États d’âme : envie de partir dans une sorte d’exploration de ce que je pourrais appeler mon sentiment méditerranéen. À savoir, en quelque sorte, ce que m’inspire la Méditerranée comme microcosme (univers à l’échelle d’une mer), non comme espace distant (même si je me trouve loin, de facto, en ce moment, de là, mais comme proximité permanente, j’allais dire : espace intérieur, mais c’est au sens d’espace intériorisé. Et tout ensemble, ainsi : des atmosphères, des lumières, des couleurs, des sons, des parfums, des goûts, dans une écriture ouverture qui accueillerait les évocations aussi bien de l’anchoïade que préparait avec science mon grand-oncle Charles, de la lumière aveuglante du soleil calcaire qui se reflète sur le bleu de la mer que l’on a adossé à la falaise de la calanque de Callelongue, des odeurs spécifiques comme celle du pin, l’été dans le jardin de la maison de Roger et Arlette, des intonations, des dictions, des accents, des phrases folles qui ne se peuvent prononcer qu’ici (« Je me sens plus proche d’un Arabe que d’un Teuton », dit un jour mon oncle Jean avec une force de conviction et un sens de la formule qui font que bien des années plus tard je m’en souviens à la perfection, principe même de la France méditerranisée pour une autre Europe, la seule qui fût jamais, une femme sur le dos de ce taureau qui est un dieu), des manières d’être, des attractions, la Méditerranée fonctionnant toujours comme un pôle d’attraction, des idées qui semblent insensées, peut-être, mais qui prennent sens dans une histoire qui a du sens (cf. Nietzsche : « Il faut méditerraniser la musique » qui résonne comme une déclaration d’indépendance, d’où la Méditerranée comme émancipation), la clôture de l’espace et ses extensions, la nécessité de la traversée, comme si la Méditerranée depuis qu’Ulysse en a esquissé la première cartographie n’existait que pour être traversée, ce en quoi elle résiste aux puissances qui fige, tout en demeurant un foyer (Ulysse ne veut qu’une seule et unique chose : rentrer enfin chez lui, dans son île), les îles par suite, nécessairement, la Corse proche et lointaine, celles qui sont traversées par l’histoire (cf. la Lampedusa racontée de Dionigi Albera), des lieux qui semblent comme interdits, comme bannis autant que l’on s’en trouve banni (l’Algérie paternelle), une certaine philosophie de l’exil, mais aussi de simples et pures fascinations (l’architecture romane provençale, par exemple), qui révèlent ce par quoi j’ai commencé : un état d’âme, etc. Sans réelle recherche de cohérence, tout cela, cette dernière ne venant pas de surcroît (comme si on essayait de faire se tenir ensemble des éléments si disparates qu’ils ne s’emboîtent pas), mais étant donnée par l’espace même où tout se joue, s’articule, se distingue, s’embrasse, s’harmonise.
Avec les moyens du bord — c’est-à-dire : aucun —, je dessine ce que je vois. Au dos de cartes postales promotionnelles (elles me soulagent de l’angoisse du support que je ressens souvent : ne pas être à la hauteur de la qualité du support que j’utilise pour faire ce que je fais, d’où mon choix, assez fréquent, d’utiliser des matériaux bon marché, carnets grand public et stylos du même ordre pour faire ce que je souhaite faire, ainsi, si c’est mauvais, raté, etc., je peux déchirer, arracher, jeter sans avoir mauvaise conscience), je trace des traits plus ou moins adroits, plus ou moins fidèles à la réalité de ce que je vois, mais qui, quand je les regarde après coup, me semblent convenir. Évidemment, il n’y a aucune virtuosité, mais ce n’est peut-être pas ce que je cherche, et une technique plus affirmée, plus maîtrisée, me l’apporterait-elle ? J’en doute. Daphné, voyant les dessins que j’ai faits hier au soir, me dit que c’est joli, que je ne sais pas dessiner les visages, certes, mais que je ne suis pas mauvais pour le dessin d’observation, et puis entreprend de m’expliquer comment on dessine un visage. Oui, cette enfant est merveilleuse. « Dessin d’observation », c’est l’expression en usage, mais je ne sais pas si elle me convient. La question, j’insiste peut-être un peu lourdement là-dessus, mais enfin, passons, la question n’est pas que ce soit bon d’un point de vue technique (ce ne l’est pas et ne peut pas l’être puisque je n’ai pas de technique), mais que quelque chose se produise qui échappe à une certaine forme de surdétermination intellectuelle que je sens peser un peu lourdement sur moi. Avec les légendes des cartes postales promotionnelles, j’invente des titres par suppression de mots : « Dans une jeune époque 2025 » pour les dessins du coquillage, « musique 2025 » pour celui de la cabane qui se reflète mal dans un étang imaginaire. N’est pas étrangère non plus à cette démarche l’invasion paradoxale de la perfection produite par la machine : on se flatte d’une perfection qui n’a aucune réalité, qui n’est que pur mirage, pure illusion, pure chimère. N’est-ce pas formidablement bête que le faux soit parfait ? Et qu’on s’enorgueillisse de la perfection du faux comme si c’était réellement le point culminant du progrès (i. e. de notre histoire) ? Pourquoi faudrait-il que je désire le faux ? Que cela ne nous paraisse pas étrange me paraît extraordinairement étrange. À cette perfection fausse, je préfère la maladresse de mes traits de crayon dont je sais, pour être celui qui les trace, au moins qu’ils sont réels. Une esthétique du faux, en tant que sensation du faux, est une forme de suicide. N’est-ce pas ce à quoi notre Occident vieillissant tend désespérément : la disparition ? Le faux parfait, pour le consommer (que j’aie conscience ou non qu’il l’est, faux), il faut que je fasse la pétition de principe qu’il est vrai, ou que cela ne fait aucune différence, qu’entre le réel et un artifice parfait, s’il y a peut-être une différence de nature, cette dernière tend à s’estomper à mesure qu’on s’y habitue. Et c’est vrai que l’on s’habitue à tout, notre naturel étant plastique, mais comment cela pourrait-il susciter mon envie ?
Le rite que j’avais imaginé pour ce jour — tous les vingt-deux mai —, je ne l’ai jamais célébré. C’est étrange, non ? Ce n’est pas une question de mauvaise volonté, ni de troubles de la mémoire (tous les ans, à partir du dix-sept mai, je crois, ou aux alentours, en tout cas, une alerte électronique m’informe que ce sera bientôt le 22 mai), c’est une question de chance, de hasard, de moment. Et peut-être, après tout, est-ce très bien comme cela, qui sait ? L’important, en l’occurrence, en effet, ce n’est pas de faire quelque chose en particulier, mais de diriger son attention vers, vers quoi ? eh bien, rien, probablement, en tout cas, pas un objet, et aussi s’agit-il moins, sans doute, de diriger son attention, que de faire en sorte qu’elle prenne une certaine qualité par laquelle elle peut nous rendre sensibles différemment, spécifiquement, à des traits de l’univers auxquels, autrement, nous ne serions pas sensibles, pas aussi sensibles, ne ferions tout simplement pas attention, pas suffisamment attention. C’est ainsi qu’il me semble que je puis dire les choses. Toutefois, je me sens largement insatisfait — ni à cause du jour ni à cause du rite non célébré ni à cause de rien de précis, en réalité —, je dirais plutôt, tout simplement : à cause de moi. J’ai l’idée d’un x à accomplir, et je n’y parviens pas, comme si, j’ignore pourquoi, mon organisme se contentait, se satisfaisait de l’idée du x à faire — l’idée abstraite, en quelque sorte —, alors que c’est de faire ce x qui importe plus que le x en soi, plus qu’une déclaration sur la nature de ce x, c’est une action, une activité, une prise de position dans l’univers, une prise de position sur la position que nous devrions prendre en ce qui concerne notre rapport à l’univers, et qui demeure lettre morte par ce défaut, ce manque d’action de ma part. Je pourrais m’en tirer à bon compte en faisant preuve de la désinvolture la plus moralement confortable et banale qui soit : Le monde peut se passer de moi, mais ce n’est pas vrai, c’est-à-dire que c’est vrai, oui, le monde peut se passer de moi, le monde peut se passer de tout le monde, mais ce n’est pas vrai, sinon la vie — ma vie, mais entre la vie et ma vie, il n’y a pas de différence réelle, ce sont une seule et même vie, il n’y a pas de coupure, je le répète — ma vie n’aurait aucun sens, elle ne serait qu’un peu de temps qui passe pour rien, en vain. Il est possible que ce soit ce qui est en train de lui arriver, il est possible qu’elle soit en train de passer en vain, mais je dois continuer, je ne dois pas avoir peur du vide, du néant, lequel est la forme vers laquelle nos vies tendent, la dissolution, la perte, l’effritement, on peut le dire de diverses manières, elles reviennent toutes à peu près à la même idée. Ce n’est pas que cette perte, dissolution, désagrégation m’angoissent particulièrement, c’est qu’on n’a pas idée de la chance que l’on, en vérité : nous sommes en vie, et cette improbabilité qui tient du miracle (mais d’une forme un peu contradictoire de miracle, un qui n’enfreint pas les lois de la nature, un miracle tout naturel), il faut que nous la célébrions, non pas que nous la célébrions elle en tant que telle, mais que nos actions soient une célébration de ce fait extraordinaire et banal, miraculeux et naturel, que nous sommes en vie. Cela ne fera pas reculer la mort mais cela fera avancer notre cause.
Au fond du jardin, il y a une porte bleue. Des fleurs étranges la gardent. Bleu. Jaune. Orange. Cette porte, il ne faut pas que je l’ouvre. L’ancien propriétaire a bien dit, pourtant, qu’elle donnait sur un terrain de sport, un court de tennis, et que de là on pouvait partir faire de jolies balades, je ne le crois pas. Comment le pourrais-je ? Tout ce qu’il dit porte l’empreinte du faux. C’est pour cela qu’il sera si difficile, dorénavant, de les démasquer. Ce n’est pas qu’il ait le regard fourbe, non. D’ailleurs, quand même il l’aurait, cela ne changerait rien. Il n’a pas de regard du tout. Dans ses yeux, me suis-je dit devant la porte bleue, la regardant attentivement, il n’y a rien. Le regard vide, oui, c’est cela. C’est exactement cela. Le regard vide de celui qui ne vend rien, sert purement à vendre, peut-être, messager publicitaire, intermédiaire entre les mondes, il pourrait servir à tout et n’importe quoi, tout et son contraire. Il n’y avait rien dans ces yeux, me suis-je dit, regardant sans ciller la porte bleue. Ni amour ni haine. Ni vérité ni mensonge. Il avait l’air de dire Tout ceci est fini, tout ce en quoi vous croyiez, les valeurs, tout, il n’en reste déjà plus rien, déjà, regardez, c’est le monde nouveau. Je sais qu’il aurait voulu que je l’écoute, mais comment aurais-je pu entendre cette voix trop douce, qui parlait de demain et tout ce que l’on y trouverait si l’on voulait seulement consentir à suivre le mouvement de l’univers ? Comment aurais-je pu l’entendre ? Il disait simplement que je pouvais ouvrir la porte si je le voulais et, de là, partir me promener. Prendre des sentiers, prendre des chemins. À l’entendre, on aurait dit qu’il me promettait le tour du monde, l’aventure sur le pas de la porte. Enfin, de l’autre côté. Quelle drôle d’idée. Pas me promener, non. Je peux partir me promener en passant par la porte d’entrée, ai-je pensé tandis qu’il me vantait les mérites de la porte bleue. Non, quelle drôle d’idée que de prendre la porte de derrière. La porte bleue qui ouvre sur des espaces aussi anodins que terrain de sport, court de tennis, prairie verte, sentier du littoral. Et tout. Il disait la vérité et, pourtant, c’était le contraire. Devant la porte bleue, j’ai eu la conviction qu’il ne fallait pas l’ouvrir. Elle devait rester close pour moi. Si je l’ouvrais, je ne sais pas ce qu’il se passerait si je l’ouvrais. Il faudrait que je l’ouvre pour le savoir. J’ai essayé d’ouvrir le loquet, mais il a résisté. J’ai insisté, mais le second non plus ne voulait pas céder. Il y a eu un souffle d’air dans la canicule de l’été et je me suis retourné pour voir les fleurs qui gardaient la porte bleue. Phalloi hérissés, ai-je pensé, du jaune et du orange qui poussent au bout de tiges courbes et vertes. Étranges fleurs venues d’Afrique, me suis-je documenté, qui peuplent un jardin à l’autre bout de la terre, au bord de la mer, à la fin. Géographie qui déraisonne, peut-être, ou bien est-ce autre chose ? Je ne sais pas. J’ai fait quelques pas en arrière pour regarder les fleurs et la porte, l’espace disloqué de la France, les fleurs ondulant sur fond de ciel bleu au gré du vent chaud qui leur soufflait dessus. Au loin, le ciel pur, bleu sans nuages, nulle perfection pour lui, qui tendrait plutôt vers le blanc, sa disparition. L’absence. Qu’elles sont belles, me suis-je dit ensuite, qu’elles sont belles, ces fleurs qui flottent dans le ciel. Ce sont des astres qui agrandissent l’univers. Si je parvenais à les toucher, si j’étais assez grand pour les toucher, comprendrais-je quelque chose que je n’ai pas compris jusqu’à présent ou bien serais-je simplement apaisé, cessant de chercher, de vouloir comprendre, enfin ? Qu’elles sont belles, ces lunes jaunes et ces planètes orange, qu’elles sont belles, ces comètes vertes qui strient la voie qu’elles irisent, révolutions exquises, courbes lactées qui s’étendent planes à l’infini, dans la brise quasi néante de l’été. Si seulement je pouvais planer dans le ciel, et voler, me suis-je dit, toujours regardant la porte bleue. Alors, je suis sorti par l’autre porte, celle de devant, j’ai fait le tour de la maison, en passant par la rue du village, prenant tout de suite à gauche sur un petit sentier, contournant le bloc, et me retrouvant là, de l’autre côté pour voir que c’était pareil que de l’autre côté, aux verrous et aux fleurs près. Alors, j’ai fait le tour dans l’autre sens, je suis rentré dans la maison en prenant la porte d’entrée, et je suis revenu me poster devant la porte bleue. Je suis resté là un certain temps à observer sans savoir quoi au juste, ni pourquoi. Pensais-je découvrir quelque clef secrète dans la contemplation de la porte ? Ou m’étais-je simplement endormi debout ? J’ai essayé de nouveau d’ouvrir la porte, mais elle a encore résisté. J’ai tripoté le loquet pendant quelques minutes et j’ai commencé à suer. C’en est assez, me suis-je dit, assez transpiré. Alors, j’ai donné un coup d’épaule dans la porte. Et elle a cédé. Je savais que je n’aurais pas dû l’ouvrir. Pourquoi ne t’es-tu pas fié à ta première impression ? me suis-je demandé. Pourquoi ne veux-tu jamais suivre ton instinct ? ai-je ajouté. Je n’ai pas d’instinct, tu le sais bien. Ce n’est pas la question. C’est une façon de parler. Il n’y a que des façons de parler. Il n’y a rien que des façons de parler. Je savais que j’aurais dû me tenir de ce côté-ci de la porte bleue. Ne pas la franchir. Je savais, bien avant de faire le tour par le dehors, que voir l’autre côté de la porte, ce n’était pas celle-là, la bonne expérience. C’est une question de seuil, de pas, le franchir, non le sauter, ni le contourner, question de frontière entre dedans et dehors, ici et là, passer d’un plan à l’autre, d’un espace à l’autre, passer une porte. Qu’est-ce que je raconte ? Qu’est-ce que j’ai vu de l’autre côté de la porte bleue ? À perte de vue, les fleurs, qui avaient colonisé le monde. Elles formaient une végétation si dense que, de là où je me trouvais, en surplomb de la vallée, si je n’avais pas vu, avant d’enfoncer la porte bleue, les étranges fleurs jaunes et orange qui en gardaient l’entrée, je n’aurais rien distingué qu’un immense tapis tricolore. Il fallut quelques minutes à mes yeux pour s’habituer à la lumière vive qui émanait de cet immense champ de couleurs. Quelques minutes de plus pour m’apercevoir que la rumeur des fleurs n’étaient pas une réponse au vent, mais une sorte de message à moi destiné. Qui d’autre aurait pu comprendre ? N’importe qui, personne. Elles me dirent que j’avais bien fait de les écouter, de franchir le pas de la porte bleue. Elles m’avaient vu faire le tour et s’étaient amusées de ce périple pour rien. Elles me dirent qu’il ne fallait pas avoir peur. Il était normal d’avoir peur, précisèrent-elles, le monde nouveau fait toujours peur. Elles ne me voulaient que du bien, dirent-elles, mon bien à moi ainsi qu’à toute mon espèce. Viens, me dirent-elles, viens parmi nous, caresse nos pétales, ils sont si doux, nos pétales, vois comme ils sont grands, vois comme ils sont beaux, vois comme ils sont colorés. Ne voudrais-tu pas être coloré comme nous, me demandèrent-elles, ne rêves-tu pas de nous, la nuit ? N’as-tu jamais désiré toi-même, en faisant un tour dans le jardin, devenir phallos en fleurs, pistil plutôt que tactile, pétale mieux qu’animal ? Tout n’a-t-il pas commencé ici, au fond d’un jardin, avec nous, les plantes ? Viens, et redeviens la plante que tu es né. Oublie-toi et coule-toi en nous. J’étais abasourdi, étourdi par ce langage et l’odeur lourde qui emplissait l’atmosphère de ces millions de fleurs. J’ai regardé la vallée qui s’étendait à mes pieds. J’ai fait un pas en avant, je crois. Non, un pas de plus en avant, je le sais. J’allais les rejoindre, j’allais les laisser me dissoudre, se nourrir de mon humus. Et puis, je me suis dit : Mais comment renoncer à toi ? Comment ne plus l’être ? Enfin, comment, non, ce n’est pas la question, comment, je le vois bien, il me suffit pour cela de faire un pas, un pas de plus, non, mais comment le pourrais-je ? Suis-je ici pour me convertir ? Suis-je ici pour accomplir la métamorphose absolue, dernière ?J’ai trouvé tout cela absurde, esquissé un geste, un peu comme quand l’on chasse une idée saugrenue, une idée que l’on n’a pas vraiment eue, mais qui nous a occupé l’esprit quelques instants, quelques instants de trop, surtout. J’ai crié : Fermez-la ou bien je reviens avec du désherbant ! Mais je parlais tout seul, sans doute. Si l’on parlait aux fleurs, elles ne nous comprendraient pas. Alors, j’ai fait un pas en arrière, un pas de moins, et un pas de moins, je ne sais combien de pas en moins, et j’ai refermé la porte derrière moi, en tirant un grand coup. Sec. J’ai refermé les loquets, et j’ai appelé l’ancien propriétaire. Je lui ai dit que j’avais bien réfléchi et que, finalement, je préférais ne pas signer le compromis de vente. Il a eu l’air étonné, comme s’il ne s’attendait pas à ce que je le rappelle un jour. Il y a eu quelques instants de silence et puis il m’a demandé : Vous n’êtes donc pas passé par la porte bleue ? Justement, lui ai-je répondu, et j’en suis revenu. Il n’a plus rien dit. Je laisse les clefs sur la table du salon, ai-je ajouté, et je claque la porte en partant. Et puis, j’ai raccroché. Maison de fous, me suis-je dit en partant, comment renoncerai-je à mon être ? Et puis j’ai disparu au coin de la rue.
La fascination avec laquelle, hier au soir, suite à une remarque que Nelly m’avait faite, j’ai relu les premiers chapitres du Hussard sur le toit de Giono m’a étonné moi-même. Loin de Thèbes n’a pas grand-chose à voir avec le Hussard et pourtant, comme me l’a fait remarqué Nelly, il y a une sorte de proximité atmosphérique, qui ne tient pas à l’intrigue, mais à l’atmosphère, à la traversée d’un espace. Angelo erre dans un territoire hostile, mais auquel, pourtant, il n’est pas étranger, il n’est pas à part du reste du monde, même quand le reste du monde, c’est littéralement la mort. Et c’est peut-être parce qu’il n’est pas séparé du monde qu’il ne succombe pas au mal qui ronge les êtres humains qui le peuplent. La catastrophe ne l’inquiète pas, au double sens du terme. Je crois que cette idée d’absence de coupure entre le moi et le monde est essentielle à comprendre : tant qu’on se représentera la monde comme séparé de nous, êtres humains, et nous-mêmes, êtres humains, comme coupés en morceaux, avec d’un côté une âme, ou un esprit, ou un moi, ou un cerveau et, de l’autre, un corps, nous échouerons à nous réconcilier avec l’univers, à comprendre que le cosmos n’est pas un lointain étranger, mais qu’il est partout, autour de nous, à l’intérieur de nous. Pas plus qu’il n’y a d’esprit, d’âme, de moi, ou de cerveau, si par « moi » et « cerveau » on entend des entités distinctes du reste du corps, il n’y a de corps ; il n’y a que des organismes, et nous ne sommes rien de plus que cela, cet organisme, qui n’est pas séparé du reste de l’univers, mais fait exactement des mêmes composants que le reste de l’univers. Rien de plus, c’est-à-dire : nous sommes tout cela, nous sommes tout cet univers, qui est à l’intérieur même de nous parce que nous sommes faits de la même chose que lui, parce que ce qui nous nourrit, nous alimente, cela fait faire vivre tout ce qui existe depuis l’apparition de la vie sur terre il y a quelque 3,8 milliards d’années de cela. Notre histoire (celle qui, prétend-on, s’écrit) est microscopique au regard de ce temps qui semble immensément long, et elle n’est pas quelque chose d’à part, elle est pleinement à la suite : notre histoire s’inscrit dans cette histoire, elle n’en est ni coupée ni le terme, l’accomplissement, la fin. De même que nous traversons l’histoire, l’histoire et la terre, l’histoire et la terre nous traversent. Et cela n’a rien de mystique, de mystérieux, ni de métaphysique, en tant qu’organismes vivants nous sommes faits de la même matière, de la même énergie que tous les organismes vivants qui existent sur terre. Tel que je le vois, Angelo n’est pas en lutte avec l’univers. Il a des principes moraux exigeants, certes, sévères, même, aussi sévères que le jugement qu’il porte sur ses semblables, mais il ne juge pas le monde, il s’y déplace, il y est à sa place. Angelo ne peut manquer de rappeler Ulysse, qui lui aussi est un héros positif, c’est-à-dire sans rupture avec l’univers. Tous deux —faut-il le rappeler ? —, le Piémontais, le Grec, sont méditerranéens. La Méditerranée — c’est une théorie sauvage, quelque peu sauvage, que la mienne, mais tant pis, je l’avance malgré tout— est l’un des lieux de la terre où cette absence de séparation avec l’univers se fait sensible (s’est faite sensible dans l’histoire et se fera encore sensible à l’avenir). L’un des lieux d’où on peut la saisir, la comprendre, la faire sienne, l’embrasser, l’épouser, la proclamer, en vanter les infinis mérites, toutes choses à quoi notre mentalité morcelée nous interdit d’accéder.
À mon âge, c’est bientôt la fin. C’est ce que semblait dire, en tout cas, le site d’autodiagnostic en ligne sur lequel j’étais en train d’enregistrer mes informations personnelles. Comment est-ce que j’en étais arrivé là ? Aucune idée. Comment est-ce que j’étais arrivé là ? Non plus. Quand même le second parcours serait plus aisé à reconstruire, je crois. Le voici, ou à peu de choses près : on tape un mot-clef dans le moteur de recherches, on appuie sur entrée, et, très vite, une chose en entraînant une autre, on finit par enregistrer le numéro de sa carte bleue sur une page confidentielle dont on ignore tout. La routine, quoi. Là, ce n’était pas pour me payer les services d’un ou une escorte de luxe, mais pour savoir combien je devrais peser. Idéalement. Sur pesezvotrepersonnepointfr, cela ne faisait aucun doute, il fallait que je perde entre quinze et vingt-cinq kilos dans les prochains jours faute de quoi j’allais mourir bientôt. J’ai cherché dans le dictionnaire ce que « morbide » voulait dire exactement — pour ne laisser aucune place au doute — et, si ce n’était pas tout à fait ce que je pensais, peut-être pas aussi grave que je me l’imaginais, on s’imagine que les mots ont un certain sens alors que, non, pas du tout, ils en ont un autre, c’est étrange, on ferait bien de se méfier des idées qu’on se fait des mots, des mots et aussi des choses, on devrait se méfier de tout, à commencer par soi-même, mais ce n’était pas réjouissant non plus, cette histoire d’obésité. Alors, je me suis dit qu’il fallait que je me pèse. Pour être sûr, de cela aussi, exactement, et mesurer l’ampleur des dégâts, des travaux, je ne sais pas. Je n’avais pas de doute, non, sans trop savoir pourquoi, j’avais toute confiance en ce site, même si ce n’est pas dans ma nature d’être crédule, j’avais confiance, comme s’il me disait exactement ce que j’avais besoin d’entendre, si mystérieux que cela puisse paraître, mais il valait tout de même mieux avoir des certitudes. Donner son numéro de carte bleue, quand même, c’est sérieux. Alors je suis allé chercher la balance dans le placard. Je suis monté dessus, mais rien. Il ne s’est rien passé. Du tout. Je suis descendu. Remonté. Descendu. Remonté. Comme ça, une bonne dizaine fois, je dirais, mais toujours rien. Je me suis gratté le menton et puis la tête ou l’inverse, aucune importance, et puis, dans une sorte d’éclair de génie, je me suis dit : Ce doit être les piles. Comment en avoir le cœur net ? En remplaçant les piles. Alors je suis allé ouvrir le tiroir de la cuisine où les piles d’habitude sont rangées, mais bien sûr, de piles, il n’y en avait pas. J’ai eu envie d’engueuler quelqu’un parce qu’il n’y avait plus de piles — Qui a oublié d’acheter des piles ? Qu’il se dénonce immédiatement ! —, mais il n’y avait personne à engueuler dans l’appartement. À part moi. Qui étais là, tout seul. Gros, et tout seul. Soudain, j’ai eu envie de pleurer, mais je me suis retenu. Gros, seul, et dépressif, même si c’est l’enchaînement logique dans la vie de l’animal que nous sommes, l’animal post-je ne sais plus trop quoi, post cenam animal triste, cela fait sans doute un peu trop pour une seule personne et son pèse-personne. Je me suis dit qu’il fallait que j’aille acheter des piles, mais quand j’ai regardé l’heure, il m’a paru évident que je n’en trouverais pas. Une heure trente du matin. À cette heure-là, même dans le quartier, tous les magasins sont fermés. Pendant un instant, un instant en suspension dans l’air, de graisse ou de grâce, je ne sais pas, mais un moment que j’ai trouvé beau, je me suis demandé ce que je faisais là, debout, tout seul chez moi à une heure trente du matin, ne serait-ce pas plutôt une bonne heure pour aller se coucher ? — me suis-je demandé —, mais en y pensant un instant de plus, je me suis souvenu de la raison pour laquelle j’étais debout à une heure si avancée de la nuit, je me suis souvenu de toute cette graisse qui m’enveloppait et dans laquelle j’étais en train d’étouffer, je l’ai même pincée, la graisse, douloureuse graisse, honteuse graisse, odieuse graisse, adipeuse harpie, pour me le rappeler, pour imprimer en moi la conscience de mon obésité morbide, et de la solitude mortelle qui s’ensuit, de cette solitude terrifiante qu’elle cause, de la mort au bout du compte, je me suis souvenu de tout cela, et je me suis dit qu’il fallait que je trouve une autre solution. J’ai reçu un mail me disant qu’il ne manquait plus qu’une étape pour compléter enfin mon inscription à perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr, la filiale de pesezvotrepersonnepointfr, un tel enthousiasme était communicatif, mais je me suis dit que ce n’était pas le moment, il y avait plus urgent. Il fallait d’abord que je me pèse, là, tout de suite, que je sache. J’ai réfléchi un instant et j’ai eu un autre éclair de génie. Deux éclairs de génie si proches l’un de l’autre, voilà qui devait vouloir dire quelque chose, impossible que ce soit un hasard, cet orage. Je suis retourné dans la cuisine, j’ai fouillé dans les placards, et j’ai fini par mettre la main sur la balance de cuisine. Je me suis assuré qu’il y avait des piles dedans et que les piles marchaient et, à mon grand soulagement, oui, tout fonctionnait parfaitement. Je ne me suis vu dans aucun miroir, parce que j’étais dans la cuisine pas dans la salle de bains, je ne me suis vu dans un aucun miroir, mais si quelqu’un m’avait vu à ce moment-là, il aurait pu admirer le sourire de béatitude qui illuminait mon visage, contempler ce sourire qui signifiait que le monde avait un sens et que je participais de ce sens, que je n’y étais pas étranger, que je n’étais pas abandonné sur le bas-côté de la route du sens, non mais que, moi aussi, j’avais pris pris la bretelle et roulais à vive allure sur l’autoroute du sens, autouroute sur laquelle sans embouteillage, je roulais en toute sécurité vers la vérité, la sortie 17, je crois, là où le sens est enfin révélé, là où tout s’explique, d’un coup, là où l’on peut être enfin soi-même, soi-même et épanoui. J’allais enfin pouvoir perdre du poids. À ce moment-là, le téléphone a sonné. Machinalement, je veux dire : malgré l’heure avancée de la nuit, j’ai décroché, et c’est une voix féminine qui m’a parlé. Elle avait un drôle d’accent, ce qui faisait que j’avais un peu du mal à comprendre exactement ce qu’elle me disait, mais enfin, en faisant un petit effort, j’y parvenais quand même, et ce qu’elle voulait, a-t-elle répondu à ma question, eh bien, c’était que je complète mon inscription à perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr, qu’il ne manquait plus que les derniers chiffres de ma carte bleue, les trois au dos de la carte, pour être exact, ainsi que mon numéro de sécurité sociale, oui oui, c’est indispensable, monsieur, pour que tout soit complet et que je profite pleinement de l’offre exclusive du programme de perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr, mais je ne me suis pas laissé faire. Je ne me suis pas laissé faire et je le lui ai dit. Je lui ai dit : « Excusez-moi, madame, mais ma santé passe avant la bureaucratie. Quand je me serai pesé, on verra. » Et, j’ai raccroché. Coupé le sifflet, la vieille. (Je ne sais pas si elle était vieille, j’aurais même dit qu’elle était plutôt jeune, c’est une façon de parler, rien de plus, qui m’est venu comme cela, sans réfléchir, qu’on ne me fasse pas à un procès d’intention, d’intention, je n’en avais qu’une : perdre du poids. Mais reprenons notre récit.) Déjà, je me sentais plus léger. Je me suis dit, si cela se trouve, à force de m’agiter, d’aller de venir, de fouiller et de maugréer, j’ai déjà commencé à perdre du poids. N’exagérons rien. Je suis retourné à ma balance de cuisine et là, le problème m’a sauté aux yeux : j’étais trop gros pour me peser. Et, même si j’avais été moins gros, même si j’avais été d’une maigreur extrême, même si j’avais été d’une maigreur morbide, oui, cela existe aussi, j’eusse encore été trop gros pour la balance, le problème, ce n’était pas moi, c’était la taille de la balance. Si je montais sur la balance, même si je ne la cassais pas, il ne se passerait rien, une balance de cuisine n’est pas faite pour peser des masses aussi importantes qu’un être, fût-ce un maigre être humain, et a fortiori un être humain atteint d’obésité morbide. Comment faire, dès lors, oui, comment faire ? Un autre que moi, je crois, se serait découragé. Enfin, j’imagine. Il aurait tout abandonné. Supprimé son compte sur perdezenfindupoidstoutdesuitepointfr et serait allé se coucher. Le lendemain matin, au réveil, découvrant que, sur son compte en banque, une somme astronomique aurait été prélevée durant la nuit, il se serait mis à pleurer toutes les larmes de son corps et, pour les remplacer les larmes de son corps, il se serait mis à manger, à manger tout ce qui lui tomberait sous la main, il serait devenu encore plus gros, encore plus morbide, encore plus mortel, il se serait empiffré jusqu’à n’en plus pouvoir, il aurait peut-être même fini par exploser, oui, mais moi, je ne suis pas de ce genre-là. Moi, si j’ai pris du poids, trop de poids, c’est moins à cause de mon naturel que d’une faiblesse passagère de ce dernier, assez longue, la faiblesse, j’en conviens, mais rien d’essentiel, non. Donc, moi, je n’ai pas baissé les bras. Je me suis passé la main dans les cheveux, je me suis gratté le menton, ou l’inverse, ne recommençons pas, j’ai regardé par la fenêtre où les lumières de la ville brillaient mollement, et j’ai trouvé. Je n’ai qu’à me démonter. Me démonter et me peser morceau par morceau. Ne me resterait plus qu’à additionner le poids de chacun des morceaux et le total, ce sera mon poids à moi. Oh, oui, je sais ce qu’on va me dire, je ne suis pas idiot, je m’en doute bien, j’entends les ricanements, je sais ce qu’on va me dire, qu’il y aura une différence entre le poids total réel de ma personne et le poids calculé de la sorte. Et c’est vrai, cela, je ne puis le nier, mais de quel ordre de grandeur ? Ce sera une différence infime. Dérisoire. Une différence négligeable, assurément. Ce n’est tout de même pas le poids d’une plume qui va faire la différence. Non, c’est une bonne idée. Allons-y. Ainsi, sûr de mon fait, j’ai commencé à me démonter. En commençant par les pieds, ce sera plus pratique, me suis-je dit, et c’est ce que j’ai fait. J’ai démonté mon pied droit, je l’ai posé sur la balance et je l’ai pesé. Ensuite, j’ai reporté le nombre correspondant au poids de mon pied sur un petit tableau que je venais de créer sur mon ordinateur et j’ai continué, j’ai pesé le poids de mon mollet, le poids de ma cuisse, et ainsi de suite. Après quoi, j’ai remonté ma jambe et j’ai commencé à peser la gauche. Quand j’ai fini de peser la gauche, j’ai pesé mon sexe, ce qui m’a fait une drôle d’impression, je ne le nie pas, ce n’est tout de même pas tous les jours que cela arrive, on a beau dire que c’est un organe comme un autre, on a sa petite fierté, c’est l’épithète, oui, en effet, mais je m’étais fixé un objectif, pas question de flancher à cause de ces considérations relativement obscènes, et passablement médiocres, qui plus est, j’ai donc jeté un voile pudique sur la chose et continué de me peser. Les fesses, et puis le bassin. Ce fut assez long parce que, pour peser le bassin, contrairement à une jambe, il ne suffit pas de démonter une seule partie, il faut démonter tout le reste, et cela prend du temps, mais enfin, je n’étais pas pressé, je n’avais rien de mieux à faire et maintenant que j’avais commencé, il n’était pas question d’arrêter. J’ai cru que j’allais avoir des difficultés pour démonter mes bras, mais en fait, non. Comme je suis de constitution assez robuste, j’ai pu tirer un peu plus fort que sur les jambes pour démonter l’épaule gauche, et pour la droite, il a fallu que je m’y reprenne à trois fois, comme je suis droitier, j’ai moins de force dans le bras gauche que dans le bras droit, et toujours je notais le poids dans mon tableau, mais rien à signaler. Et puis, j’en suis venu à la tête. J’ai démonté ma tête et je l’ai posé sur la balance. Le problème, c’est que, bien évidemment, mes yeux y étant toujours, sur ma tête, je n’arrivais pas à lire les chiffres que m’indiquait la balance. Quel imbécile, me suis-je dit, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Je me suis vu, là, comme un imbécile, mon corps sans tête planté devant le plan de travail de la cuisine, une espèce d’édifice de chair et de graisse absolument inutile, incapable de faire quoi que ce soit sans que je lui en donne l’ordre, et je me suis dit qu’avec le cou, j’allais donner un petit coup, histoire de pivoter pour me mettre sur le côté et, en fermant un œil, le gauche, par exemple, pour ne pas loucher, essayer de lire les chiffres. Ensuite, je n’aurais plus qu’à dire à mon corps de me remettre la tête sur les épaules et le tour serait joué. C’est ce que j’ai fait, mais je ne sais pas ce qu’il s’est passé, j’ai roulé un peu trop et j’ai glissé de la balance, de la balance sur le plan de travail, du plan de travail sur le sol de la cuisine. Comme je n’ai pas réussi à lire les chiffres sur la balance, je ne sais pas combien pèse ma tête, mais à en juger par la douleur que j’ai ressentie, elle est lourde. Plus lourde que mon pénis, en tout cas. J’ai eu un mal de chien en heurtant le carrelage de la cuisine. Et puis, en rebondissant. À chaque rebond, je me disais, ça va me faire un peu moins mal, mais non, c’était pire, j’avais dû m’ouvrir le crâne, et heurtant la plaie à chaque choc, la douleur était chaque choc plus intense. Je voyais la cuisine qui tournait tout autour de moi. Je me suis dit que je devais avoir le vertige, mais en fait non, c’était ma tête qui tournait sur elle-même, roulait sur elle-même, tournait et roulait et roulait et tournait. Finalement, elle s’est arrêtée contre le mur de la cuisine en faisant un bruit stupide. J’étais sur le point de souffler un peu quand je me suis aperçu que j’avais vraiment le vertige. Je me suis dit : ça va passer. Et non, j’ai vu mon corps qui commençait à onduler, à peine, tout d’abord et puis de plus en plus. Les oscillations se faisaient de plus en plus amples et de plus en plus rapides. Je me suis dit que j’allais perdre l’équilibre et, c’est ce qui lui est arrivé, à ce corps, à force d’onduler, il a fini par s’effondrer par terre, d’autant plus lourdement, que je n’avais plus la tête sur les épaules. Le bruit était terrible, très angoissant, pas si fort que ça, non, mais sourd, sec, on n’entend jamais le bruit de son corps qui tombe comme un poids mort, on la vit de l’intérieur, la chute, eh bien, moi qui l’ai entendu, le bruit de la chute, je peux témoigner que c’est une expérience des plus traumatisantes. Personne n’y est préparé. Et ce que j’ai vécu, cette nuit-là, je ne souhaite à personne de le vivre. Quand mon corps est tombé, il ne s’est pas contenté de heurter le sol comme un poids mort, ce qu’il était, d’une certaine façon. Non, en plus, il a littéralement volé en éclats. Une main par là, un bras par ici, le pénis sur la table basse, un biceps dans l’évier. Évidemment, mû par l’envie de bien faire, dans la précipitation, j’avais dû mal remonter les parties de mon corps entre elles. Tant qu’il ne bougeait pas, le corps, ça allait, mais quand il est tombé, forcément, le drame est arrivé. Comment est-ce que j’ai pu en arriver là ? Tout ça pour quoi ? Quelques kilos en trop. Quel imbécile, non mais, quel imbécile. C’était d’autant plus perturbant que je voyais tout de travers, ma tête ayant roulé n’importe comment contre le mur de la cuisine. On aurait dit un plan d’un mauvais film, quand le réalisateur, voulant se racheter du navet au budget colossal qu’il est en train de tourner après avoir vendu son âme au diable, se met en tête de faire de l’art de l’art histoire de sauver la face et sa conscience. À ce détail près que, dans la réalité, on n’y voit rien, c’est très inconfortable. Non mais comment vais-je faire maintenant, moi, comment vais-je faire pour me remonter ? Je ne vais tout de même pas demeurer éparpillé de la sorte et mourir comme je suis, en pièces détachées. La mort, quelle qu’elle soit, obèse ou autre, est toujours aussi morbide. Alors j’ai eu la dernière idée de génie de toute ma vie. Je le dis avec d’autant plus de modestie que je me suis juré, après cet épisode, de ne plus jamais avoir d’idées de génie de toute ma vie. Je me suis dit que j’allais rouler un peu, histoire de me mettre la tête à l’endroit et de regarder la réalité en face et qu’ensuite, il ne me resterait plus qu’à ordonner à mes membres de se remettre dans le bon ordre que je leur indiquerais. En commençant par la main, qu’elle rampe jusqu’à l’avant-bras qui lui-même rampera jusqu’au biceps pour former un bras complet qui pourra s’attacher au tronc, et ainsi de suite avec les pieds, les jambes et tout le reste. Combien de temps cela m’a pris ? Je n’en ai pas la moindre idée. Des heures, probablement. Quand j’ai fini, en effet, le soleil semblait s’être levé depuis longtemps déjà. Je me suis assis doucement sur mon lit, de peur de déplacer quelque chose et, de la même façon, je me suis allongé. Quand le téléphone a sonné, j’ai décroché et, sans lui laisser le temps de dire quoi que ce soit, j’ai hurlé à l’opératrice que je venais de faire opposition à ma carte bleue, qu’il n’y avait donc plus rien à me voler, rien, vous entendez, allez au diable, tous, vous et vos morbides semblables, parasites, laissez les braves gens en paix, à la fin, vous vous rendez compte du mal que vous m’avez fait, hein, vous vous en rendez compte ? non, évidemment, vous vous en foutez pas mal, vous n’êtes pas payés pour ça, pas payer pour prendre soin des gens mais pour les escroquer, et puis, de toute façon, vous ne comprenez rien à ce que je raconte, pas un traître mot, mais ce n’était pas l’opératrice, c’était ma mère. Elle m’a demandé : Que t’arrive-t-il, mon chéri ? Quelque chose ne vas pas ? Alors, je lui ai tout raconté. L’obésité morbide, la balance, le démontage, la chute, tout. Elle a éclaté de rire. Je lui ai dit qu’il n’y avait vraiment pas de quoi rire, que j’aurais pu y rester, ne jamais me relever, cela ne lui aurait donc rien fait de perdre son fils unique ? Elle m’a dit que ce n’était pas si grave que cela en avait l’air, que cela m’était déjà arrivé, quand j’étais enfant, de me démonter et de tomber en morceaux. Quand ils ne s’en souviennent pas, ce qui arrive dans la plupart des cas, on n’en parle pas aux enfants pour ne pas les effrayer, on les remonte et puis on fait comme si de rien n’était et, dans le fond, c’est vrai, ce n’est pas grand-chose. Parfois, oui, c’est vrai, on les remonte de travers, je ne dis pas le contraire, ce sont des choses qui arrivent, mais dans la majeure partie des cas, comme je viens de te le dire, tout rentre en place, on va chez le pédiatre pour s’assurer que tout est bien fixé, eux aussi, ils ont l’habitude, et puis on passe à autre chose. Je me souviens, je ne devrais pas te le dire, tu vas mal le prendre, mais enfin, bon, quand cela t’est arrivé, on ne retrouvait plus ton pénis, je l’avais cherché partout, ton père était catastrophé, moi je lui disais que ce n’était pas si grave, après tout, si on ne remettait pas la main dessus, tu n’aurais qu’à changer de sexe, ce serait formidable, moi qui avais toujours voulu une fille, c’était pour rire, évidemment, mais cela n’avait pas fait rire ton père, mais alors pas du tout, il m’avait jeté un de ces regards, les hommes et leur pénis, quelle histoire, enfin, bref, je l’avais cherché partout, et tu sais où il était ? Tu ne devineras jamais : coincé au fond d’une de tes bottes de pluie. Après, pendant des jours, tu n’arrêtais pas de répéter : Le zizi il est dans la botte de pluie, le zizi il est dans la botte de pluie. Qu’est-ce que j’ai pu rire. Allô, mon chéri, tu m’entends ? Allô ?
Authenticité profonde. — Sur internet, dans une version de lui-même remaniée par l’intelligence artificielle (un deep fake, comme je crois qu’on dit), Bernard Arnault me promet qu’avec un investissement de l’ordre de 250 euros, je vais gagner de l’argent, pas au point de devenir milliardaire, non, il ne faut pas exagérer, même le faux Bernard Arnault n’est pas assez imbécile pour donner aux autres la chance de devenir aussi riche que lui, mais quand même, je vais gagner suffisamment d’argent pour n’être plus le pauvre petit écrivain minable que je suis ; — quelle déception, me dis-je, même le faux ne sait plus me faire rêver. Pour dissiper l’illusion, j’ai beau intimer l’ordre à la machine d’arrêter de me harceler avec des contenus si manifestement faux, mal faits, mensongers, humiliants et dégradants, la machine n’en fait rien, elle continue de me proposer toujours plus de faux Bernards Arnaults avec leurs petites combines minables pour gagner trois sous espagnols. « Bonjour, je suis Bernard Arnault, et si vous lisez ce message ou regardez ce contenu vidéo, c’est que… » Je n’écoute pas. Je me tais. J’ai envie de disparaître dans un monde sans réseau, sans rien, ni personne. Mais ce n’est pas possible, non, ce monde, s’il a jamais existé, il y a longtemps qu’il n’est plus, je ne l’ai jamais connu, tout ce que j’ai connu, c’est ceci : toujours plus de nullité produite sans relâche à l’échelle industrielle de la planète. En fait, si j’y réfléchis un peu, je m’en aperçois, je crois que je puis dire que ces faux laids, grossiers, insultants et avilissants, sont les seules relations réelles que j’entretiens avec les prouesses que promettent les hérauts de la révolution par l’intelligence artificielle, laquelle intelligence artificielle — comme on peut s’y attendre — sert principalement à fabriquer des sous-produits de l’intelligence humaine destinés à profiter de la bêtise humaine, pratique dans laquelle l’humanité est passée maîtresse il y a des milliers d’années et qu’elle n’a jamais cessé de perfectionner depuis. Y a-t-il jamais eu une époque, depuis l’apparition sur terre de l’espèce humaine, où cette dernière ne s’est pas acharnée à détruire, avilir, saccager, bâcler ? Avant l’avènement de la civilisation sédentaire, peut-être ? Je ne sais pas. Peut-être que j’exagère un peu, mais je ne le crois pas. Y a-t-il quelque chose d’autre à faire que saccager ? À vrai dire, je n’en sais rien. Je crois que oui, mais je crois aussi que cela n’intéresse personne, ou pas grand monde, du moins. Si l’espèce humaine et toute la vie qui existe aujourd’hui sur terre disparaissait, c’est une hypothèse raisonnable que l’on peut faire, de nouvelles espèces ne tarderaient pas à apparaître et nos accomplissements disparaîtraient, sédiments enfouis dans des couches géologiques toujours plus profondes auxquels personne n’aurait jamais l’idée de s’intéresser. Aussi, dans nos entreprises les plus altruistes, ne s’agit-il jamais de « sauver la planète », ni même de la « protéger », comme on le répète à qui veut l’entendre, mais de nous sauver nous-mêmes, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Avant de procéder, on voudrait peut-être séparer le bon grain de l’ivraie (Benard Arnault, non, Aurélien Barrau, oui, — je schématise à peine), mais ce n’est pas ainsi que la vie marche. Marche-t-elle, d’ailleurs ? Pas la vie en soi — la vie en soi ne nous a pas attendus et, malgré des tentatives répétées pour nous convaincre du contraire, au regard des milliards d’années qui la sépare encore de sa fin, il est douteux que la vie sur terre culmine avec nous —, mais notre vie à nous, notre fragile vie humaine. Il y a quelques jours, dans les remarques que G. m’a adressées suite à sa lecture de loin de Thèbes, j’ai trouvé des mots que j’ai été heureux de lire : je me suis senti moins seul et, après tout, s’il se trouve deux ou trois êtres vivants sur terre pour être sensibles aux manifestations authentiques et réfléchies de mon existence, n’est-ce pas quelque chose de merveilleux ? Je veux dire : je pourrais faire ou essayer de faire tout à fait autre chose que ce que je fais pour accéder à une forme de popularité, mais cela ne m’intéresse pas, je ne serais plus authentique, je ne serais plus moi, je ferais semblant, je serais le propre deep fake de moi-même, et cela ne peut pas me satisfaire, non. Daphné, il y a deux ou trois semaines de cela, m’a raconté que, suite au départ d’une élève de sa classe, une élève « populaire », comme disent ces chers enfants, une de ses camarades qui appartient à cette catégorie (généralement, des élèves qui travaillent mal, se tiennent mal, sont grossiers et abrutis pas les réseaux sociaux) lui a proposé de la remplacer, ce à quoi Daphné a répondu que cela ne pouvait pas l’intéresser puisque, pour ce faire, il faudrait qu’elle ne soit plus elle-même, et qu’elle ne pouvait y consentir. Et cela, ce naturel qui est le sien, — ce bon naturel, il m’a profondément ému.
Autant que la forme de l’histoire de la vie (dessin en rhizome ou mycélium plutôt qu’en arbre), c’est la texture du vivant qu’il faut concevoir différemment. Non pas à la manière monadologique de Leibniz (Cf. Monadologie, § 7 : « Les Monades n’ont point de fenêtres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir. »), mais dans une ouverture maximale au dehors, lequel dehors dès lors n’est plus le dehors en tant qu’extériorité, mais un aspect parmi d’autres des constantes mutations qui ont lieu au cours du temps dans un espace. La texture du vivant est poreuse, il n’y a pas d’environnement à proprement parler (au sens du dehors qui nous entourerait), pas de nature (au sens de l’altérité au sein de laquelle nous serions), pas de coupure, mais échanges permanents. Les deux — dessin et texture — sont intimement liés : si l’être n’est pas hermétique, mais poreux, pas clos, mais ouvert, alors son histoire n’est pas une articulation de lignes suivant une logique unidirectionnelle, mais déploiement omnidirectionnel à tendance anarchique (invasion, colonisation, propagation, etc.), et la différence ne vaut pas distinction, écartement, distance, hiérarchie, elle est l’expression de l’ampleur de l’histoire, de sa richesse, la vie tendant au maximum de possibilités. Il n’y a pas d’être (pas d’êtres), et l’individu (ce un que l’on croit pouvoir distinguer d’un autre : un arbre, un champignon, un oiseau) n’est pas la monade, mais une configuration temporaire du vivant. L’ontologie est vouée à disparaître (après tout, elle est peut-être moins ancienne que cet Armillaria solidipes, un champignon de la forêt nationale de Malheur dans l’Oregon, qui mesure près de dix kilomètres carrés, et serait vieux d’au moins 2500 ans, si ce n’est plus de 8000) et, avec elle, les formes plus ou moins systématiques et rationnelles (comme en sont, par exemple, les monothéismes) que la pensée monologique a pu prendre au cours de l’histoire humaine. Pour cela (pour parvenir à l’écrire, faut-il que je le dise), il aura fallu m’abstraire du vacarme permanent qui, du soir au matin, règne sur la ville (klaxons des taxis, sirènes des véhicules d’urgence, bruit que font les gens avec leur bouche, travaux partout, infrabasses dans le voisinage, et caetera jusqu’à l’abrutissement universel), et trouver des ressources insoupçonnées afin d’écouter les autres voix qui cherchent à s’exprimer malgré tout ce qui, obstinément, les étouffe, leur nuit. Avant de venir mettre la dernière main à ce petit ouvrage, sécher les larmes de Daphné, la prendre dans mes bras (« faire un petit tour » : comme quand elle était plus jeune, la portant dans mes bras, aller de pièce en pièce regarder au dehors par les fenêtres de l’appartement, y compris le judas de la porte, pour voir ce qu’il s’y passe), et lui dire que je l’aime. Qui, en cette présence, pourrait vouloir détruire la vie ?
Ces cris de bête, ainsi que je les appelle, ces cris de bête que j’entends régulièrement sur le boulevard ne sont pas des cris de bête, ce sont des cris d’humain. Si je les appelle des cris de bête et non pas des cris d’humains contrairement donc à ce qu’ils se sont en réalité, c’est que ces cris d’humains ne correspondent en rien à l’idée que je me fais de l’humanité. Toutefois, ils ne correspondent pas non plus à l’idée que je me fais des bêtes, lesquelles ne sont pour rien dans les cris que les humains peuvent pousser quand ils sont sur les boulevards, les bêtes ne sont pas responsables des cris des humains, pas plus que les humains ne cherchent à imiter les bêtes quand ils poussent ces cris que j’appelle des cris de bête. Mais que cherchent-ils alors ? Eh bien, probablement : rien. Et c’est peut-être le problème. Quand j’entends ces cris de bête sur le boulevard, parfois, il me vient l’idée de regarder par la fenêtre, voire de l’ouvrir et de passer la tête dehors pour voir d’où viennent ces cris, mais c’est peine perdue : il n’y a rien à voir, en vérité, les cris ont déjà eu lieu et puis, surtout, ils n’ont pas à proprement parler de lieu, ils ne viennent pas de quelque part, ils viennent sans doute de quelqu’un, mais ce quelqu’un n’est que la cause occasionnelle (pour parodier Malebranche) du cri, c’est lui qui crie, mais il n’est pas totalement responsable du fait qu’il crie (je dis il parce que ces cris de bête, contrairement à ce que le féminin de bête pourrait peut-être laisser penser, ne sont pas des cris de femelle, mais des cris de mâle, ce qui ne signifie pas que les femelles humaines ne crient pas, après quelques pintes en terrasse, la femelle humaine devient aussi intelligente que le mâle humain, ce n’est pas une question de genre, la bêtise, c’est une question d’attitude dans l’existence, tout le monde est capable d’être bête, être intelligent, c’est plus compliqué, en revanche, il faut commencer par avoir conscience de sa bêtise), c’est lui qui crie, mais ce n’est pas lui qui crie, ce n’est pas la bête qui est en lui qui crie, c’est ce que je veux dire, c’est la bête qui est hors de lui qui crie, c’est la bête du monde. Parfois, peut-être pas les mêmes fois que celles où j’ai envie d’ouvrir la fenêtre pour voir au dehors mais où je ne le fais pas, mais ce n’est pas nécessaire, ce peut être, ce pourrait être les mêmes fois, parfois, je me demande pourquoi les gens se ruinent pour vivre ici, à Paris, pourquoi tout le monde se presse pour vivre ici, à Paris, pourquoi les gens se battent, luttent les uns contre les autres, pour venir s’enfiler des pintes éventées en terrasse et pousser des cris de bête, et surtout s’infliger ces cris de bête, à Paris, il y a tant d’endroits dans le monde où l’on peut être heureux, mais je ne suis pas certain qu’il y ait autant d’endroits que cela, dans le monde, où l’on peut être heureux, être heureux, c’est comme être bête, c’est une attitude dans la vie, mais ce n’est pas la même attitude dans la vie, c’est une autre attitude. Les cris de bête, pourtant, c’est mon idée, ont à voir avec la ville, c’est la ville qui pousse les humains à pousser des cris de bête, et moins la ville en tant que cette ville-ci en particulier, que la ville en tant que concept de ville, en tant qu’urbanité massive, en tant que masse urbaine débordante, envahissante, avilissante, humiliante, déshumanisante : car si les humains poussent des cris de bête, c’est parce qu’ils sont déshumanisés par la ville, par la vie que la ville post-moderne contraint ses habitants à vivre, par la dégradante existence que l’on y mène, la saleté qui s’accumule, la laideur qui s’amasse, la violence qui se répand, la bassesse morale qui gagne chaque jour un peu plus de terrain, l’avilissement auquel la ville post-moderne donne lieu, le broyage physique, morale, économique qu’est la vie dans la ville moderne. Les humains poussent des cris de bête non parce qu’ils redeviennent des bêtes — les humains n’ont jamais été des bêtes, ils ont toujours été des humains, c’est leur espèce qui veut cela —, mais parce qu’ils se déprennent de leur humanité, ils ne deviennent pas des animaux, ils dédeviennent des humains, deviennent des sortes de monstres, au sens où un monstre est un être hybride, un mélange d’au moins deux espèces, mais quelle est l’autre espèce avec laquelle le monstre homme se mélange pour se former ? Aucune, l’espèce humaine devient autre chose qu’elle-même et dans cette transition entre le connu des Lumières et l’inconnu des Ténèbres futures, quelque chose d’un monstre prend forme, qui hurle dans la ville, sa peine, sa misère, sa détresse, à l’aide ou à boire, on ne sait pas, on ne comprend pas, on ne veut pas comprendre. Ces cris de bête, comme je les appelle, me glacent quand je les entends, ils me figent, je me crispe quand je les entends, ils me font peur, c’est la vérité, me feraient moins peur, je le pressens, les cris d’un animal sauvage en liberté, me font en revanche grand peur les cris d’un animal civilisé en liberté, mais quelle civilisation est-ce que celle-là, quelle civilisation est-ce que celle-ci où l’on pousse des cris de bête, quelle civilisation est-ce que la mienne ? Ce n’est pas la barbarie qui me terrifie, c’est la civilisation. Ma civilisation me fait peur, oui. Mais je ne peux pas partir, je ne peux pas quitter la civilisation (c’est, à gros traits, l’un des messages de la Vie sociale, qui n’aura guère été vraiment compris (mais encore faut-il chercher à comprendre et non s’occire de préjugés), et ce que j’écris se situe à des années-lumières de Thoreau, qui pensait qu’on pouvait abandonner la civilisation et se débrouiller tout seul, je ne le crois pas, non que nous n’en soyons pas capables, mais il n’y a pas d’ailleurs, l’humanité se développe contre l’ailleurs, qu’elle hait, pourquoi l’humanité hait-elle tant l’ailleurs, l’altérité ? est-ce pour cela qu’elle finit par pousser des cris de bête, pour déplorer sa haine, s’en lamenter ?), il n’y a pas d’ailleurs. L’ailleurs est une illusion ; tout est civilisation. Tout est civilisation ; tout est effroi. Qui, conscient de cela, n’aurait pas envie de crier, de pousser des cris de bête ?
Ce que je pressentais hier — qu’avoir une fille aura été une chance, lesquelles (la fille et la chance qu’elle est), en un sens, m’auront sauvé la vie — trouve une manière de confirmation aujourd’hui. Indirecte, peut-être, externe, si l’on veut, mais qui signifie quelque chose : que c’en était assez des fils qui ont des fils qui ont des fils et caetera, et qui reproduisent toujours et encore le même schéma dans une forme d’échec qui semble incapable de jamais permettre d’accéder à la compréhension de soi, des raisons pour lesquelles on échoue encore et toujours à faire autre chose qu’échouer, parce que, en vérité, si l’on échoue, on n’y est peut-être pour rien (on n’est pas responsable de l’échec, même si on l’est de son incapacité à briser la spirale de l’échec), qu’on hérite cet échec, la mort d’un père étant le malheur d’un fils qui, ayant été sans père, ne sait pas comment l’être avec son fils, ce qui devient le malheur du fils, et ainsi de suite, et ainsi de suite. Mais le hasard sauve. Et c’est la raison pour laquelle il y a du hasard, il y a de l’imprévisible, pour que surgisse dans l’espace et le temps de la causalité quelque événement qu’une compréhension insuffisante de la causalité (une compréhension qui ne fasse aucune place au hasard, à la distribution aléatoire des caractéristiques nées du mélange) ne permet pas d’anticiper, de déduire de la chaîne passée des causes et des effets, de l’histoire de l’histoire, quelque événement qui tourne en ridicule notre mentalité inductive : nous pensions que, puisque cela avait été par le passé, cela serait encore dans le futur — que l’histoire se répète, pour le dire en une phrase — eh bien non, l’histoire est imprévisible, et c’est ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. La fatalité, c’est la mort, le hasard, la vie. Ou du moins est-ce ainsi qu’il me semble que je puis analyser les choses. Les choses, c’est-à-dire : ma vie et le sens que je puis lui donner. Autrement, pourquoi les choses seraient-elles ? Non pas dire que les choses sont pour que je sois, mais qu’il faut être attentive à elles, les écouter, les sentir, tâcher de saisir ce qu’elles peuvent signifier, la direction qu’elles indiquent, le sens qu’elles donnent, sinon — c’est ce que je voulais dire — à quoi bon vivre ? On peut vivre, en effet, comme un étranger à sa propre existence (l’immense majorité de la population, parce qu’elle n’a pas les moyens de faire autrement, parce qu’on ne les lui donne pas, parce qu’elle ne se les donne pas, je crois, ne vit-elle pas ainsi), on peut tâcher d’habiter l’existence. Habitacles : théorie = pratique.
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