Concentrer l’attention sur une casuistique moralisatrice plutôt que sur l’enfer total dans lequel nous sommes jetés. — Comment le dire autrement ? D’abord, il y a eu cette déconcertante vidéo où l’on voyait une jeune femme, venue faire du saut à l’élastique, être poussée dans le vide par un moniteur alors qu’elle criait « Non ! Non ! Je ne veux pas ! », le tout sans jamais cesser un seul instant de se filmer, et le commentaire journalistique qui, avec un sérieux de confessionnal, parlait du consentement, parce que, dans l’esprit du temps, il est parfaitement normal, et donc socialement valorisé, de passer sa vie à se filmer avec son téléphone portable. Comment appeler cela autrement que du nom de l’enfer, — un enfer normal ? Et puis, il y a eu le dernier épisode que j’ai regardé hier au soir avant de m’endormir d’Il miracolo, série télévisée du romancier italien, Niccolò Ammaniti. Cela avait bien commencé : une vierge de plastique qui pleure des larmes de sang vient perturber la vie de personnages jusqu’au plus haut sommet de l’État en pleine crise politico-culturelle. Mais très vite, le récit s’est enlisé dans le message progressiste de rigueur : le merveilleux, l’extraordinaire, le mystère, le sens ultime de l’univers, tout cela n’était plus qu’un prétexte pour parler de la vie de couple, de la vie sexuelle, de la charge mentale, pour dire que les hommes sont des violeurs, qu’il y a des médicaments qui ne sont pas si bons que cela pour la santé, et puis dieu sait quoi qui sait tout encore. Il y a un passage à la fin de la série qui illustre à la perfection ce phénomène : le petit garçon de l’un des personnages centraux, le président du Conseil italien — un grand mec brun, frisé et barbu, beau comme un ange viril, une sorte d’anti-Berlusconi, la série datant de 2019, avant la mort de Silvio et l’avènement de la Meloni —, se noie dans la piscine de sa grand-mère. À la suite de quoi, les adultes passent leur temps à se dire les uns aux autres : « Mais non, ce n’est pas de ta faute » alors que la piscine n’était pas sécurisée et que, donc, le décès de l’enfant aurait pu être évité. Mais, dans le monde contemporain, la résilience et la déculpabilité (l’absence totale et absolue de culpabilité que l’individu doit reconnaître comme étant la norme : même quand il cause le mal, il n’est pas moralement coupable du mal qu’il cause) l’emportent sur tout, et la vie d’un enfant peut être sacrifiée sans que ces dogmes ne soient égratignés. Je souligne ce passage en particulier parce qu’il est évident, dès l’instant où l’on voit que la piscine des grands-parents où les parents ont envoyé leur progéniture en exil pour ne pas avoir à s’en occuper (encore une norme des sociétés d’Europe occidentale : c’est aux grands-parents de s’occuper des petits-enfants quand les parents n’ont plus envie de le faire, les grands-parents sont ces gens à qui on abandonne ses enfants) n’est pas correctement sécurisée (aucune barrière n’empêche l’accès à la piscine et la bâche qui recouvre le bassin en hiver laisse ouvert un espace bien plus grand que le corps d’un enfant pour qu’il y tombe et n’en puisse plus sortir), il est évident que l’enfant va se noyer dans la piscine. Et j’ai passé tout le temps (assez long, en vérité) qui sépare la scène où l’on voit que le bassin de la piscine n’est pas correctement recouvert par la bâche qui est supposée le recouvrir de la noyade effective du petit garçon à me dire : Mais non, ce n’est pas ce qu’il va se passer, ce ne peut pas être si nul. Eh bien, si, c’est si nul. La bonne idée n’est pas à soi seule suffisamment puissante pour surmonter la nullité parce qu’elle n’a pas pour destin d’explorer des espaces inconnus, d’aller là où personne n’est jamais allé, d’inventer quelque chose de nouveau, mais de permettre l’illustration d’un certain nombre d’idées qui ont déjà cours dans la société, des « sujets ». J’allais tâcher de quantifier ce phénomène quand je me suis dit que ce serait évidemment ridicule. Il suffit de dire en effet que tous les produits de l’industrie culturelle fonctionnent aujourd’hui sur ce modèle : une idée dont le destin n’est pas d’être approfondie, mais d’illustrer des sujets en vogue. La liste des banalités moralement normales à laquelle donne lieu la découverte de cette statuette de la vierge qui pleure du sang serait trop longue à dresser, les huit épisodes de cette série indigente en sont le long et pénible catalogue, tout y passe de ce qu’il faut admettre et professer pour être quelqu’un de bien de nos jours (le couple, le sexe, la politique, les mouvements de population, le vieillissement, la religion, et caetera, rien n’est laissé de côté), seul le mystère s’estompe, dont on sent qu’il est un point d’interrogation trop grand, trop vaste, trop profond pour les humains qui peuplent ce petit lopin de Terre qu’est l’Europe occidentale. La série s’achève sur l’image de la vierge aux larmes de sang dans un congélateur coffre, tarie par ce grand froid au milieu des barquettes, sachets et autres emballages de plastique qu’on achète au supermarché, sous le sourire moustachu d’un des personnages principaux, bien heureux d’avoir enfin trouvé une solution aux problèmes que ce long pensum n’aura cessé d’éviter de se poser par tous les moyens de cette esthétique de vidéoclip qui semble devenue la nouvelle norme du beau, et où la mort de l’enfant est le piège à larmes le plus cynique auquel on puisse oser recourir pour assécher le peu d’âme qu’il restait encore à notre époque. L’enfer est partout, mais il ne faut surtout pas le regarder, et encore moins le montrer. Il faut se concentrer sur d’inépuisables questions casuistiques, lesquelles sont si nombreuses qu’elles peuvent occuper des centaines de millions de vies sans repos, sans possibilité de repos, sans respiration, sans pause, sans pensée que la pensée de ce au sujet de quoi il est normal et permis de penser. Si ce n’est pas cela, l’enfer, alors l’enfer n’existe pas, — tout est bien, tout se vaut, et l’on peut raconter n’importe quoi, l’on ne s’en prive d’ailleurs pas.









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