un à qui parler, je crois que je n’étais pas tout à fait sérieux, mais pas tout à fait non sérieux, non plus, non. Après tout, si le but est d’avoir quelqu’un à qui parler, payer ou non la personne en question importe peu, mais combien est-ce que cela coûte de payer un psy rien que pour lui parler ? À mon avis, en effet, me suis-je dit en tâchant de poursuivre mon étonnant raisonnement un peu plus loin, ne pas avoir d’ami ne saurait être considéré comme un trouble psychique nécessitant un suivi thérapeutique remboursé par la Sécurité sociale, encore que, c’est ce que je me suis dit aussi, ne pas avoir d’ami est peut-être la conséquence d’un trouble psychique qui n’a pas encore été diagnostiqué et qu’un psy, précisément, pourrait être en mesure de déceler, ou du moins, c’est ce que je me suis imaginé qu’un psy me dirait, si j’allais le voir, confessant que la seule raison pour laquelle je vais le voir, c’est pour avoir quelqu’un à qui parler, il me répondrait : « Oui, mais vous êtes-vous demandé pourquoi vous n’avez pas d’amis ? N’y a-t-il pas un trauma là-derrière ? » La derrière ou le derrière ? Je ne sais pas. Je ne sais pas s’il y a un trauma ou s’il n’y en a pas, ce que je sais, c’est ce que j’ai dit à Nelly, que j’avais toujours eu des amis et que c’était étrange, à présent, de me retrouver sans, sans que je comprenne très bien pourquoi, je suis quand même beaucoup plus facile à vivre qu’avant, non ? ai-je demandé à Nelly, ce à quoi elle a répondu que oui, ce qui signifie donc que ce n’est pas parce que je suis devenu plus invivable qu’avant que je n’ai plus d’amis, mais simplement parce que je ne vois plus personne et que, parmi les gens qui savent que j’existe, et il y en a quand même quelques-uns, personne n’a envie de me voir pour me parler. Est-ce le genre de choses qu’on dit à son psy ? Je ne sais pas, je ne suis jamais allé voir de psy, et l’idée d’aller en voir un rien que pour avoir quelqu’un à qui parler, à mesure que j’y pensais, me semblait de moins en moins bonne, parce que, si j’allais voir un psy pour avoir quelqu’un à qui parler, rien ne me garantissait d’avance que j’aurais envie de parler à cette personne que serait aussi le psy, que ce serait une personne que je jugerais digne de m’écouter, et non un de ces abrutis comme il y en a tant qui font sembler d’écouter, semblant d’entendre, mais qui n’écoutent pas et n’entendent pas, et parlent pour ne rien dire. Si je vais voir un psy, me suis-je dit, ce n’est pas pour parler pour ne rien dire, non, cela n’aurait aucun sens. Autant rester chez moi. Oui, mais si je reste chez moi, je ne risque pas de rencontrer quelqu’un à qui parler, mais si je sors de chez moi, je ne vais pas arrêter des gens dans la rue en leur disant : « Bonjour, je m’appelle Jérôme Orsini, je suis écrivain, et je cherche quelqu’un à qui parler, êtes-vous cette personne ? », non, ce serait le meilleur moyen d’avoir des problèmes avec la justice et de finir par être obligé de parler à un psy à qui je serais obligé de parler, de parler de mes traumas, ce qui ne fait pas mon affaire, non, pas du tout. Est-ce que ce que je suis en train d’écrire à présent justifierait que je consulte un psy, non pour avoir quelqu’un à qui parler, mais parce qu’il est manifeste que j’ai des problèmes ? Je ne sais pas. Je sais que j’ai des problèmes : la perturbation du climat, la pollution de l’air, de la terre, de l’eau que je bois, de l’eau dans laquelle je me baigne, la violence qui règne dans tous les domaines de la vie sociale (la vie intime, la vie publique, le travail, l’école, l’espace public, l’espace privé, partout), la haine qui prospère sur la haine, tout cela, ce sont des problèmes dont je souffre, mais j’en souffre au même titre que tout le monde, à l’exception notable et assez remarquable, tout de même, de tous ces horribles êtres qui profitent de tous ces problèmes (les riches, les bigots, les salauds), quoique tout le monde n’en ait peut-être pas conscience au même degré. Que tout le monde n’en ait pas conscience au même degré, qu’est-ce que cela change à la souffrance que me causent ces problèmes ? Plus j’avance dans ce journal, et plus je me rends compte qu’une personne qui ne serait pas concernée par ce que j’écris comme moi je suis concerné par ce que j’écris pourrait me prendre pour un fou furieux tout droit échappé de l’asile ou dont l’état psychique nécessite un internement dans les plus brefs délais ou, du moins, une consultation psychiatrique en urgence, mais moi, non, je ne le crois pas. Même si je n’ai personne à qui parler, et je suis conscient que ce défaut réduit considérablement mon horizon mental, ce qui me pose problème, comme je viens d’essayer de le raconter ici-même, je me sens plutôt bien. À un moment de cette journée presque entièrement écoulée à présent, quand est apparu de façon manifeste qu’il ne me restait plus guère de temps pour écrire mon journal, je me suis dit que je me sentais tout de même très bien et que ce n’était pas le meilleur état dans lequel être pour écrire des choses intéressantes que de se sentir bien, qu’il valait peut-être même mieux se sentir mal pour aller au cœur des choses, mais je n’en suis pas certain, en tout cas, me suis-je dit, se sentir bien, ce n’est pas un sujet porteur, tu vois, ce n’est pas avec cela qu’on fait les contenus qui choquent, clivent et font vendre, tu vois, mais choquer, cliver, vendre, ce n’est pas tout à fait ce que je cherche, si ? Non, je ne crois pas. Et après, j’ai écrit mon journal. Que voilà.

10625

« Toutes les cultures se valent du moment qu’elles sont supérieures à la culture occidentale. » Telle pourrait être, en résumé, la moelle de la nouvelle vision dominante du monde. Contre laquelle, à vrai dire, je n’ai pas grand-chose, si par « culture occidentale » on entend une forme un peu générale dans laquelle les conceptions qui se sont développées en Europe du Nord depuis le début de ce qu’on a appelé « la modernité » sont supposées s’inscrire, soit un ensemble passablement hétéroclite, où l’on peut faire rentrer de tout, et n’importe quoi aussi. Mais enfin, c’est ainsi que nous pensons, n’est-ce pas ? N’échappe pas à cette approche caricaturale des choses, l’anthropologue qui, inlassablement, se rend chez les sauvages pour y apprendre la vie. « À l’évidence, je n’avais rien compris » est son slogan, qui lui tient lieu de règle immuable : comme dans les yeux de la chèvre de Monsieur Seguin, en effet, l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Fort heureusement, les sauvages ne le sont plus vraiment, qui ne mangent pas les visiteurs, contrairement au loup de la nouvelle, mais les laissent rentrer chez eux où ils auront tout loisir d’écrire leurs énormes romans d’apprentissage. Qui sait si, une fois les savants partis, les sauvages ne se racontent pas des histoires à se tordre de rire où ils décrivent sans omettre les détails les plus crus ces mœurs bizarres de leurs visiteurs bavards ? À moins que, après s’être encanaillés dans la forêt vierge tout un week-end, ils n’enfilent leur costume de businessman pour aller faire fructifier leurs affaires au marché. L’Occident, selon la façon dont on le regarde, ce n’est pas si mal : ça rapporte. Nous voulons croire qu’il y a quelque chose derrière les choses, et le fait que ce soit toujours un peu plus loin — à force d’avancer depuis des millénaires, on n’a toujours pas mis le doigt dessus — ne nous aura pas encore fatigué de chercher. Ce quelque chose derrière les choses, si le savant ne le tenait pas toujours pour la vérité définitive à l’aune de laquelle on peut juger les faits et les méfaits, serait bien inoffensif, mais il sert toujours le même dessein : élaborer un grand système dans lequel on fera tout rentrer, et surtout n’importe quoi. Ainsi, rien ne ressemble tant à l’occidentalisme que l’anti-occidentalisme, sans doute parce que, comme l’autre, c’est un ethnocentrisme, qui confond simplement ses souvenirs de vacances avec des révélations en bonne et due forme. Tout ce qui tient dans les pages d’un livre à thèse bien ficelé — un objet facilement identifiable qu’on sait d’instinct sur quelle étagère ranger —, devrait paraître suspect, mais c’est toujours l’inverse qui se produit : la lecture rassure et, une fois atteint le quota de pages règlementaires, on peut retourner se coucher et dormir du sommeil du juste, nos doutes, encore une fois, ont été dissipés, un nouveau système est en cours de fabrication, ce n’est qu’une question de temps. Car ainsi vont les choses, en Occident.

9625

Qui ce monde n’épuise-t-il pas ? Je veux des noms. Car il y a bien des êtres que ce monde n’épuise pas, si tous les êtres qui peuplent ce monde étaient épuisés par ce monde, n’ayant plus la force de le faire tel qu’il est qui les épuise, ce monde, par l’absence de force des choses, des êtres, donc, ce monde changerait de forme, nécessairement. S’il ne change pas de forme à cause de cet épuisement, c’est que tout le monde n’est pas épuisé par ce monde. Oui, mais qui ? Qui ce monde n’épuise-t-il pas ? Je ne sais pas, tout ce que je sais, c’est que moi, ce monde m’épuise. Quand il m’arrive de le voir, de mes yeux autrement pleins de vie, je les sens qui se fatiguent, mes yeux, je les sens fatigués mes yeux, j’ai envie de les fermer, mes yeux, de regarder autre chose, autre chose à voir de mes yeux vus, mais cela ne sert à rien, n’est-ce pas ? le monde est partout, partout où il y a des êtres humains, il y a le monde, et comme nous sommes des êtres humains, partout où nous sommes, il y a des êtres humains, et donc, partout où nous sommes, il y a le monde, et donc il n’est pas possible d’y échapper, nous le portons avec nous. Est-ce que nous le portons réellement avec nous ? Peut-être que ce n’est pas si simple que cela, mais qui peut vraiment se tenir sur place sans vouloir faire quelque chose du monde, non pas quelque chose au monde (faire quelque chose en étant au monde), mais quelque chose du monde, s’en servir pour autre chose ? Il faut toujours faire quelque chose du monde, ce qui n’est pas simplement faire quelque chose au monde — et oui, il me semble que, tout en étant au monde, il est possible de ne rien faire au monde, il est possible d’être en vie sans avoir d’action causale sur le monde, le laisser tel qu’il est, intact, oui —, ce qui est plutôt se servir du monde, exploiter le monde, non pas le transformer, mais l’utiliser pour soi, à des fins personnelles. Telle traverse la planète et s’empresse de prendre en photographie ce qu’elle voit pour le communiquer à d’autres qui n’y sont pas, mais loin de là. Tel ne peut se taire et donne son avis, lance appels, réclame, exige, accuse, car maltraiter la langue, comme le monde, cela ne lui fait pas peur. Toujours se montrer en train de faire ce que l’on est en train de faire, c’est déjà cela, faire quelque chose du monde, exploiter le monde. Je peux baisser les bras, je peux laisser tomber, je peux prendre congé de tout, et c’est ce qu’il faut que je fasse, mais les autres, le font-ils ? Si les autres ne le font pas, cela est vain, n’est-ce pas ? alors autant faire comme eux. Mais si je n’ai pas envie de faire comme eux ? Eh bien, ne le fais pas. Mais que ferais-je alors ? Mais rien, ne fais plus rien. Vis. Je voudrais que nous soyons tous si épuisés, au bout du rouleau, tellement fatigués que nous resterions au lieu pour un tiers d’éternité, au moins, à ne rien faire, à ne rien concevoir, à ne surtout pas être, à vivre, et puis, c’est tout. L’oubli de la vie, c’est cela, je crois, qui m’épuise le plus. Et la saturation de l’existence par cet oubli de la vie. Le paradoxe le plus imbécile de l’espèce humaine, c’est que, alors même que le moi n’existe pas, le moi se trouve toujours en travers du chemin. L’espèce humaine est mue essentiellement par l’illusion, les fausses croyances dont elle se fait des grands récits. Et ils ont beau s’effondrer sur eux-mêmes, ces grands récits, on en fabrique d’autres qui sont fondamentalement identiques, mais qui diffèrent juste assez pour sauver notre illusion, notre chère illusion, le mensonge qui berce notre vie, nous épargne l’épuisement. Cruelle illusion, quand elle se déchire, que de croire en sa prééminence, pourtant, sans certitudes, que ferions-nous de nous-mêmes ? Il faudrait avoir appris à ne rien faire, à ne rien croire, à regarder les êtres vivre, à aimer la vie en tant qu’elle est vie innocente, et non pas en tant qu’elle est vie coupable de tous les maux de la terre. À quoi pensais-tu quand tu n’étais encore qu’une bactérie, il y a quelques milliards d’années ? Savais-tu que tu finirais ainsi, épuisé mais debout, bêtement debout ?  

8625

Caricature, toute la ville, et partant, toute la vie sociale, semble l’être devenue. Devant la jamais si mal nommée peut-être librairie Shakespeare and Company, en fin d’après-midi, longue file de touristes qui font la queue. À quelques pas d’eux, dans la plus grande pauvreté, un homme est allongé par terre, les jambes croisées, il dort ou bien il est mort, nul ne le sait. Quand je suis revenu vivre à Paris, ce sont ces visions d’hommes gisant à même le sol, dans la plus grande misère, sans qu’on sache s’ils étaient morts ou vivants, qui m’ont le plus frappé : même pas un carton de fortune, quelque chose qui imite la couche pour les séparer, les protéger, les sauver de l’humiliation, de la déshumanisation. Non, rien : on est là, on tombe, à même le sol, et l’on ne peut pas dire si l’on vit ou si l’on est mort. De toute façon, parvenu à ce stade de la déchéance, quelle différence peut-il bien y avoir entre la vie et la mort ? Et la mort elle-même, n’est-elle pas préférable à la vie ? (Argument des euthanasistes.) À quoi mesure-t-on le degré de civilisation d’une société humaine ? De quel mètre étalon dispose-t-on pour ce faire ? La proximité entre la débauche du consumérisme (à la librairie s’est greffé un café, plus grand, plus moderne que celle-là, qui fait office de relique — c’est ici que JJ, etc. — à visiter pour faire marcher le commerce : on ne vend pas qu’un ersatz de café, on vend le succédané de rêve qui va avec) et la plus grande pauvreté ne nous donne-t-elle pas une indication ? Ce n’est pas un étalon qu’il nous faut, c’est une appréciation des écarts, moins une mesure qu’un sentiment. C’est à l’absence de mesure que l’on mesure une civilisation, au double sens du terme : à quel niveau de démesure se trouve-t-elle et jusqu’à quel point est-elle prête à renoncer à la mesure, l’évaluation, la quantité, la valeur ? La société tire dans un sens ou dans un autre : le culte de la valeur est le triomphe de la démesure, l’abandon du mètre ouvre la possibilité de cultiver ses sentiments. Je m’arrête quelques secondes à peine, prend la photographie de ce que je vois : au premier plan, un homme vêtu d’un jogging noir et sale, portant des baskets noires, est étendu par terre sous une plaque où l’on peut lire : « Square Pierre-Gilles de Gennes (1932-2007) Physicien Professeur au Collège de France Prix Nobel de physique », à l’arrière-plan, à moitié masqués par le feuillage des arbres, on lit les mots suivants : « AND COMPANY Café » sur la devanture d’un commerce devant lequel une file ininterrompue de gens qui ont tout l’air de touristes font la queue pour entrer dans la prétendue librairie Shakespeare and Company, à droite, dans le hors-cadre de la photographie, la file ininterrompue s’étend sur une dizaine de mètres au moins. L’indifférence n’est pas un phénomène individuel, c’est un phénomène social : la société évalue à qui elle porte son intérêt. « Tout cela, c’est une question d’argent » est un jugement que l’on pourrait être enclin à porter, mais je crois que ce n’est pas vrai : si on leur posait la question, les touristes qui font la queue devant Shakespeare and Company exprimerait probablement leur dégoût de l’argent, eux, ce qu’ils aiment par-dessus, diraient-ils, c’est l’art, la poésie, la littérature, la beauté, la culture. Et pourtant, à quelques pas d’eux, un homme meurt ou dort dans la plus grande pauvreté sans émouvoir ni attirer l’attention de personne. Que moi. Quelle est donc cette culture qui a l’émotion si variable ? Loin de moi l’idée de résoudre le problème de la valeur, loin de moi l’idée de résoudre quelque problème que ce soit, je décris ce que je vois, et le malaise que fait naître en moi la grande ville livrée au consumérisme au tourisme et à la festivité obligatoire.

7625

Si je me demande pourquoi — pour quoi, pour qui ? — j’écris, connaissant la réponse — rien, personne —, je vais être tenté d’arrêter purement et simplement, aussi, quand la question se présente, et elle ne manque jamais de se présenter, la cruelle, je m’empresse de la chasser. Peut-être ai-je tort, peut-être faudrait-il que je l’affronte de nouveau, comme déjà je l’ai affrontée plusieurs fois, arrêter d’écrire, après tout, ce ne serait pas exactement la fin du monde, ce serait, dans une certaine mesure, ma fin à moi, mais celle du monde, non je ne le crois pas. Serait-ce grave, ma fin ? Ce matin, j’ai lu dans le journal les premières lignes du portrait d’un écrivain dont je n’avais jamais entendu parler, et ce dont il était question m’a semblé profondément stupide. Mais, à présent que j’y pense, je me dis que c’est probablement moi qui suis profondément stupide, et tous ces gens qui écrivent ce qu’ils écrivent qui ont tout compris, tandis que moi, je ne fais rien comme il faut. Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne sais pas si ce n’est pas vrai. Je ne sais pas comment faire pour savoir ou bien si c’est vrai ou bien si ce n’est pas vrai. C’est un peu comme lorsque l’on entend des gens dire qu’il faut sauver la planète alors que, même si toutes les espèces qui vivaient aujourd’hui disparaissaient de la surface de la terre, la terre, elle, ne disparaîtrait pas. Après tout, qui pleure sérieusement la disparition des dinosaures, disparition sans laquelle nous ne serions tout simplement jamais apparus à la surface de la terre ? Peut-être que, à supposer que nous disparaissions de la surface de la terre, ce qui, compte tenu du nombre d’années qui restent à la terre avant de disparaître, n’est pas tout à fait impossible, des espèces au moins aussi intéressantes que nous (qui peut nier que les dinosaures furent une espèce intéressante ?) verraient le jour. Mais je ne vois plus trop le rapport avec ce que je voulais dire. Y en a-t-il un ? Y en a-t-il jamais eu un ? Je ne sais pas. À un moment, je l’ai vu clairement, et puis, j’ai écrit une phrase de plus, et le rapport s’est évanoui. Faut-il que je le cherche ? Qui est le dinosaure ? L’écrivain dans le journal ? Moi ? C’est vrai que je vieillis, mais je ne suis pas une espèce à moi tout seul. Suis-je une espèce à moi tout seul ? La vérité (une vérité parmi tant d’autres), c’est que je me suis effectivement demandé s’il fallait que j’écrive ce journal aujourd’hui, notamment parce que je ne l’écris pour rien ni pour personne, et la réponse, je ne l’ai même pas trouvée, elle était là, toute seule, qui faisait ses affaires dans son coin. Mon regard s’est perdu quelques instants dans le vide du désespoir, là où il n’y a personne, là où il n’y a pas de réponse, et je me suis mis à écrire. J’ai envie de Méditerranée, mais il me va falloir attendre encore, deux mois et demi, environ. C’est la vie. Enfin, la vie, je ne sais pas ce que c’est cela, la vie. C’est ma vie. Il me faut faire avec. Elle pourrait être pire.

6625

Ne pas en rajouter (en faire trop), et trouver le juste. Se tenir en quelque sorte au-dessus du désert du rien. Mais pas trop loin, non plus. Où est la bonne distance ? À la manière d’un déséquilibriste, trouver des appuis n’importe où. Ce n’est pas que je n’ai pas envie d’écrire aujourd’hui, c’est que les deux phrases que j’ai écrites, en un sens, se suffisent à elles-mêmes, en dire d’autres me semble excessif, alors même qu’on peut écrire et écrire  encore, et ne jamais s’arrêter, et bavarder encore et encore. Comme je ne vois personne, je ne cours pas ce risque-là. Et, s’il est dommage que je n’ai pas quelque ami avec qui parler de tout de rien de la vie, c’est une chance aussi de ne pas se laisser aller au bavardage. Je ne vais rien dire d’autre. Je vais écouter Munir Bashir jouer, et ce sera bien assez.

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D’où viennent les souvenirs ? me suis-je demandé en voyant ce petit pot de sauce en train de refroidir sur le comptoir de la cuisine. Je venais de me souvenir de ces victuailles que nous stockions sur le rebord de la fenêtre, il y a je ne sais plus combien d’années de cela quand nous nous installâmes dans l’appartement de l’autre côté de la cour intérieure et que nous n’avions pas encore de réfrigérateur. À cette époque-là de l’année, il faisait froid à Paris, et nous n’en avions pas besoin, nous étions heureux. « LE PLAISIR DE CONSOMMER », ai-je lu écrit en capitales d’imprimerie, tout à l’heure, je venais d’aller courir, sur la devanture d’un magasin d’électroménager de la rue de Rennes ; c’était un petit film dans lequel on voyait un homme à la peau couleur sombre regarder un écran de télévision, et la phrase était un commentaire de sa jouissance manifeste. Dans le conte « Funes el memorioso », qu’on pourrait traduire par « Funes qui se souvient », Jorge Luis Borges raconte l’histoire d’Irénée Funes qui, suite à un accident de cheval, acquiert un mémoire absolue (il se souvient de tout), ce qui entraîne chez lui une paralysie de la pensée. La première fois que j’ai lu cette histoire, je n’y ai pas songé, mais on peut la comprendre de plusieurs façons : comme une critique de Proust, comme une sorte d’autobiographie parallèle (l’accident chez Borges implique infirmité, chez Funes, le don extraordinaire se révèle aussi une infirmité), comme un mémoire sur le temps, etc. Dans le conte, Borges fait mourir Funes d’une congestion pulmonaire, mal qui semble n’être sans aucun rapport avec son don funeste, mais qui en est sans doute une expression métaphorique : en grec ancien, πνεῦμα signifie aussi bien souffle qu’esprit, âme, et dans le conte l’impossibilité de penser se confond avec l’impossibilité de respirer : la mémoire absolue coupe la pensée aussi bien qu’elle coupe le souffle. Nous autres, simples mortels, nous nous souvenons par à-coups, comme Proust. Mais le reproche que l’on peut adresser à Proust, c’est que ses souvenirs sont tous extraordinaires, ils nous font voyager d’un bout à l’autre de l’Europe, de Paris à Venise en passant pas la Beauce, ouvrent des perspectives métaphysiques d’une profondeur abyssale, quand la plupart des souvenirs, en réalité, sont triviaux, insignifiants, banals, pour ne pas dire scabreux. Borges a-t-il voulu dire cela en rendant son Funes malade de ses souvenirs ? Plus tard, à son tour, Vila-Matas se souviendra de cette histoire d’étouffement quand il inventera un personnage qui ressemble à s’y méprendre à celui de Borges, Montano, malade de littérature. Borges était-il déjà malade de littérature, qui ne pouvait écrire une histoire sans superposer des couches de textes les unes aux autres dans lesquelles, lui, comme tout lecteur, nous sommes condamnés à errer comme dans un infini labyrinthe littéraire ? Et que dire de moi, alors, qui ne puis voir un pauvre et négligeable pot de sauce en train de refroidir sur le comptoir de la cuisine sans traverser la cour, le temps qui a passé, et une tout un pan de l’histoire de la littérature du XXe siècle ? Qui intoxique qui ? Qui étouffe qui ? suis-je à présent enclin à me demander, au lieu de savoir d’où vient la mémoire, c’est bien plutôt de qui elle vient qui marque en profondeur le point d’interrogation. On se perd dans les méandres de la mémoire comme dans le réseau neuronal, le dédale de la littérature comme dans le labyrinthe de la pensée : chaque pas que nous faisons pour avancer nous égare. Mais c’est aussi ce qui nous guide. Qui se souviendrait de tout serait paralysé. Mais un tri élégant ne nous éloigne-t-il pas encore plus de la vérité que l’égarement ? La sauce, c’est moi qui l’ai cuisinée, cet après-midi, et elle était délicieuse, je le confesse en toute humilité.

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Petit chantier avance. Je disposerai dans quelques jours (si l’écriture continue à ce rythme) d’un premier brouillon à partir duquel je pourrai réfléchir à la suite à donner à la chose. J’ai déjà des idées à ce sujet. Car, en fait, tout est venu ensemble : la forme, la diffusion, tout. Mon idée serait de procéder comme je l’ai fait avec les deux premiers cahiers des habitacles, sous une forme plus artisanale encore, et qui s’installerait dans une durée plus longue. Qui me suivrait ? Je n’en ai aucune idée. Le développement serait différent : je n’imprimerai pas un nombre de cahiers défini, mais « à la demande », pour paraphraser le mode de diffusion du print on demand. En tout cas, c’est ainsi que l’idée de ces petits chantiers m’est venue : tout à la fois, le sujet, la forme, la diffusion, la durée dans le temps, l’impression, tout, et c’était cela, tout de suite, dans mon esprit, petit chantier, cette espèce d’économie minimale que j’avais commencée à mettre en place avec les habitacles avant de l’abandonner et de lui donner un autre cours grâce à la publication chez Abrüpt, sans qui, sans doute, la forme livre n’aurait jamais vu le jour. Pour les petits chantiers, c’est différent : si la forme livre doit voir le jour, ce ne sera que plus tard, peut-être quand j’aurai épuisé l’intention de départ, et l’envie qui va avec. Là, je cherche quelque chose d’autonome, d’ouvert, de léger, qui puisse permettre de coller ensemble des idées qui ne vont pas de soi ensemble, mais qui s’assemblent tout de même. C’est en tout cas ce qu’il se passe avec le premier petit chantier : des idées s’assemblent qui semblent ne pas avoir grand-chose de commun, mais qui pourtant fonctionnent ensemble, à la fois par la grâce de leur rapprochement (un hasard, un éclair de génie, on ne sait pas trop) et leur développement commun, comme un pas en suit un autre, une jambe l’autre, un pied l’autre pour marcher, en marchant. Marcher et en marchant signifient la même chose. Eh bien, c’est ce qu’il se passe : écrire et en écrivant signifient la même chose. Et le petit chantier est cette chose écrite sans présupposé qui s’invente d’elle-même, s’invente en se faisant, se fait en s’inventant, comme on voudra, mais se propose, se présente, s’impose d’elle-même, tout d’un bloc, sans séparation, telle qu’elle est, telle qu’elle devait être, telle qu’elle sera. Si c’est quelque chose, c’est une œuvre à part entière : ni livre, ni revue, un beau petit chantier.