Mes désirs contraires. Ou, plutôt : complémentaires, quoiqu’impossibles à réaliser tous ensemble, même dans le temps qu’il me reste à vivre, je crois, tout comme il m’est impossible d’en choisir un plutôt qu’un autre, avoir une préférence. Que faire alors ? Parfois, je me dis : Rien, surtout, ne fais plus rien, Jérôme, mais je ne peux pas ne rien faire, c’est ce que je me réponds, il faut que je continue de vivre. Encore que le corps social abîmé qui forme le pays où je vis semble encourager ses membres à ne plus ni vivre ni faire vivre. Ce qui n’est pas étrange : l’Occident est épuisé, mais peut-être fera-t-il du bon compost pour le monde à venir. Quant à ce qu’il en sera de ce monde à venir, l’extinction des Lumières ne laisse rien présager de bon. Mais ils n’ont qu’à tous crever ! me suis-je entendu m’exclamer en prenant connaissance de l’ampleur des débats qui semblent faire rage à propos de l’euthanasie. Heureusement, c’était en mon for intérieur, et personne ne m’a entendu crier, mais c’était exactement ce que je pense. Pas charitable, en effet. Mais qu’est-ce que la charité ? Le monde entier mérite-t-il réellement notre inconditionnel amour ? On le voit bien, c’est absurde. Mais tout ne l’est-il pas ? Je ne sais pas. Ça fait un peu vieillot, ce mot, « absurde », non, ne trouves-tu pas ? « Vieillot » aussi, ça fait vieillot. Ach. L’autre jour, j’ai survolé en baillant un mauvais article dans lequel l’auteur se plaignait du bruit que font les roulettes des valises que les touristes traînent sur les pavés parisiens. Un peu plus tôt, j’avais lu que les Marseillais, eux aussi, se plaignaient du même et désagréable phénomène. Enfin, la France est unie. Et pourtant, tout à l’heure, quand je suis allé me promener au Parc André Citroën, je n’ai pas rêvé : il était bien situé à l’endroit où jadis on fabriquait de l’eau de Javel et où, quelques siècles plus tard, on fabriqua des automobiles. L’usine a fermé en 1975 et, au début des années 1990, on a inauguré un grand parc où, notamment, Gilles Clément a mis en œuvre son concept de jardin en mouvement. Que je suis allé voir, cet après-midi. L’ai-je vu ? Je n’en suis pas certain. J’y retournerai, c’est à quelques stations de métro à peine de là où j’habite. Que je l’aie vu ou non, le jardin, je m’y suis senti étonnamment bien tant me semblait immense le calme qui régnait en ce début d’après-midi. Et c’était bon de sentir, mieux : de ressentir ce calme immense, grand comme le monde, me sembla-t-il alors. L’Occident, me suis-je dit ensuite, une fois rentré chez moi, l’Occident a cessé de produire, mais n’a pas cessé de consommer, au contraire, l’Occident consomme encore plus qu’il y a un demi-siècle. Ne restent plus à créer de la valeur, de ce côté-ci du monde, que les ultra-riches, les touristes, et la dépense publique qui enfle pour colmater les brèches de la prospérité, lesquelles brèches s’élargissent chaque jour un peu plus. D’où le recours à l’euthanasie, j’imagine, comme solution au problème : pas de gens, pas d’argent. Dans cette sorte de contexte, le jardin en mouvement, voire le jardin planétaire, de Gilles Clément ressemblait peut-être un peu trop à un truc de riches. Mais, c’est la question que l’on peut aussi se poser : quand l’Occident ne se posera plus ces problèmes de riches, c’est-à-dire : quand il n’y aura plus assez de richesses en Occident pour pouvoir se poser ce genre de questions, voire : quand il n’y aura plus d’Occident du tout, y aura-t-il encore quelqu’un pour (se) les poser ? Car, si, d’un certain point de vue, les questions que Gilles Clément pose peuvent sembler des questions de riches, d’un autre, ce sont des questions d’avant-garde, mais une avant-garde spécifique : une avant-garde qui tarde car elle ne gagne jamais, et semble condamnée ainsi à perdre toujours, écrasée par des intérêts qui sont son ennemi et contre lesquels elle est trop faible pour se défendre. Le paradoxe : l’avant-garde se revendique d’une certaine forme de faiblesse par opposition à la violence, mais cette faiblesse l’empêche de s’imposer, elle est condamnée à avoir raison sans pouvoir jamais le faire accepter, — elle a raison, mais elle n’est pas.
Oui, moi aussi, j’aimerais savoir ce qu’Ivan Deulofeu a bien pu dire en regardant l’entrée souterraine. Mais je ne le sais pas plus que vous. J’ai cherché ses paroles sans en trouver la trace nulle part. Elles ont dû s’engouffrer pour toujours dans le souterrain. Et puis, en fait, quand j’y pense, je crois que je n’ai pas besoin de savoir ce qu’il a dit. Je crois que je le devine trop facilement. Je crois qu’il a dû s’avouer vaincu, s’accuser lui-même, de nos fautes, et réclamer notre défaite, réclamer que nous payions enfin pour tous les crimes que nous avons commis. C’est tout ce que nous sommes capables de faire désormais : exiger notre défaite. Moi, je n’ai jamais aimé perdre. Je ne suis pas non plus un gagnant, non plus, je n’ai pas la rage de vaincre, comme on dit, pas de rancune, non plus, non, mais j’ai le désir de vivre ma vie. Sans gagner ni perdre, simplement vivre. Ivan Deulofeu n’est pas comme moi. Il me ressemble, c’est ce que je suppose, mais il est très différent de moi. Ivan Deulofeu désire la défaite. C’est quand j’ai compris cela que je me suis détourné d’Ivan Deulofeu. Je pensais qu’en racontant son histoire, je découvrirais une vérité profonde, une vérité enfouie dans les souterrains de la ville ou de notre conscience, mais c’est toujours la même chose, c’est toujours la même histoire. Les gens restent sur le seuil et s’accusent, s’ils pouvaient se flageller, jusqu’au sang, ils le feraient, oui, ils n’hésiteraient pas une seule seconde, non, sur la place publique, un coup suivi d’un autre et puis d’un autre, jusqu’à ce que vienne le sang, qu’il se répande et coule en croissants ruisseaux, dévalent ces escaliers interminables qui conduisent de l’entrée aux profondeurs du souterrain. Ce qui les retient ? Peut-être que c’est mal vu, ou alors c’est la peur de la police, la peur de l’enfermement. La peur d’être différent ? Non, ils sont comme tout le monde. Nous sommes tous comme tout le monde. Je ne sais pas si c’est une vérité aussi profonde que le souterrain, mais c’est peut-être un point de départ. Il faut bien commencer quelque part. Il y a des différences, c’est vrai, mais elles sont ailleurs, pas dans notre identité, qui n’est jamais qu’un fragment de quelque chose de beaucoup plus grand dont nous supposons l’existence et que nous ne trouvons jamais. Je me suis trompé en racontant l’histoire d’Ivan Deulofeu : je me sui trompé parce que je pensais qu’il n’était pas comme tout le monde. Il avait l’air si différent. Mais en fait, non, comme les autres, toujours, toujours pareil, toujours la même chose, toujours la même histoire. Oui, je me répète, — c’est fait exprès. À ce moment, je me suis aperçu que Nelly dormait. Je ne savais pas si elle s’était endormie pendant le commentaire du récit de la journée d’Ivan Deulofeu ou avant, pendant le récit proprement dit. Tout ce que je savais, c’est que j’avais raconté cette histoire à voix basse pour ne pas réveiller Daphné qui avait fini par s’endormir dans les bras de Nelly. Je n’ai pas voulu les réveiller et j’ai refermé l’écran de l’ordinateur sur lequel j’avais lu l’histoire. J’ai éteint la lumière et je me suis dit qu’il serait bon que je dorme moi aussi. J’ai fermé les yeux et, au lieu de m’endormir, j’ai revu cette vieille dame qui était venue me demander une cigarette plus tôt dans la matinée. J’étais sorti sur le boulevard pour fumer et elle s’était approchée de moi. Je n’avais d’abord vu qu’une masse sombre, plus ou moins humaine, à la lisière de mon champ de vision, là, sur la gauche. Puis elle s’était adressée à moi. Est-ce que vous pourriez me donner une cigarette, s’il vous plaît ? J’avais d’abord hésité à le faire et puis j’avais mis la main à la poche, sorti le paquet, pris une cigarette dans le paquet, et la lui avais tendue. Pendant ce temps, elle m’avait dit : Ah merci, c’est gentil, j’en ai besoin. Après lui avoir tendu la cigarette qu’elle a prise, je lui avais souri, attendant qu’elle s’en aille. Mais elle était restée. J’avais continué de sourire pour qu’elle parte, mais elle ne voulait pas ; non, elle voulait parler. Comme je n’avais pas fini ma cigarette, et que moi non plus je ne voulais pas partir, j’ai fini par la laisser faire. Elle m’a dit : Il va y avoir une manifestation aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi, je dois être trop humain, mais je lui ai répondu : Ah bon ? Je croyais que c’était demain. Elle m’a affirmé que ce serait bien aujourd’hui et j’ai dit : Mais il y en a tous les jours, ma parole. À ce moment-là, je me suis aperçu qu’elle avait des poils sur le menton. Quatre ou cinq poils gris et longs qui vivaient leurs vies là, pendaient dans le vide sous son crâne à moitié mort. J’ai trouvé cela très laid. Ensuite, j’ai regardé sa bouche et j’ai vu qu’elle bavait. J’ai fait un petit mouvement en arrière parce que j’ai eu peur qu’elle me crache dessus en me parlant. J’ai voulu lui dire de se taire et de me laisser tranquille : Je vous ai donné une cigarette, c’est déjà beaucoup, il faut partir, à présent, me laisser, allez-vous-en, Madame, mais je n’ai pas osé. Elle a commencé à me raconter une histoire que je n’ai pas comprise. Elle disait qu’elle était allée voir son médecin qui avait voulu lui donner un arrêt de travail, mais qu’elle n’avait pas voulu. Elle m’a parlé des 35 heures et puis des 37 heures et de 41 ans de travail. Sur le moment, je n’avais pas fait le rapprochement avec la manifestation dont elle venait de me parler, mais je supposais à présent que ses propos devaient avoir un rapport avec les motifs de la manifestation. Sauf qu’elle, manifestement, elle ne travaillait pas, mais faisait la manche. J’ai trouvé tout cela idiot, en plus d’être laid et sale, mais je me suis efforcé de ne rien dire d’autre, j’en avais déjà trop dit, et voilà où cela m’avait mené. Elle bavait de plus en plus et moi, je m’efforçais de ne pas cesser de sourire. J’étais sincèrement effrayé et j’avais froid. J’ai éteint ma cigarette et je l’ai jetée dans une poubelle sur le bord du trottoir. J’ai fait deux pas en direction de mon immeuble, mais elle a continué de parler. Je n’écoutais plus, je souriais, c’était tout. Je lui ai dit bonne journée et sa voix s’est éteinte progressivement à mesure que je me dirigeais vers la porte de mon immeuble en lui tournant complètement le dos. Après avoir passé le seuil de l’immeuble, j’ai jeté un petit coup d’œil en arrière, mais elle ne m’avait pas suivi. Elle avait dû reprendre son chemin. Et moi, je suis rentré chez moi. Pourquoi est-ce que j’ai pensé à cette histoire au lieu de dormir ? Je ne sais pas. Au lieu de dormir, vraiment ? En fait, je ne sais pas non plus, peut-être que je dormais déjà, mais en tout cas, ce n’était pas un rêve, non, c’était le souvenir de quelque chose qui avait vraiment eu lieu un peu plus tôt dans la journée. Ou alors est-ce que j’imaginais un souvenir ? Non, mais non, je ne rêvais pas, je n’imaginais pas. Si je rêvais, si j’imaginais, je crois que j’inventerais une meilleure histoire, quelque chose de plus intéressant que cette scène avec cette vieille clocharde horrible qui pue et parle en bavant alors que moi, je veux simplement fumer une cigarette tranquillement sur le boulevard, comme je ne peux plus fumer chez moi, je suis obligé de sortir, enfin, obligé, non, j’ai choisi de sortir parce que je préfère fumer dehors plutôt que d’intoxiquer Daphné, ma belle Daphné. Si je rêvais, si j’imaginais, j’inventerais autre chose. Mais quoi ? Quelque chose pour Daphné, sans doute. Quelque chose d’autre en attendant.
Au lieu de me demander quelle trace de moi laisser, peut-être, me demander de quoi je suis la trace. Alors, c’est toute la relation au moi et au quoi du monde qui change, ne trouves-tu pas ? Je suis la trace d’une histoire, d’une époque, d’un désir, c’est possible, mais par histoire, je peux entendre une autre perspective que celle-là, à savoir moins l’écriture (la trace des événements qui ont eu lieu et de ceux que l’on aura inventés), que l’histoire naturelle, la suite des transformations successives qui ont conduit à peu près ici. C’est cela, toujours, même si nous n’en avons pas pleinement conscience, qui me semble poser problème : que nous ne percevions pas clairement que nous ne sommes pas les premiers sur terre. Et, encore une fois, cela, je ne l’entends pas au sens de cette histoire relativement brève, en vérité, au regard de l’histoire de la planète, de l’histoire de l’Occident, par exemple, ou plus largement l’histoire de la société, mais au sens de l’histoire naturelle du cosmos, dont nous sommes un instant infime, contingent, fruit du hasard, et pourtant, pleinement réel. Notre contingence, notre infimité, j’allais écrire, à la faveur d’un lapsus, notre infirmité, ce que précisément, ce n’est pas : notre contingence, notre infimité, notre hasard, ce ne sont pas des infirmités, des manques comparées à une essence plus pleine, plus pure, plus réelle ; — c’est tout ce qu’il y a. Et, si nous sommes, c’est au même titre que tout ce qui est dans l’univers est. Et, au lieu de s’acharner à laisser des traces plus ou moins signifiantes, plus ou moins nécessaires, parvenir à la conscience que nous sommes la trace de cela (et pas l’écume dispensable), mais que nous sommes comme le sédiment de l’histoire naturelle du cosmos, cela n’est-il pas à même de nous aider à comprendre ce que nous faisons ici, en ce moment, et, par suite, quelles traces il faut et quelles traces il ne faut pas laisser de nous ? C’est sans doute moins de soi — en tant qu’être complet, fini, clos, achevé — qu’il faut laisser la trace que de cette compréhension de la réalité d’un cosmos en constante métamorphose et dont nous sommes un moment local, comme tout ce qui existe en est un moment local. Et le cosmos, ce serait cela : la totalité non finie de tous ses moments locaux. Dans cette histoire-là, ce n’est pas l’existence d’un moi qui pose problème — la réalité des mois —, mais la croyance en une entité dont la nature pourrait se définir indépendamment de l’histoire du cosmos. Une telle croyance est une illusion (au sens où il n’y a pas de « vrai moi » qui logerait à l’intérieur du corps comme un locataire dans son HLM), qu’il faut détruire. Mais (contrairement à ce que Wittgenstein pensait, probablement, quand il écrivait : « The idea of the ego inhabiting a body to be abolished. »), ce n’est pas en détruisant l’objet de cette croyance illusoire qu’on peut détruire l’illusion de la croyance ; c’est en montrant tout l’écart qui la sépare du cosmos, en faisant voir comme elle est loin de l’univers, comme elle cherche, en réalité, à s’en absenter, pour trouver une stabilité, une forme d’éternité, qui n’existe tout simplement pas. Ou, dit autrement, l’ontologie est illusoire parce qu’elle porte sur des êtres qu’elle invente, fabrique de toutes pièces, en supposant leur immutabilité. Or, de telles êtres n’ont aucune réalité, ce sont de pures chimères. En permanence, tout se métamorphose.
Tous les matins, quand il est l’heure, souvent avant mais jamais après, il se demande pourquoi il devrait se lever. Généralement, il se lève sans même prendre le temps de répondre à la question. Il se dit : À quoi bon te lever, Ivan Deulofeu ? Et il se lève quand même. Il se dirige vers la salle de bains, allume la lumière et évite soigneusement de se croiser dans le miroir. Avec le temps, c’est devenu machinal, il ne prend même plus le soin de s’éviter, il le fait spontanément. C’est son corps qui a appris cette disposition, c’est un réflexe acquis, en quelque sorte, une habitude qu’il a incorporée. Désormais, éviter de se croiser dans le reflet des miroirs est devenu la seconde nature d’Ivan Deulofeu. Quand il sort de la salle de bains, quelques minutes plus tard, il se dirige vers la cuisine où il prépare son petit-déjeuner. Ce trajet, si court, lui devient pourtant chaque jour un peu plus insupportable, comme s’il résumait à lui seul l’ensemble des raisons qui font que, tous les matins, quand il est l’heure, Ivan Deulofeu se demande : Est-il besoin de se lever encore ? Et s’il le fait, ce n’est pas une réponse à cette question. Ivan Deulofeu ne répond pas à la question en se levant ; il se lève, c’est tout. Ensuite, Ivan Deulofeu sort de chez lui. Il marche jusqu’à son travail. C’est un des rares luxes qui ponctuent l’existence d’Ivan Deulofeu, pouvoir marcher jusqu’à son travail au lieu de s’engouffrer dans les transports en commun, comme le font la majorité de ses contemporains. Quand il passe près de l’entrée souterraine, il regarde ses contemporains qui s’y engouffrent ou s’en extirpent. Ivan Deulofeu ne ressent aucun mépris pour eux. Au contraire, il souffre plutôt, il compatit parce que, lui, il ne pourrait pas, il ne parviendrait pas à entrer dans le souterrain, il aurait l’impression d’être mort déjà et d’accepter cette mort déjà, ne serait-ce que quelques instants, ne serait-ce que le temps d’un simple trajet du domicile au bureau, l’impression d’accepter cette mort en s’engouffrant dans le souterrain. Ta vie ressemble déjà bien assez à la mort, Ivan Deulofeu, se dit Ivan Deulofeu, en pensant à tous ces corps qui s’engouffrent dans le souterrain, tous ces corps qui s’en extirpent. Alors, non sans éprouver une réelle douleur, il passe son chemin. Au bout de quelques minutes, environ un quart d’heure, parfois moins jamais plus, Ivan Deulofeu arrive au bureau où il travaille. Il dit bonjour à quelques visages vides, des visages qui n’ont ni œil ni nez ni bouche ni oreille, ne sont rien qu’une infime étendue de chair vide entre le menton et les cheveux, c’est ainsi qu’Ivan Deulofeu se représente ses collègues de travail, comme une abstention. Après avoir dit bonjour à ces visages qui se se sont abstenus d’être, Ivan Deulofeu s’enferme dans son bureau devant l’écran de son ordinateur. Personne ne vient jamais déranger Ivan Deulofeu parce qu’il travaille efficacement. Il suffit de le laisser travailler et il abat une quantité impressionnante de travail, l’équivalent de la quantité de travail de trois ou quatre salariés. Il traite toutes les demandes qu’on lui adresse, des questions juridiques pour la plupart, sans intérêt. C’est à cause de cette absence d’intérêt qu’Ivan Deulofeu est si efficace. Il travaille avec une rigueur unique. Il se plonge dans la masse de questions techniques comme si c’était une eau douce et tiède dans laquelle se baigner. Il n’a pas besoin de penser, il n’a pas besoin de réfléchir, il n’a pas besoin de prendre du recul, comme on dit. Il peut s’oublier, disparaître dans la masse de questions technico-juridiques. Il ne parle à personne, tout passe par l’écran de l’ordinateur, il tend les mains vers son clavier, il commence à taper, à cliquer, ouverture et fermeture sans discontinuer de myriades de fenêtres, et l’ordinateur devient une extension d’Ivan Deulofeu, l’organe véritable de sa vie. Tous les matins en commençant à travailler, il a le même sentiment d’abandon de son corps dans autre chose que lui-même. Il disparaît dans cette masse plus grande que lui-même qui se trouve en face de lui, il s’enfonce dans le travail. Le travail l’avale et le digère. À la fin de la journée, le travail a fini de digérer Ivan Deulofeu et il doit rentrer chez lui. Il fait généralement une ou deux heures supplémentaires, mais comme elles lui sont effectivement payées, le directeur des ressources humaines de l’entreprise finit toujours par passer la tête dans le bureau d’Ivan Deulofeu pour lui dire qu’il est temps de rentrer chez lui. Ivan Deulofeu répond que ah oui, c’est vrai, il est bien tard, déjà. Et au moment de se lever pour partir, une fois par semaine, parfois plus jamais moins, le directeur des ressources humaines de l’entreprise demande à Ivan Deulofeu s’il a songé à cette idée de télétravail. Ivan Deulofeu regarde d’un air sombre le directeur des ressources humaines et lui dit que oui, il y a pensé, mais que non, il ne pourrait pas, qu’il a besoin de sortir de chez lui, qu’il a besoin de venir au bureau. Le directeur des ressources humaines lui dit qu’il comprend, mais que ce serait tout à son avantage puisqu’il profiterait évidemment de la réduction des coûts que le télétravail permettrait de réaliser. Une augmentation de salaire bien supérieure à ce qu’il touche en heures supplémentaires, comme le directeur des ressources humaines ne manque jamais de le préciser. Ivan Deulofeu dit qu’il sait bien, mais qu’il a besoin de venir ici, qu’il n’y a qu’ici, au bureau, qu’il peut travailler efficacement comme il le fait. Ivan Deulofeu ment quand il dit que chez lui, il ne pourrait pas travailler à cause de toutes les distractions qui le dérangeraient sans cesse, il ment, il n’y a jamais de distractions chez Ivan Deulofeu : il est toujours seul chez lui, mais il le dit quand même parce qu’il ne veut pas rester seul chez lui, il ne veut pas vivre enfermé chez lui. Le directeur des ressources humaines dit qu’il comprend, mais qu’il devrait quand même envisager sérieusement l’opportunité qui s’offre à lui. Ivan Deulofeu en a assez. Il dit au directeur des ressources humaines qu’il a envisagé avec suffisamment de sérieux toutes les opportunités pour qu’on ne le dérange plus avec cette question. Et il ajoute que s’il doit être obligé de ne plus venir travailler au bureau pour travailler depuis chez lui, il démissionnera. Il n’aura pas de mal à trouver un autre travail où on ne le harcèlera pas avec ces histoires stupides de télétravail. Le directeur des ressources humaines dit que ce n’est pas la peine de prendre les choses comme ça, nous n’avons pas besoin d’en arriver à ces extrémités, précise-t-il, nous sommes très satisfaits de votre travail, monsieur Deulofeu, c’est une proposition honnête que nous faisons à tous les salariés pour leur confort, dit-il encore, c’est uniquement dans l’intérêt du salarié, votre intérêt. Ivan Deulofeu répond que son confort et son intérêt, il s’en occupe très bien lui-même. Le directeur des ressources humaines referme la porte du bureau d’Ivan Deulofeu en lui disant bonsoir. Ivan Deulofeu est très irrité par cette scène, il sait qu’il lui faudra plusieurs heures pour parvenir à retrouver son calme. Il quitte son lieu de travail, marche quelques minutes et entre dans un bar qui se trouve sur son chemin. Il ne dit rien d’autre que un whisky et on lui apporte le whisky qu’il boit d’un trait et dit un autre et ainsi de suite un nombre suffisamment important de fois pour qu’Ivan Deulofeu soit ivre, pas mort, mais presque. Un peu à peine avant la morte ivresse, il sort du bar. Il va rentrer chez lui en titubant mais il s’arrête. Il fait demi-tour, marche quelques minutes, prend une rue adjacente. Il croise une fille, il la suit, arrivé dans sa chambre, il lui donne la somme qu’elle vient de lui annoncer et toujours sans rien dire, il remonte sa robe — elle ne porte rien en dessous — et la prend par derrière. Quelques instants plus tard, une ou deux minutes tout au plus, Ivan Deulofeu redescend l’escalier et sort de l’immeuble. En passant, il vomit dans le caniveau et puis presse le pas pour rentrer chez lui. La durée de ce trajet est à peu près la même que celle du matin pour aller au bureau. Ivan Deulofeu y pense quand il passe devant l’entrée souterraine. Il ne pense pas à la mort. Il pense à tous les morts. Il pense à toutes les morts. Il ne pense pas aux corps des morts comme à des cadavres, mais comme à des vivants différents, des vivants négatifs. Il se corrige et pense que ce ne sont pas des vivants négatifs, mais des vivants inversés, des vivants souterrains. Ivan Deulofeu s’arrête devant l’entrée souterraine et la regarde fixement. Ses lèvres bougent imperceptiblement cependant qu’il fixe l’entrée souterraine. On ne comprend pas ce qu’il dit. Et Ivan Deulofeu lui-même ne comprend peut-être pas ce qu’il dit. Au bout d’un certain temps, Ivan Deulofeu entend une voix qui l’interpelle. Il détourne son regard de cet endroit vers celui d’où vient la voix. Il entend ce que la voix lui dit, qui lui demande ses papiers. Il les lui donne. Elle lui répond très bien, très bien. Elle lui dit encore qu’il a l’air dans un sale état quand même. Ivan Deulofeu répond que oui, les temps sont durs. La voix acquiesce ah oui, c’est bien vrai et ajoute qu’il ferait quand même mieux de rentrer chez lui. Ivan Deulofeu ne dit rien. Il jette un dernier regard à l’entrée souterraine et reprend son chemin. Une fois chez lui, Ivan Deulofeu se dirige vers la salle de bains, ne fait même pas attention au miroir qu’il évite selon sa seconde nature, et se nettoie sommairement avant de se déshabiller. Il entasse ses vêtements dans la salle de bains et se dirige nu vers la chambre à coucher. Il se laisse tomber sur le lit, ramène la couverture sur son visage et s’endort sans penser au lendemain, sans penser à rien.
Je ne sais pas si je n’ai pas grand-chose à dire ou si je préfère garder le silence. Trop de monde parle, de toute façon. Mais alors pourquoi ne me tais-je pas ? Déjà répondu à la question : il me semble que ce serait une abdication. Dès la fin de la matinée, des cars de CRS viennent prendre position sur le boulevard en attendant les manifestations de l’après-midi : les x contre les anti-x. X = quoi ? En vérité, quo, peu importe, tout est n’importe quoi. Un peu plus tard, on entend sur le boulevard des cris qui ressemblent à des chants de supporters d’une équipe de football mais qui sont pourtant censés être des slogans politiques. Un message. La farce. Je ne parviens à adhérer ni à l’x ni à l’anti-x, qui me semblent tous deux se ressembler tant qu’on n’a affaire qu’à une bouillie assez nauséabonde de pseudo-pensée. On n’a pas envie de se parler, on a envie de s’entretuer, c’est ce qu’il se passe, en effet, quand l’État ne remplit pas sa part du contrat social et s’invente des droits qui ne sont pas les siens sur les individus, qu’ils laissent impuissants, tout juste bons à être violents. Revient alors le temps auquel Il devait avoir mis fin : c’est la guerre de chacun contre chacun. À mort tout le monde. Les comportements se singent, les manifestations politiques, les tribunes de supporters : quand des gens accèdent au toit du centre commercial pour y tirer des feux d’artifice, le ridicule est achevé. Tout est consommé. On aurait tort de parler encore de spectacle, comme on s’en contente trop facilement pour faire semblant de penser, le ridicule égale un néant niais qui ne mérite même pas le nom de nihilisme. Mais ce n’est pas cela qui me dérange, non : c’est l’inlassable privatisation de l’espace public, qu’il faut toujours remplir de soi, remplir de sa présence, remplir de sa haine ou de son argent. LVMH, les x ou les anti-x, les supporters du PSG, en vérité, tout le monde fait la même chose, se comporte de la même manière, a la même frénésie de conquête : c’est l’histoire de la ville, qui ne supporte pas le vide, qui a toujours besoin de le remplir et qui déborde, sort de ses murs pour conquérir l’espace alentour (la « campagne » est le nom que la ville donne à ce sur quoi elle lorgne, son négatif, son anti, dont elle veut prendre possession, tout comme la « nature » est le nom que la civilisation lui donne, et c’est le même vocabulaire, la même hargne de détestation, la même volonté d’accaparement). Ce n’est pas de moi qu’il eût fallu qu’il vînt, ce silence (le silence, je sais le faire pour moi), mais du dehors, que le dehors mît le doigt sur la bouche du monde et chut. Mais, c’est impossible : demain, il y aura encore un appel à manifester, à prendre possession de l’espace public, à fermer l’ouvert (« Et la rue, elle est à qui ? Elle est à nous ! À qui à qui à qui ? À nous à nous à nous ! »), et puis un autre, et puis un autre, et ainsi de suite. De toute façon, les terrasses sont déjà pleines. C’est l’heure de l’apéritif. LVMH, le PSG ou l’ONG, quelle différence cela fait ?
Honnêtement, je ne crois pas que cela ait un quelconque rapport avec les événements dont je viens de faire le récit, mais quand j’ai reçu ce courrier de l’Administration nationale, je me suis quand même posé la question. Après tout, c’est vrai qu’il y a de quoi se poser des questions si les gens commencent à se faire exploser pour des motifs aussi futiles que la difficulté de se regarder dans la glace. D’autant que, depuis Freud, les problèmes de scission du moi, on connaît, et que ce n’est pas si terrible que ça, tout le monde y a droit, si vraiment tu ne peux pas t’en sortir tout seul, tu peux aller voir quelqu’un, ça peut aider, et puis si ça n’aide pas, il y a toujours les cachets que tu peux avaler ou les joints que tu peux fumer et les bouteilles vider. Je me suis dit qu’il y avait peut-être autre chose dans les événements en question. Et puis, j’en suis venu à penser que c’était peut-être lié à la façon dont je les avais racontés. C’est vrai qu’on pourrait penser que je ne prends pas les choses au sérieux, que je ne prends rien au sérieux, d’ailleurs, pas même moi-même, mais ce n’est pas tout à fait exact. C’est-à-dire que oui, il y a bien une part de vérité dans la mesure où non, je ne me prends pas vraiment au sérieux. Une conséquence notable de cette impossibilité de se prendre vraiment au sérieux, c’est que je n’ai pas une opinion sur tout, tout le temps, que je n’ai pas quelque chose à dire en permanence, que parfois même, je n’ai rien à dire du tout, de rien, que je ne dis rien, donc, que j’attends d’avoir une idée, ou plutôt que j’attends qu’une idée vienne, mais que souvent, il arrive qu’elle ne vienne pas, enfin souvent, non, mais de temps en temps quand même, alors j’ai l’impression de tourner en rond en attendant d’avoir une idée d’autant que je sais que quand j’aurai enfin eu mon idée, ou plus exactement quand elle sera enfin venue, à moi l’idée, ce ne sera pas fini pour autant, il faudra encore que j’en fasse quelque chose de cette idée, et c’est loin d’être évident, je peux très bien avoir une idée, une bonne idée même, mais ne pas savoir quoi en faire et parfois aussi ne rien arriver à en faire du tout. Ce qui revient en fait à dire que ne pas se prendre au sérieux, en vérité, c’est faire preuve de beaucoup plus de sérieux que ceux qui se prennent au sérieux parce que ceux qui se prennent au sérieux n’ont pas le moindre scrupule à parler, à dire ce qu’ils pensent, tout le temps, parce qu’ils pensent comme tout le monde, tout le temps, certes, mais eux, se prenant au sérieux, tout ce qu’ils pensent vaut quelque chose, c’est du moins ce qu’ils croient, se prenant au sérieux, et alors ils le disent alors que parfois ils feraient bien mieux de ne pas tandis que ceux qui ne se prennent pas au sérieux parce qu’ils ont des scrupules, et des doutes, oui des doutes aussi, qu’ils sont dubitatifs et scrupuleux, avant de dire quelque chose, ils s’assurent que ce n’est pas n’importe quoi et même après qu’ils ont eu une bonne idée, après qu’ils ont cru qu’ils avaient eu une bonne idée, ils y réfléchissent à deux fois, au moins, souvent plus en fait, histoire d’être sûr que ce n’est pas n’importe quoi. Moi, en tout cas, c’est ce que je fais. Et comme la façon dont j’ai relaté les événements que j’ai relatés peut laisser penser que je fais preuve d’un esprit pas national du tout parce que j’y parle d’événements qui ne sont pas drôles du tout en ne prenant pas tout à fait au sérieux celui qui les raconte et comme aussi je tente de lier des événements — comment dire ? —, des événements réels, enfin, réels, qui ont fait l’actualité, c’est comme ça qu’on dit, des événements qui font l’actualité, feront l’actualité, encore et encore jusqu’à la disparition de toutes choses sur terre, à des événements qui ne le sont pas, qui sont fictifs, c’est-à-dire différents de tout ce qu’il se passe, et parfois plus intéressants, mais surtout qui se posent des questions en racontant ce qui se passe, je me suis dit en recevant ce courrier de l’Administration nationale, cette fois, je suis allé trop loin. Cette fois, Jérôme, tu vas prendre cher (ce n’est pas élégant, mais c’est ce que je me suis dit, tant pis). J’étais ainsi fébrile au moment d’ouvrir le courrier. Aussi, l’ai-je reposé. Je l’ai mis de côté quelques instants, juste le temps de me dire que non, vraiment, c’était idiot d’avoir peur, si vraiment j’avais fait quelque chose de mal, on ne m’enverrait pas un courrier, on enverrait directement quelqu’un me chercher, manu militari, par exemple, pour me faire entendre raison. Je me suis rassuré comme j’ai pu, mais je ne l’étais pas vraiment au moment d’ouvrir le courrier, rassuré. J’avais tort parce que celui-ci n’avait absolument rien de menaçant. Au contraire. On m’invitait par le présent à visiter une nouvelle structure qui serait susceptible de m’intéresser. Ce n’était pas menaçant, mais c’était quand même étrange, notamment cette histoire de clones, qui était loin d’être claire. J’ai relu le courrier et, comme c’était vraiment étrange, je me suis dit que c’était un canular. Mais tout avait l’air étonnamment vrai, le papier, l’en-tête, les signatures, les formules administratives employées, et caetera, du début à la fin, tout. J’ai donc décidé d’appeler le numéro du secrétariat qui était indiqué sur le courrier pour m’assurer qu’en dépit de l’étrangeté de son contenu, ce n’était pas une blague, mais quelque chose de bien sérieux. Au bout du fil, la voix m’a confirmé que oui, c’était bien sérieux. Qu’en effet, on n’en avait pas encore beaucoup entendu parler jusqu’à présent, mais qu’on commençait à informer la population concernée. Et les gens comme vous, a ajouté la voix, sont concernés au premier chef. Sur le moment, je n’ai pas fait attention à la formule, ce n’est qu’après avoir raccroché que je me suis interrogé. Les gens comme moi ? Les gens comme quoi ? Les gens comme moi, ce n’est pas possible, ça a été ma première remarque, les gens comme moi n’existent pas, il n’y a que moi comme moi, je suis unique. Le raisonnement n’allait pas très loin et surtout, je me suis dit que ce n’était certainement pas ce que la voix au téléphone avait voulu dire. Ce n’était pas une question de personnalité, mais sans doute plutôt une question de catégorie sociale ou professionnelle. Mais enfin, quand même, les gens comme moi, qu’ont-ils de particulier ou, plutôt, qu’ont-ils de non-particulier, qui fait qu’on puisse les regrouper dans une catégorie, pour ne pas dire une classe ? Ma classe, et ce fut ma seconde remarque, si je devais en composer une, ce serait plutôt une sous-classe, mais ce n’était sans doute pas ce que la voix du téléphone avait voulu dire, non plus. Les gens comme moi ? J’ai laissé tomber le courrier après avoir noté le rendez-vous et je me suis dit qu’après tout, je verrais bien assez tôt ce que les gens comme moi avaient de comme moi et ce qu’on voulait nous faire voir à nous, les gens comme nous. Quand j’ai reposé le courrier, je me suis dit que j’étais quand même bizarre parce que l’étrangeté du mot « clones » avait été complètement éclipsée en quelques secondes, juste le temps qu’il m’avait fallu, en fait, pour comprendre l’expression que la voix de la secrétaire avait employée au téléphone : « les gens comme moi ». Ce n’est qu’au bout d’un temps relativement long par rapport au temps qu’avaient duré le coup de téléphone et mes réflexions sur l’expression « les gens comme moi » que je me suis rendu compte qu’on voulait peut-être cloner les gens comme moi et me montrer comment on s’y prenait. J’ai ressenti une grande fierté. J’ai immédiatement pensé que c’était à cause du prix que j’avais reçu quelques jours auparavant pour mon livre, et qu’enfin on me reconnaissait à ma juste valeur, pour ce que j’étais essentiellement au plus profond de mon être, mon talent, que dis-je, mon génie, et que l’Administration nationale, devenue enfin consciente de mon génie, grâce à ce prix qui venait de m’être décerné, voulait me cloner comme les autres génies de la classe dont on reconnaissait, mieux vaut tard que jamais, que je faisais partie, « les gens comme moi », ou plus précisément exprimé : les génies qui ont fait, qui font, qui feront la grandeur de la France. Aux grands hommes, et caetera. Je me suis donc présenté au rendez-vous qu’on m’avait fixé. Les choses étaient moins fastueuses que ce que j’avais imaginé pour elles. Rien là ne respirait le génie. Non, c’était un bâtiment plutôt froid, post-industriel, dirais-je, une architecture transparente sans ors ni marbres ni stucs ni riens, que du verre au teint anti-uv qui ne reflète rien. Je me suis présenté à l’accueil et on m’a signifié qu’il fallait que je prenne l’ascenseur pour me rendre au niveau -2. Je me suis rendu au niveau -2 et l’ambiance était encore plus sinistre qu’à l’extérieur du bâtiment. Je me suis présenté et on m’a demandé ma carte d’identité. L’agent l’a prise, il a effectué une manière de vérification de routine, c’est ce que je me suis dit, et m’a indiqué un banc en métal recouvert d’une peinture verte passablement hideuse sur lequel il m’a dit de m’asseoir. J’ai demandé s’il voulait bien me rendre mes papiers d’identité et il m’a répondu qu’on verrait ça après. J’ai voulu insister pour les reprendre, mais je n’ai rien dit, je crois que j’ai eu peur, et je me suis assis comme on me l’avait signifié. En m’asseyant, l’idée qu’on voulait me cloner pour mon génie commençait à me sembler de moins en moins crédible. Au bout de quelques minutes, j’ai voulu demander si j’avais bien compris la raison pour laquelle on m’avait fait venir, mais au moment où je m’apprêtais à le faire, quelqu’un m’a appelé par mon nom. J’ai levé la tête et j’ai regardé dans la direction d’où venait la voix. Je me suis levé et j’ai suivi la personne qui ne m’a même pas répondu quand je lui ai dit bonjour. Nous avons traversé un long couloir. J’ai voulu lui demander pourquoi j’étais ici, mais je n’y suis pas parvenu. Je trouvais tout cela très angoissant, mais je n’arrivais pas à savoir ce qui l’était le plus : les clones ou les gens comme moi. J’essayais de me représenter des clones de gens comme moi, mais je ne parvenais qu’à me représenter des gens exactement comme moi, nombreux, et qui auraient l’air plus (je ne sais pas pourquoi je me disais cela mais c’est ce que je me disais) dégénérés que moi. J’ai été pris d’une sueur froide parce que je me suis demandé si je n’étais pas moi-même dégénéré comme ces clones dégénérés de moi-même que j’apercevais tout autour de moi. Et puis, évidemment, je me suis demandé si je n’étais pas moi-même un clone et si ce n’était pas ce qu’on allait me révéler. C’est à ce moment-là que je me suis trouvé franchement dégénéré, mais nous étions parvenus au bout du couloir. L’entrepôt dans lequel nous sommes entrés était immense, éclairé par des centaines de lampes de bureaux posées sur chaque table à laquelle quelqu’un était assis en train de travailler devant un écran. J’ai regardé autour de moi, et j’ai vu des gens tout à fait normaux, qui ne me ressemblaient en rien, qui travaillaient avec une grande concentration à une tâche qui se trouvait sur leur écran. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai été déçu, vraiment déçu. Je m’attendais sans doute à pénétrer dans un film de science-fiction américain, enfin, un film de l’époque où j’allais encore au cinéma voir des films américains, de science-fiction ou pas, d’ailleurs, et le spectacle banal de gens normaux en train de travailler devant l’ordinateur m’a paru profondément stupide. Je me suis dit sur le ton de la déception : Eh bien, c’est pour ça qu’on m’a fait venir. Et, en riant, j’ai dit à la personne qui m’avait accompagné : Eh bien, c’est ça, vos clones. Elle, elle n’a pas ri du tout, elle, elle m’a répondu d’un ton très sérieux : Oui. Et puis, elle a ajouté : Attendez ici, on va venir vous présenter. Je n’ai pas bougé de l’endroit où je me trouvais et j’ai continué d’assister au spectacle navrant de gens en train de travailler devant l’écran de leur ordinateur. J’ai pensé que c’était une bien triste image de notre Recherche nationale. J’ai pensé : Voilà bien l’Administration nationale ! On vous annonce des clones et vous vous trouvez dans le sous-sol d’un bâtiment sans âme à contempler des gens en train de travailler devant l’écran de leur ordinateur. Quel ennui, mon dieu, quel ennui. Ensuite, on est venu me chercher. Un corps que je ne saurais pas décrire dans un costume gris sans rien d’original m’a dit : Bonjour, monsieur Orsini. Et pour la première fois depuis mon arrivée dans le bâtiment, j’ai ressenti un peu de chaleur humaine. J’ai eu envie de le lui dire, mais il m’a fait signe de le suivre. Comme je trouvais que vraiment, je perdais mon temps, je lui ai dit que je ne comprenais pas très bien ce que je faisais ici, qu’on m’avait parlé au téléphone de clones de gens comme moi, mais que tout ce que je voyais, moi, c’était des gens tout à fait normaux en train de travailler, certainement pas des clones, surtout pas des clones de gens comme moi. Ne vous méprenez pas, ai-je ajouté, je n’ai aucun mépris pour le travail de bureau, genre de métier que j’ai moi-même pratiqué par le passé, mais quand on m’a parlé de clones, je m’attendais à autre chose, je veux dire : à un peu plus de grandeur, si je puis m’exprimer ainsi. Vous pouvez vous exprimer exactement comme vous le voulez, Monsieur Orsini, m’a répondu le costume gris. Et à ce moment-là, j’ai pensé au costume explosif de Walter Spältinger, et j’ai failli me sentir mal. Vous avez raison, c’est ce qu’il a dit pour effacer de mon esprit l’image de feu mon voisin Walter, il n’y a rien d’extraordinaire ici, et pourtant, tous les gens que vous voyez sont bel et bien des clones. D’ailleurs, nous approchons du vôtre : A-7873221972. Vous voici, ou presque. J’ai regardé l’individu qui était assis à son bureau en train de travailler et que la lampe qui se serait trouvée au niveau de ses yeux s’il s’était tenu droit éclairait d’une lumière sans vie, mais je ne me suis pas reconnu. Je l’ai dit. Oui, c’est la remarque qu’on nous fait généralement, m’a répondu le costume gris. En fait, les gens s’attendent à se reconnaître alors qu’ils se voient en chair et en os, comme s’ils se regardaient de l’extérieur. Vous ne vous êtes jamais vu de l’extérieur, seulement dans le miroir, et vous vous en apercevez à présent, vous ne vous reconnaîtriez pas si vous vous croisiez dans la rue. Mais tout cela, c’est de la métaphysique. Le plus important, c’est qu’ici travaillent tous les clones des gens comme vous. Les gens comme moi ? l’ai-je interrogé. Mais je ne comprends ce qu’ils ont de comme moi. Eh bien, voyez-vous, en fait, a dit le costume gris, l’Administration nationale a mis en place un plan de dédoublement d’une certaine partie de la population. Comme vous faites partie de la population improductive, nous vous multiplions par deux : vous et votre clone. Je m’explique : vos livres ne rapportent strictement rien à la communauté nationale et nous ne pouvons tout simplement pas vous éliminer. Se pose dès lors la question du coût de votre existence. Dans votre cas, les Lettres n’ayant aucune valeur réelle, aucune surtout qui permettrait d’assumer la charge de votre existence, nous vous avons intégré à notre programme de dédoublement. Vous, qui écrivez des livres que personne ne lit, êtes doublé par votre clone qui produit ce que vous produiriez si vous n’écriviez pas vos livres, mais qu’au lieu d’écrire vos livres, vous travailliez vraiment. Votre clone accomplit ainsi la mission productive qui aurait dû être la vôtre si vous n’aviez pas décidé, en opposition à toute forme même la plus primitive de rationalité, d’être totalement improductif. Comme l’Administration nationale est essentiellement humaniste, universaliste et naturellement démocratique, nous avons mis en place un programme qui permet de vous maintenir dans une existence improductive tout en assurant la quantité de production que vous devriez assumer grâce à votre clone. Vous vous demandez sans doute ce que vous faites ici. Oui, ai-je fait de la tête. Eh bien, nous convoquons tous les gens comme vous pour leur demander s’ils préfèrent continuer de mener leur vie improductive et exploiter leur clone pour qu’il assume leur part productive ou s’ils préfèrent libérer leur clone, pour ainsi dire, et assumer la part productive qui est la leur. C’était pire qu’un film de science-fiction. Tout ceci était d’une absurdité totale. Je devais avoir l’air tout à fait abruti parce que le costume gris sans rien d’original m’a dit de me ressaisir. Et il a ajouté : Nous ne sommes pas ici pour faire de la métaphysique — j’avais du mal à comprendre pourquoi il s’entêtait à employer ce mot —, mais pour obtenir une réponse claire. Le clone ou vous ? Dans un éclair de lucidité, j’ai demandé : Mais qu’adviendra-t-il de mon clone si je choisis d’assumer, comme vous dites, ma part productive ? Le costume gris sans rien d’original a eu l’air désolé. Il m’a dit, sur un ton beaucoup plus vulgaire et beaucoup moins agréable que jusqu’à présent : Ouais, c’est tout le problème avec les gens comme toi. Vous êtes des dizaines tous les jours, des peintres, des musiciens, des clowns, des artistes, c’est fou le nombre de saltimbanques qu’il y a dans ce pays, on manque de main-d’œuvre, mais les mecs font de l’art. Vous pensez beaucoup, les gens comme toi, mais devant le fait accompli, impossible de répondre à une question. J’vais t’dire, mec : moi j’étais pas partisan du dédoublement, mais de la substitution. Exit les bons à rien, on clone tout ça et au boulot, les bobos. Mais faut être humaniste. Donc, on double. Ça coûte une fortune, on en a pas les moyens, mais on double, on double, c’est ça, la démocratie. Bref, maintenant, on te pose une question, t’y réponds, un point c’est tout. Ton clone ou toi ? J’avais compris, mais je voulais être sûr, c’est ce que je lui ai dit. Il s’est calmé. J’ai réfléchi un instant. Et j’ai considéré le dilemme du clone : l’exploitation ou la mort. Et puis, je me suis dit qu’après tout, ce n’était pas vraiment mon problème, mais plutôt le sien. Moi, qui n’avais jamais été particulièrement démocrate, pour une fois que je pouvais profiter des avantages de la démocratie, je n’allais tout de même pas m’en priver. Je me suis dit aussi que, dans tous les cas, il valait mieux vivre que mourir. J’ai dit au costume gris : Ils ont l’air plutôt bien ici, en fait, non ? Et moi, vous savez, j’ai mon œuvre à écrire. Du coup… Il a hoché la tête et m’a fait signe que je pouvais sortir. J’ai regardé un instant A-7873221972 ; j’avais beau essayer, je ne voyais aucune ressemblance. Avant de partir, j’ai voulu lui dire quelque chose, mais comme il m’était totalement inconnu, cela m’a semblé dépourvu de sens. J’ai cru devoir esquisser un signe de la main et puis, non, je n’ai pas pu. Vraiment, il ne me ressemblait pas. J’ai repensé à Walter Spältinger, et je me suis dit que, lui, il avait eu de bonnes raisons de devenir fou. Pas moi.
Que d’autres subissent le même sort que moi ne me rassure ni me réjouit. (Je ne sais pas pourquoi me vient cette expression, soudain : « Malheureux aux jeux, heureux en amour », ou est-ce l’inverse qu’on dit ? je ne sais pas, c’est ridicule, mais c’est ce que je pense, quelle horreur.) Mais alors qu’est-ce que cela me fait ? Eh bien, je crois que cela me terrifie. Il y a toujours quelque chose de déplaisant à penser : « Mon Dieu, que tout est bête », on s’imagine les gens ricaner à notre sujet : « C’est un raté, il est aigri, s’il était si intelligent qu’il le prétend, il aurait du succès, regarde X, lui, ça marche pour lui », et c’est peut-être vrai, peut-être que l’imbécile, c’est moi, prétentieux et ridicule, c’est possible, il m’est arrivé si souvent de le penser. Ce matin (j’y songeais depuis deux ou trois jours), quand j’ai décidé de mettre en ligne le premier des textes qui composent Tout est de l’art, je ne me suis pas dit que c’était une forme de renoncement. Je me suis dit : « Peut-être qu’un éditeur passera par là et aura envie de publier ce livre ». Ce qui est évidemment absurde, ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Mais c’était une façon de dire : Je vais continuer, quoi qu’il arrive, je vais continuer. Un peu plus tard dans la matinée, je me suis dit, presque à haute voix : « Bien sûr qu’il y a toutes les raisons du monde d’abandonner ». Mais alors pourquoi est-ce que je n’abandonne pas ? Et je n’ai pas trouvé de réponse à cette dernière question. Mais ne pas trouver de réponse n’était pas une raison suffisante pour abandonner. J’étais en train de traverser le cimetière du Montparnasse. Je revenais de la Biocoop d’Alésia avec mon sac de courses au bras. Et non, ce n’est pas l’idée que l’on se fait d’un écrivain. Mais quelle idée se fait-on d’un écrivain ? Au cimetière du Montparnasse, la tombe de Simone de Beauvoir est couverte de traces de rouge à lèvre, mais celle de Samuel Beckett est ignorée. Je n’aime pas particulièrement Samuel Beckett. Je n’aime pas du tout Simone de Beauvoir (l’espèce de triomphe de la bourgeoisie littéraire qu’elle représente avec Jean-Fa Tarte, et toute la bonne conscience dégoûtante qui va avec le rôle de conscience morale, de phare intellectuel, quelle horreur, encore une fois, quelle horreur). Mais j’ai bien conscience que ce sont ces gens qui incarnent « dans l’esprit du public », comme on dit, l’image de l’écrivain. Et je n’ai rien de plus à dire à ce sujet. La vérité étant que je n’étais pas malheureux avec mon sac de courses à l’effigie de Marcel Proust (nous l’avons acheté l’été dernier, à l’Intermarché d’Illiers-Combray, avenue Marcel Proust, et c’est le seul souvenir de mon séjour que j’ai ramené), mais je n’ignorais pas que mon entreprise, c’est l’apparence, est vouée à l’échec. Et même à présent que j’écris ces phrases, je ne me sens pas triste, ni accablé, ni malheureux, ni je ne sais quoi. Non, j’ai conscience de tout cela, et conscience que — de mon point de vue — cet aspect-là de la réalité est décevant. Mais je n’ignore pas non plus que, du point de vue de Sylvain Tesson, héritier à succès, ce même aspect de la réalité n’est pas décevant, il doit même être réjouissant. Est-ce que Jean Dujardin pourrait jouer mon rôle au cinéma, traversant le cimetière avec un sac de courses à l’effigie de Marcel Proust au bras ? La voilà, l’aventure, la vraie, s’enthousiasmerait-on. C’est drôle, mais cela ne fait sans doute rire que moi. Tant pis pour les autres. J’y pense en lisant le journal de Guillaume (du 070425) : on doute de soi alors que c’est du monde qu’il faut douter. Nous faisons partie du monde, c’est vrai, mais ce n’est pas ce que nous y faisons qui est discutable. C’est ce que le monde fait de nous, ce que le monde nous fait. Le fait que le monde nous conduise à douter de nous parce que les critères qu’il adopte pour évaluer les œuvres nous en exclut. Et je ne sais pas pour Guillaume, mais moi, je n’ai pas de communauté à laquelle me rattacher afin de me rassurer, comme cet écrivain qui écrivait il y a quelques jours de cela : « Nous les x, on est vraiment les meilleurs ». Moi je n’appartiens à aucun x ; mon x à moi, c’est l’inconnu, c’est l’exil, le départ, l’échec, la persévérance, la discipline, c’est la foi en ma pratique, j’allais dire : mon art.
Aux heures les plus sombres de l’histoire de sa lutte contre lui-même, Walter Spältinger avait pour habitude de détruire des miroirs. Oh non, non non, non non non, il ne s’y prenait pas comme tout le monde. Enfin, c’est-à-dire que oui, il avait bien commencé par s’y prendre comme tout le monde en ce sens qu’il explosait la glace d’un miroir d’un coup de pied ou d’un coup de poing et d’autant de coups d’un pied ou de l’autre, d’autant de coups d’un poing et de l’autre, que cela s’avérait nécessaire pour réduire la glace du miroir en mille petits morceaux mêlés de gouttes de sang, de morceaux de chair, de lambeaux de vêtements, de particules élémentaires de semelles en caoutchouc, et caetera, il s’y prenait comme toute le monde, en somme, mais cela n’avait rien de satisfaisant. Il devait le confesser lui-même à sa façon : 7, 77, 7777777 ans de malheur, peu m’importe, c’est la prétendue sagesse populaire elle-même qu’il faudrait maudire, et en fin de compte détruire, il faut la réduire au néant de tous petits morceaux de glace éparpillés aux quatre coins du monde, exploser la sagesse populaire, autant de 7 fois que tu veux, exploser tous ces on dit, tous ces il faut que, toutes ces conceptions du monde, toutes ces visions du monde, toutes ces affirmations qui ne sont jamais rien d’autre que des opinions enflées, rien d’autre que des moi personnellement je crois que, des moi si on me demandait mon avis je leur dirais, qui en sont venus à s’exprimer d’une manière ou d’une autre, et quelqu’un a fait semblant d’écouter ou a vraiment écouté, à force de répéter les choses, c’est ce qui arrive, les gens finissent par les écouter, et y croire, le pire, c’est ça, y croire à ce médiocre petit moi je pense que devenu extatique jusqu’au point de former un système de pensée qui emporte l’adhésion universelle, alors que ce n’est jamais que vulgairement populaire, affreusement populaire, 7 ans de malheur, qu’est-ce que c’est bête, et dire que ces gens pensent, mais qui leur a demandé de penser, certainement pas moi, c’est cette part de populaire, d’ancestral, d’éternellement vrai en soi du moment que ça m’arrange, moi moi moi, qu’il faudrait détruire. Évidemment, aurait pu ajouter Walter Spältinger, c’était beaucoup pour un seul homme. Mais je ne crois pas qu’il l’ait jamais dit. Pensé, peut-être, cela, je ne peux le dire avec certitude. En revanche, je crois qu’il restait longtemps devant le miroir qui avait remplacé le précédent miroir qu’il avait brisé la veille avant de le briser à son tour. Mais un jour, non, Spältinger n’a plus voulu. Il voulait bien détruire le miroir, mais pas comme il avait pris l’habitude de le faire. Il voulait faire quelque chose de mieux, quelque chose qui passerait à la postérité, dans les annales de la grande histoire de la destruction, un acte qui aurait enfin la faculté de l’engager tout entier dans cette destruction et de les consacrer lui et elle. Jusqu’à présent, c’est ce que Spältinger a certainement pensé à ce moment-là, avec les poings ou avec les pieds, au mieux, j’ai beaucoup saigné. C’est vrai que je suis parvenu à exploser la glace, mais il faut bien l’admettre, tout cela ne va pas très loin. Rien de tout cela ne va assez loin. Quand je donne un coup de poing dans le miroir, et puis un autre, et puis un autre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien en mesure de me refléter, oui, en effet, il ne reste plus rien en mesure de me refléter, et j’ai la main en sang, mais ça ne change rien. Rien du tout. Il faut toujours que je me regarde. Je ne peux pas m’en empêcher. Tu me diras, Walter, a dû se dire Walter Spältinger, tu pourrais te crever les yeux. Oui, je pourrais le faire, Walter, mais n’aurais-je pas encore présent devant l’œil de mon esprit tous les souvenirs de tous les reflets de moi-même que j’ai vus dans les miroirs ? Mon esprit ne serait-il pas peuplé encore de toutes ces images mentales, pires que des images reflétées, des images mentales d’images reflétées, bien pires que des images simplement reflétées, parce que les images mentales, ça ne se détruit pas, mon petit Walter, ni à coup de pied ni à coup de poing ? Mais alors, Walter, c’est ta tête qu’il faut détruire, dut dire un Walter à l’autre. Et pendant un moment que je crois assez long, les deux Walter restèrent prostrés. La mort. Je crois que Spältinger n’y avait jamais pensé. Pourtant, c’est ce que je me serais dit, moi, à sa place, si un matin, au réveil, alors que tu aperçois ton reflet dans la glace du miroir de la salle de bains, tu ne peux plus te voir, tu ne parviens plus à te regarder en face, inversé certes, mais en face quand même, si le matin d’après non plus, tu ne peux plus, et si les jours passent ainsi les uns après les autres sans que tu ne puisses plus te regarder inversement en face dans la glace, et que le sentiment grandit en toi qu’il t’est insupportable de te voir, intolérable de voir cet être que tu peux dire peut-être insignifiant, laid, cet être si banalement humain qu’il n’a pas le moindre intérêt à tes yeux, pas plus d’intérêt que le voisin que tu croises tous les matins après t’être regardé dans la glace du miroir de la salle de bains et ne pas être parvenu à t’y voir, le voisin que tu entends tous les soirs quand il parle pendant des heures à dieu sait qui à propos de dieu sait quoi et qu’il t’empêche de dormir parce que le mur est si fin entre son appartement et le tien que tu ne peux pas ne pas l’entendre, et il parle et il parle, jusqu’à quand va-t-il encore parler, tu t’endors peut-être bercé par la litanie ineffable de ses paroles en l’air, mais lui qui sait ? peut-être qu’il continue de parler jusques au petit matin, et qu’il te devient chaque jour encore un peu plus insupportable de devoir entendre ce bavardage inepte tout autant qu’incessant, du soir au petit matin quand tu te réveilles pour aller te regarder en face inverse, quand donc tu deviens l’égal de ton voisin, dont tu as toujours pensé qu’il était un moins que rien, quand donc tu deviens toi-même un moins que rien, ta propre image dans le reflet de la glace du miroir de la salle de bains en plus, je ne sais pas, je dis ça comme ça, mais pour moi, ça va de soi, il vaut mieux mettre fin à ses jours. Mais pas Walter Spältinger, non. Je crois qu’il n’y avait même jamais pensé. Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’il y pense enfin ? Je ne sais pas. Enfin, j’ai bien une vague idée de ce qui a pu se passer. Il est probable, je ne dis pas hautement probable, mais il est probable, oui, tout de même, qu’il ait entendu ce que je disais. Et il est probable qu’il ait compris ce que je racontais, qu’il m’ait entendu hurler parfois parce que je n’en pouvais plus du vacarme qu’il faisait, parce que je ne supportais plus le bruit des bris de verres tous les jours que dieu fait, peut-être, c’est probable, peut-être qu’il m’a entendu hurler, mais qu’est-ce que c’est que ce débile, il y a des gens qui essaient d’écrire, et de vivre, enfin de faire quelque chose de leur vie, c’est insupportable ce bruit, tu me diras, quand on vit dans un trou à rats comme ici, c’est normal de se retrouver entouré par la lie de la société, cafards, cloportes, nuées de nuisibles, pas étonnant, j’aurais dû m’en douter, tout ça, c’est de ma faute, après tout, mais quand même quand même, qu’est-ce qu’il fout ce con, bordel, qu’est-ce qu’il fout, ce n’est pas possible de faire un tel vacarme, mais qu’est-ce qu’il branle, qu’est-ce qu’il branle putain, mais putain qu’est-ce qu’il branle, mais finis-en une bonne fois pour toutes, mais fous-toi en l’air pauvre con, balance-toi par la fenêtre, qu’on en finisse, mais crève espèce de débile mental, crève à la fin. C’est probable, en effet. Peut-être que si j’avais su qu’il m’écouterait vraiment, je n’aurais pas dit tout ce que j’ai dit, je ne pensais pas vraiment ce que je disais, enfin, je le pensais peut-être, mais pas comme cela, pas avec des mots comme ceux-là, même si, c’est vrai, c’est plus calme dans l’immeuble depuis que Walter Spältinger a compris qu’il pouvait envisager la mort comme une solution efficace à ces problèmes de réflexions, peut-être que si j’avais su qu’il m’entendrait vraiment, je l’aurais peut-être dit plus tôt, si j’avais su, je sais, ça ne se dit pas des choses comme ça, mais quand même, car il faut bien dire ce qui est quand c’est, c’est mieux maintenant. Bref, je ne sais pas si c’est à cause de moi ou non, mais un jour, une nuit plus exactement, on a entendu une grande explosion dans la cour de l’immeuble. On a ouvert la fenêtre et on a vu des débris de chair et de verre mélangés un peu partout, sur le sol, sur les façades des immeubles autour de la cour, partout vraiment partout. Je ne sais pas si on a compris tout de suite ce qu’il venait de se passer. Moi oui, j’ai compris, mais je n’ai rien dit. J’ai attendu de voir ce qu’on en disait. Ce qu’on en a dit bientôt, c’est que Walter Spältinger souffrait de graves troubles psychologiques (ce n’était pas faux de le dire ainsi, mais ils étaient plus précisément réflexifs, ses troubles). Il n’en pouvait plus de la vie. Un jour, il est allé acheter un grand miroir, beaucoup trop grand pour son appartement, et il se l’est fait livrer durant la nuit dans la cour de l’immeuble. Vous vous rendez compte, ça a dû lui coûter horriblement cher. Et nous, qu’on s’est douté de rien. Non de rien. Oh, bonjour bonsoir, c’est tout, si on avait su, on aurait fait quelque chose. Ah, oui, moi qui ai fait un peu de psycho, j’aurais pu lui parler. On n’est pas assez proches les uns des autres. Avec le travail, les enfants, c’est-à-dire, vous savez. Mais qu’est-ce vous voulez faire dans ces cas-là, qu’est-ce que vous voulez faire ? quand les gens ils ont décidé d’en finir, ils ont décidé d’en finir. C’est vrai, mais tout de même. Tout de même. Tout de même, personne ne s’était douté de rien, et moi j’ai continué de ne rien dire, parce que ça ne servait plus à rien désormais. En plus de se faire livrer le miroir trop grand pour son appartement, mais pas pour la cour de l’immeuble, Walter Spältinger s’est documenté et a fabriqué une bombe artisanale. Une ceinture d’explosifs, c’est ce qu’on a dit. Mais moi, à en juger par l’état dans lequel on a retrouvé son corps, je crois qu’il s’agissait plutôt d’un costume explosif. Mais passons, ce ne sont que des détails. Il s’est documenté, il a fabriqué ses explosifs artisanaux, s’est fait livrer le miroir durant la nuit et quand tout a été prêt, il s’est mis à courir d’un bout à l’autre de la cour et s’est fait exploser au moment où son corps rencontrait la glace du miroir. Le moins qu’on puisse dire (je ne me pardonne pas l’expression, mais je ne peux pas m’en empêcher), c’est que Spältinger a réussi son coup. En actionnant son costume explosif, il a réussi à faire sauter d’un coup et le miroir et sa personne. Avec une telle violence de surcroît que les deux, le miroir et la personne, se sont d’abord volatilisés avant de se mélanger, les particules de son corps et les particules du miroir unies pour l’éternité par l’explosion. J’analyse, car en réalité, ça n’a duré qu’une infime fraction de seconde. Mais le résultat est là : l’union parfaite de Walter Spältinger et de son reflet. Pour finir, je vais être honnête. Je sais que ce n’est pas le genre de choses qui se disent, aussi quand on m’a demandé mon avis, j’ai fait comme j’avais fait jusqu’à présent, je n’ai rien dit du tout, mais je pense que Walter Spältinger a été heureux à ce moment-là. Au moment de l’explosion, au moment où son corps et son reflet s’unissaient pour l’éternité sous le coup de l’explosion, Walter Spältinger a ressenti une profonde béatitude, comme si tous ses efforts pour se lever le matin, toutes ses souffrances en se voyant en face inversée dans la glace du miroir de la salle de bains, tous les jours passés à chercher un miroir à briser pour remplacer le miroir qu’il venait de briser, toutes ces nuits où il ne pouvait pas dormir parce que le voisin d’à côté l’en empêchait en parlant sans cesse de choses ineptes alors que lui ne pensait qu’à lui et qu’il ne pouvait pas se concentrer sur lui-même à cause de la voix du locataire d’à côté, toutes les fois qu’il a dû recommencer, surtout, sans que cela ne semble jamais avoir de fin, tout cela précisément a eu une fin. Parvenir à la fin et sentir que c’est exactement là que tu devais te trouver, Walter, c’est cela qui t’a rendu heureux au moment d’exploser. Parvenir non pas au bout de la route, mais au moment où tout s’achève enfin. Il n’y a pas eu de révélation pour toi, Walter, simplement une fin. Et c’était là ce que tu désirais avec ton ardeur explosive. D’autres avant toi ont cherché le moyen d’en finir, mais c’était par manque de sens, dans l’espoir de découvrir enfin le sens qui leur avait échappé depuis le jour de leur naissance. Rien n’avait jamais eu de sens pour eux et, au moment d’en finir, s’apercevant sans doute que rien n’avait de sens, que c’était donc littéralement toujours la même histoire, c’est le désespoir qui a dû les gagner, mais c’était déjà trop tard, ils venaient d’en finir. D’autres viendront sans doute après toi, eux aussi ils chercheront un sens, qu’ils prennent exemple sur toi, Walter. Ta fin n’aura été qu’elle-même, le moment quand ta scission s’est achevée, l’instant de l’union de ton corps avec une matière qui s’opposait à toi en te renvoyant toujours à toi-même. En t’unissant avec ton inverse, Walter, en t’unissant avec cet inverse de toi qui était devenu ton contraire, ton ennemi, ta douleur et ta vie, tu as mis un terme au sens de toutes choses. Et à présent, la nuit (la journée étant malheureusement occupée pendant un certain temps encore par les travaux de ravalement des façades donnant sur la cour intérieure de l’immeuble), à présent, dis-je, la nuit, le silence règne dans l’immeuble qui t’oublie peu à peu, Walter Spältinger. Et ton absence éclaire le monde d’un jour nouveau.
Toujours ce même contraste qui ne laisse pas de m’étonner quand je traverse Paris entre des zones vides, quasi désertes, et d’autres pleines, qui semblent déborder de monde. Pourtant, si l’on y regarde d’un peu près, en se déprenant de notre regard déformé du fait de nos habitudes acquises et de nos croyances reçues, ici, ce n’est pas franchement moins beau que là, et le Lion de Belfort n’a pas grand-chose à envier au Pont Alexandre III, presque son contemporain, tous deux se disputant avec lourdeur les palmes du kitsch, mais force est de constater que, si l’on aime se prendre en photographie sur le pont, peu nombreux sont les touristes qui s’aventurent dans les griffes du fauve. Le jugement individuel, ou disons (pour employer cette belle expression désuète) : le jugement de goût, n’y étant pour rien, ce sont simplement les normes en vigueur qui font agir les gens, lesquels se contentent de traîner sur les sentiers battus. Pourtant, le XIVe arrondissement, ce n’est pas exactement le bout du monde, n’est-ce pas ? Je ne sais pas, peut-être. On voit bien des êtres y errer à la recherche de la tombe de Simone de Beauvoir pour déposer sur la pierre ravalée de gras baisers de rouge, et des clampins qui lambinent devant l’entrée des catacombes pour descendre fouiller les entrailles de la capitale, mais ce n’est pas avec la même détermination, la même rage de beauté toute faite que celle qui pousse les masses dans les allées balisées du plaisir obligatoire. Pont d’Austerlitz, sur le mur du trottoir en face de celui que j’empruntais pour traverser la Seine en direction du Port de l’Arsenal, j’ai déchiffré cette inscription : « Nike la France, son drapeau, ses élections, son armée », toutes choses qui n’épuisent pas la France, en vérité, tant s’en faut, qui ne sont de fait pas la France, mais l’État français, la République française, ce qui n’est tout de même pas pareil, et dont la formulation même avait quelque chose d’étrange, le k ayant remplacé le qu dans le verbe à l’impératif, sous l’influence du nom de l’un des géants du capitalisme mondial et héraut de l’impérialisme américain, ai-je supposé, la phrase, prise au pied de la lettre, signifiait alors le contraire de ce qu’elle voulait dire, NIKH ne désignant pas en grec ancien une forme d’humiliation par le coït imposé de force, une subversion par la violence sexuelle, mais la victoire, le triomphe et ses ailes légères qui planent sur le monde. Ainsi, du fait de l’inculture générale dans laquelle nous baignons tous que nous le voulions ou non (que cela me plaise ou non, c’est ainsi que les gens parlent, pensent, vivent, écrivent), les phrases que nous pensons, que nous disons, que nous écrivons en viennent-elles à dire en réalité le contraire de ce que nous voudrions leur faire dire, et nous baignons tous (que cela nous plaise ou non, encore une fois, je le répète, ceci est notre monde, nous n’en avons pas d’autre, nous ne pouvons pas fuir pour aller vivre ailleurs, l’unité du monde ayant été réalisée, le monde est partout identique à celui-là que nous avons sous les yeux quand nous traversons le Pont d’Austerlitz, la Place Denfert-Rochereau, ou le Pont Alexandre III) dans ce non-sens qui est devenu la forme même de notre pensée, de notre présence au monde, de notre vie. Du fait de l’absence d’un cadre de référence commun (quelque chose comme ce que, jadis, l’on appelait « la tradition », peut-être, et dont la signification, me semble-t-il, s’est définitivement perdue, il n’y a plus guère que des traditions, partielles, fragmentaires, incommensurables, irréconciliables, conflictuelles), le sens glisse sans cesse et nous échappe toujours, et ce, parce qu’il n’existe pas, n’est fondé en rien. Ce qui a pu sembler une chance (pour le créateur de valeurs nietzschéen ou le sculpteur de soi foucaldien, qui sont un seul et même artiste puissant) s’avère une chute potentiellement infinie dans la confusion, l’approximation, la maladresse, la grossièreté, la laideur, la consommation, la brutalité, la vacuité, un échec dans lequel nous ne cessons de nous avilir. Dans ce non-sens généralisé, l’individu n’a plus que des normes rigides, pénibles, contraignantes auxquelles se fier : ce sont les dogmes massifs de l’économie et de la religion, où toute singularité se dissout dans ces gestes répétés des milliards de fois à l’identique, le selfie ou la prière, la cérémonie ou l’apéritif en terrasse. Tout est désormais forcé dans nos vies et le sens vient se fracasser contre cette force dure, froide, impersonnelle : les fragments que nous en ramassons ne sont pas les inventions avant-gardistes des artistes géniaux, des créateurs supérieurs, mais des débris sans destin, et dont le goût est bien amer, à qui n’a pas totalement sombré, amer comme le sont ses larmes versées.
Voici la forme que pourrait prendre l’encadré que j’ai pensé placer, hier au soir, cependant que j’avais du mal à trouver le sommeil, au début de loin de Thèbes, et puis toutes les vingt-cinq ou trente pages, ensuite, afin de signifier que, si le chemin est tortueux (le chemin du livre et le chemin du roman, du récit), qui consent à l’emprunter et le suivre jusqu’au bout ira bel et bien quelque part — on est perdu mais on n’est pas perdu — et ce, afin de me libérer du fil directeur tout en le maintenant sans cesse, me libérer de l’intrigue tout en l’ayant sans cesse présente à l’esprit et idem pour qui lirait le livre :
exactement comme cela, comme on en voit (ou voyait, je ne sais plus, on doit toujours en voir, tellement de gens fument encore, mais moi j’ai arrêté) sur les paquets de cigarettes pour avertir des dangers de fumer, ce qui est absurde, mais ce n’est pas le sujet, tant me semblait grande ma perplexité à la fois devant l’étendue restant à parcourir (dans le récit et dans le livre) et la nécessité, toutefois, d’envoyer promener le roman, dans le temps, disons, tout à fait comme il est déjà en train de se promener dans l’espace. J’y pense maintenant, mais ce n’est pas ce que j’avais à l’esprit quand j’y ai pensé cette nuit, cela peut faire penser aussi aux avertissements de contenu (trigger warning) que, paraît-il, on trouve désormais en tête de certains livres, je ne sais pas, je ne lis pas ce genre de livres, et qu’on trouve aussi au début des mauvais films et des mauvaises séries qu’on produit de nos jours, et cela, malheureusement, j’entends : les séries, je le sais, il m’arrive d’en regarder, c’est absurde, tout aussi absurde que les avertissements sur les paquets de cigarettes, mais ce n’est pas ce que j’ai à l’esprit, c’est-à-dire que je n’y ai pas pensé en tant que parodie, quand même cela pourrait effectivement se prendre (être pris) pour une parodie. Ce que je veux, c’est à la fois être toujours conscient de la direction tout en étant libre de bifurquer et, en réalité, cet avertissement que j’imaginais, s’adressait peut-être moins à qui potentiellement lirait le livre (peut-être personne jamais) qu’à moi-même pour que je ne perde pas de vue le sens de l’ouvrage et que je sois toutefois capable de m’en libérer, que je ne demeure pas ainsi prisonnier d’une structure que je me serais imposée de façon plus ou moins arbitraire. Comment dormir après cela ? Effectivement, la question se pose. Mais mal. Ce n’est pas : Comment dormir après cela ? C’est : Comment trouver le sommeil après cela ? quand on cherche une réponse à autre chose et que, ensuite, des fils de pensée les plus divers viennent s’emmêler les uns aux autres, car, une fois trouvé le sommeil, je ne le perds plus. Il faut que j’ai constamment cela à l’esprit pour n’y penser plus, y penser tout le temps pour ne m’en soucier pas, m’en souvenir pour l’oublier, en dépendre tout à fait pour m’en émanciper, que cela passe dans une autre strate de la pensée pour en sortir, que ce soit tout le temps, partout, et jamais, nulle part.
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