1625

Pas grand-chose aujourd’hui. Hier, quand je les ai entendues, plutôt que vues, j’avais tiré les rideaux pour me voiler la face, mais cet artifice a fait long feu, ces hordes de fanatiques envahir la ville (à laquelle, en réalité, ils sont étrangers, la ville les repousse tant qu’elle peut, sans jamais y parvenir vraiment), j’ai eu l’impression de vivre dans un pays du tiers-monde, ce que la France est, mais non un pays du tiers-monde au sens où l’on entend habituellement cette expression (pour désigner quelque pauvre coin perdu d’Afrique, d’Asie, ou d’Amérique du Sud, lointain), sans exotisme aucun, ici, tout simplement, en raison de la triste réalité d’un pays qui s’avilit parce qu’on n’a plus d’idées de lui et que, au nom d’idéaux qui cachent mal leur racine opportuniste, on abandonne ses habitants à eux-mêmes, à leur condition d’origine, tout horizon d’émancipation, toute perspective d’éducation étant désormais considérée comme une forme d’oppression. Mon idée, c’est qu’il faudrait abandonner jusqu’à l’idée même de ce pays, laquelle n’est plus opérante, ne signifie plus rien, ne cesse de se désagréger et, en se désagrégeant, fait plus de mal que de bien aux gens qui y vivent, et se trouvent les victimes (consentantes, malgré tout, pour la majorité, qui n’a pas encore désespéré de participer à la vie publique, se prête toujours à cette comédie grossière) de cet affaissement commun, abandonner l’idée dont elle participe (l’État, la Nation, et toutes les entités majuscules qu’on peut insérer dans la série), mais ce n’est pas pour aujourd’hui, ni probablement pour demain. Le plus embarrassant, telle est du moins mon idée, c’est de maintenir en vie quelque chose d’obsolète et de vivre dans cette obsolescence, comme si elle pourrait encore avoir quelque avenir. À supposer qu’elle en ait jamais eu (l’État-Nation n’a jamais fait que préparer la guerre, c’est-à-dire la destruction, soit le contraire de l’avenir), elle n’est qu’un souvenir des siècles passés, incompréhensible et encombrant. L’État-Nation, en tant que forme sociale, s’oppose à la vie, il ne la permet pas, il l’entrave. Mais sa dégénérescence n’implique pas libération de la vie, au contraire, elle l’entraîne par le fond. D’où cette impression de chute sans fin : plus personne ne croit en ce qui a permis l’avènement de l’État-Nation, chacun croit à son petit truc à soi (faux, irrationnel, contraire au savoir, évidemment, la plupart du temps) dans un cadre qui ne permet pas cette disparité de croyances. En souffrant ces gens en train de s’agiter hier au soir (hurlements, vrombissements des moteurs, tirs de mortiers d’artifice, et j’en passe, je n’ai pas pris la peine d’inventorier l’attirail ordinaire de la célébration, qui ressemble à s’y méprendre à de bruyantes funérailles, qu’on veuille bien me pardonner cette paresse, il faisait chaud et j’étais fatigué), la fête avait l’air d’une tristesse à mourir. Il faut bien quelque chose pour se prouver qu’on existe, c’eût pu être n’importe quoi, mais c’est toujours ce qu’il y a de pire en soi. La dégénérescence des cadres sociaux est la condition de cette explosion de tristesse délirante : la société ne propose plus rien qui élève, elle a renoncé à l’éducation, à l’émancipation, elle laisse les êtres désêtre dans le plus cruel des vacarmes où le défilé ne masque même plus la trivialité du chacun pour soi. Au sommet de la chaîne ontologique, l’argent a définitivement réglé notre compte. Pour autant, l’idée du petit chantier, je ne l’ai pas abandonnée, elle prend forme, dans les détails, certes, aujourd’hui, mais qui ont un sens, participent de la signification de l’ensemble. Et n’est-elle pas merveilleuse, la possibilité de cette harmonie du tout et des parties ? Encore faut-il avoir les moyens de penser, c’est vrai. Mais tout le monde ne les a pas. C’est injuste, mais c’est vrai.

31525

Lorsqu’il m’arrive de croiser l’un de mes mois alternatifs possibles — un MAP, comme on pourrait être tenté de les surnommer, succombant ainsi à une vulgaire manie acronymique, ou un j’eusse pu l’être, comme je préfère pour ma part les désigner —, mes réactions sont diverses, à la mesure des sentiments que m’inspirent ces êtres déroutants, anomalies qui n’auraient pas dû être puisque je ne les suis pas, mais qui peuplent tout de même le bas-côté de l’existence. Bas-côté, je crois en effet que c’est l’expression qui convient et, quand j’ai croisé cet individu qui ronflait sur son banc après avoir vidé sa bouteille de Grains de Muscat, sa bedaine omniprésente, aussi ronde que lui, qui poussait en avant, j’ai d’abord eu un regard de pitié à son endroit. Lequel, toutefois, ne m’a pas empêché de continuer ma promenade. L’avais-je déjà reconnu ? Je l’ignore. C’est sur le chemin du retour que le contact, pour paraphraser les titres des films avec des extraterrestres supérieurement intelligents dedans, a eu lieu. Il ne dormait plus et, sans aller jusqu’à affirmer pour autant qu’il était éveillé, il avait plutôt l’air d’un morceau de vivant qui voyagerait dans un état second entre deux planètes distantes l’une de l’autre de plusieurs systèmes solaires, il a prononcé une phrase, d’un voix éraillée par l’alcool, le tabac, et la vie à la rue, que j’ai eu du mal à comprendre tout d’abord, et qui peut se transcrire comme suit : « Et l’autre, là ? » C’est vrai que « l’autre », on ne sait plus très bien qui c’est : l’autre, mais c’est tautologique, moi, mais c’est contradictoire, un tiers, mais cela ne nous avance guère, un autre moi possible, un MAP, un j’eusse pu l’être, je crois que c’est ce qu’il voulait dire, oui, dans son jargon un peu spécial d’ivrogne à la dérive, qu’il m’avait reconnu. D’ordinaire (enfin, je dis d’ordinaire, mais cela n’arrive tout de même pas très souvent, la plupart du temps, l’ordinaire, donc, les choses sont parfaitement normales, heureusement, sinon l’extraordinaire serait la norme, et l’ordinaire, l’exception, ce qui ne voudrait plus rien dire du tout, et nous nous remettrions à parler normalement, à dire l’ordinaire pour l’ordinaire et l’extraordinaire pour l’extraordinaire), je ne prête pas attention à ces individus. Un jour, j’avais croisé une Lætitia (c’est le nom que, m’a dit feue ma mère un jour, elle m’aurait donné si j’avais été une fille, et cette idée, que j’eusse pu être autre que je suis, mais alors je n’eusse pas été moi, mais qui ? et moi, si je n’avais pas été moi, où eussé-je été ? et comment ? eussé-je seulement été ? cette idée m’avait profondément troublé, non, mères, ne parlez pas ainsi à vos enfants, vous risqueriez de les plonger dans des abîmes de perplexités, et vos enfants se mettraient à écrire des choses incompréhensibles pour tâcher de comprendre quelque chose au sens de l’univers qui, comme chacun sait, n’existe pas, faites attention, mères, soyez prudentes, pensez à l’avenir de votre progéniture, et non pas toujours à vous, égoïstes mères), laquelle, je crois, avait essayé de me faire des avances, mais la perspective de copuler avec une version alternative de moi-même ne m’avait pas franchement emballé, et j’avais passé mon chemin, sans rien dire. Sans rien dire, c’est ainsi que je procède généralement. Mais cet après-midi, je ne sais pas si c’est la chaleur, si lourde, l’air pesant, tellement humide, le temps menaçant, à l’orage, qui a eu une influence particulière sur moi, mais après avoir tout d’abord passé mon chemin pendant quelques pas, je me suis ravisé, j’ai fait demi-tour, l’autre m’a vu faire, et alors il s’est mis à ricaner en disant : « Eh, c’est l’autre, là, l’autre qui re… », mais je ne lui ai pas laissé le temps de finir sa phrase, je lui ai asséné un grand coup de pied au visage, de toutes mes forces, motivé peut-être en cela par la perspective de la finale de la Ligue des Champions de football, mais je ne suis pas un supporter du PSG, je suis un supporter de l’OM, alors qu’est-ce que je voulais ? venger ma race ? comme dit Mme Nobelle, mais quelle race ? n’est-il pas de ma race le MAP, le j’eusse pu l’être ? je ne sais pas, je ne comprends plus, est-ce que c’est moi qui déraille ? qu’est-ce que tout cela veut dire ? perplexités leibniziennes, je ne m’avancerai pas sur votre voie, je lui ai asséné un grand coup de pied au visage, de toutes mes forces, si fort que, quand mon pied a effectivement heurté sa joue gauche, j’ai senti ses dents craquer à l’intérieur de sa bouche, sa tête a eu un mouvement de recul, brutal, mais il n’a pas décollé en l’air, comme on aurait pu se l’imaginer, non, il s’est simplement affaissé, il est tombé du banc sur lequel il était affalé, lourdement, mais sans bruit, et a porté sa main au visage en esquissant une lamentation, une plainte. Ce dont non plus je ne lui ai pas laissé le temps. Je lui ai dit d’un ton très sec, sans colère, le plus froidement du monde, mais d’une profonde et sincère méchanceté, les dents serrées par le mépris : « Tais-toi. Je ne sais pas comme il se fait que tu es en vie. Mais tais-toi. Cela vaut mieux pour toi. Anomalie de la nature. » C’était sévère, mais c’était juste. Si toutes les versions de nous-mêmes se mettaient à exister, que deviendrions-nous ? Et encore, tant qu’il ne s’agit que des pires versions de nous-mêmes, ce n’est pas très grave, du moment que nous valons mieux qu’elles, mais si les versions alternatives de nous-mêmes se mettent à exister qui sont meilleures que nous-mêmes, qu’allons-nous devenir ? Ne serait-ce pas moi alors qui serais le j’eusse pu l’être de ce moi plus parfait que moi, et moi qui me verrais roué de coups, et à juste titre, par un autre Jérôme que moi, un Jérôme devenu Prix Goncourt comme Ferrari, voire je ne sais pas, moi, soyons fous, Prix Nobel de Littérature. Non, vraiment, mieux vaut ne plus prendre de risques, me suis-je dit après lui avoir parlé sur ce ton particulièrement déplaisant, mieux vaut ne pas prendre le moindre risque et sanctionner avec la juste et nécessaire punition qui s’impose l’existence de ces indignes de l’être j’eusse pu l’être. Pour être bien sûr de moi, je l’ai frappé une dernière fois avant de partir, un grand coup dans les couilles, cependant qu’il essayait pitoyablement de se relever et, pour être bien sûr de ne pas le manquer, mon coup, j’ai ajouté avec toute la haine du monde : « Raté ! », comme ça, au passage, et pour le plaisir aussi. D’ordinaire, c’est vrai, quoi, le raté, c’est moi.

30525

Pèlerinage à Port-Royal. Boulevard du Montparnasse, aller à la Gare Montparnasse, prendre le train N, descendre à La Verrière, aller au Château de la Verrière, longer l’étang des Noés, traverser la forêt de Port-Royal, croiser l’Abbaye de Port-Royal des Champs, prendre le chemin Jean Racine, rejoindre Chevreuse par Saint-Lambert, poursuivre jusqu’à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, prendre le rer B, descendre à Port-Royal, remonter le boulevard du Montparnasse. Sentir mauvais (il faisait chaud, très, plus encore dans le train du retour que dans la forêt où la température m’aura semblé des plus agréables). En chemin, non loin de l’ancienne abbaye, je m’arrête pour prendre en photographie une cabane à structure de tipi. Il y en a plusieurs, mais une, particulier, impressionne par ses dimensions extérieures. À l’intérieur, en revanche, peu d’espace : moi qui ne suis pas grand, je dois me baisser pour passer la porte, et l’on doit s’y tenir plutôt accroupi que debout — on n’y tient donc pas, n’y reste pas), d’autant que la présence de branches verticales mises là pour supporter la structure réduisent en proportion inverse le volume disponible pour un corps éventuel. Problème de conception interne, mais pas externe : ce n’est pas la cabane en tant que cabane (sa fragilité éventuelle) qui pose problème, mais la construction de cette cabane-ci (son défaut pratique). Car, quant à la fragilité, les ruines qu’on découvre un peu plus loin ne laissent que peu de doutes en ce qui concerne la réalité de la solidité que nous prêtons au bâti : si les choses tiennent debout, ce n’est pas tant par leur nature même que par la volonté des êtres qui les habitent (ou qui habitent, en général). Il suffit d’une volonté contraire — une volonté de destruction — pour que plus une pierre ne tienne debout. Aussi, les murs qui entourent les ruines de Port-Royal semblent-ils tout à fait déplacés : que veut-on préserver puisque, précisément, il ne reste plus rien ? Et la clôture, dans ce décalage avec la fonction première de l’habitation du site, ne paraît-elle pas profondément contradictoire ? Il faudrait tout ouvrir pour faire voir qu’il ne reste pas une pierre debout et que, si l’on se rend encore ici en pèlerinage, comme je l’ai dit pour commencer, ce n’est pour la pierre, ce n’est pas pour quelque chose, c’est pour l’absence, le vide, le rien, la ruine. Laquelle ruine, et en quelque sorte le destin de Port-Royal aura accompli sa fonction première : le memento mori de la vanité, si elle est une absence, n’est pas un défaut, mais une forme de perfection en soi. N’est-ce pas paradoxal ? Peut-être que oui, peut-être que non. Entre une cabane qu’une intempérie emportera et une abbaye dont il ne restera que des ruines, il n’y a pas de différence de nature, la différence n’est pas entre une chose et une autre, mais entre des degrés d’absence des choses, des degrés de vie, de vitalité, d’intention, de dessein, d’envie, etc. La chose en tant que chose laisse présupposer un être — un quelque chose qui ne change pas —, ce qui précisément n’existe pas et ne se trouve surtout pas là. Mais où se trouve-t-il ? Eh bien, le destin de nos bâtisses nous le révèle : nulle part.

29525

“Petit chantier” (l’idée, bis). D’abord, faire le vide, commencer par l’ignorance, rien du tout. La généalogie de l’idée, je la connais, mais elle ne pourra t’intéresser, tu ne pourrais pas la comprendre, puisque tu ne participes pas de la forme de vie qui est la sienne, du désir de sa forme de vie. Aussi, je vais garder le silence à ce sujet. Et si, par hasard, elle devait se révéler d’elle-même (mais ce serait un événement étranger au projet en tant que tel, c’est de son éventualité que l’idée est venue, mais elle n’y est pas réductible), alors ce serait clair, en effet, mais est-ce que tu apprendrais quelque chose, est-ce que tu comprendrais quelque chose ? Je n’en suis pas certain. Aujourd’hui, je n’ai rien écrit, mais je me suis posé une question importante, à mon sens, une question de seuil : ce en dessous de quoi un x n’est pas possible, un x = vivre ou x = habiter, par exemple (note que, bien sûr, ces exemples ne sont pas pris au hasard, vivre et habiter m’obsèdent, d’autant plus que vivre et habiter me semblent profondément solidaires, chaque forme de vie habitant l’univers à sa manière), le n en dessous duquel x n’est plus possible, se détruit, s’anéantit. Question de ressources, aussi : de quoi avons-nous besoin pour vivre ? Question qui se décline encore ainsi : d’où avons-nous besoin pour vivre ? C’est-à-dire, tout à la fois : combien de mètres cubes ? à combien en temps de marche de la mer ? etc. Le minimalisme, alors, ne s’entendra pas comme le moins possible, mais comme le moins nécessaire, le juste au-dessous de quoi ce n’est pas assez, la vie est menacée, on ne peut pas habiter comme il le faut la partie de l’univers où nous pouvons habiter. Ces questions de seuil, il me semble, sont indispensables. Pour le dire en termes pragmatistes : on s’est trop posé de questions de nature (la pensée ontologique du τί ἐστι) et pas assez de questions de degrés (à partir de quand, combien, quel moment, la vie apparaît ? au-dessous de quel seuil le vivant se trouve-t-il menacé ?). À elle seule, c’est mon idée, la découverte de l’évolution ruine toute possibilité d’une pensée ontologique car elle apporte la preuve que rien ne demeure jamais l’étant qu’il est — pour x, demeurer l’étant que c’est, c’est mourir —, sinon nous ne serions jamais devenus autre chose que des bactéries et, fondamentalement, pourtant, nous ne sommes pas autre chose que des bactéries, rien que des bactéries développées, des bactéries qui ont vécu, des bactéries qui vivent. Les pensées protectionnistes, conservatrices (qu’elles visent à protéger, conserver la tribu, la nation ou la nature), tout comme les pensées identitaires (qu’est-ce que le vrai x en tant que x), participent toujours de la même illusion fixiste, pur produit de la pensée ontologique : τί ἐστι, ou mais qu’est-ce que c’est que ça ? La pensée du degré — s’imaginer potentiellement un escalier infini ou s’orientant dans une histoire immense, pour nous, de toute façon, rapportée à la longue durée, c’est à peu près la même chose : nous avons autant de mal à nous représenter l’infini qu’un milliard d’années — est une pensée non du terme, mais de la dynamique, de l’évolution, non de l’identité (x = x) ni de la différence (x x), mais de la métamorphose continue (l’histoire, dont l’écriture n’est qu’un bref moment), des transformations incessantes qui sont la vie des vivants.

28525

“Petit chantier”. Idée. Qu’elle soit réalisée ou non, un jour, je ne vais pas dire que cela n’importe pas, mais si je n’avais pas d’idée, quelle chance aurais-je de les jamais réaliser ? Zéro. Quand est-ce que j’ai écrit zéro plusieurs fois sur des petits morceaux de papier que je venais de déchirer parce que le dessin que j’avais voulu faire était raté ? Hier.  Avant de les jeter à la poubelle. Mais rater, est-ce vraiment le sujet ? On vante les vertus de l’échec, mais est-ce que l’échec existe réellement ? Je ne sais pas. Échec présuppose but, mais quel est le but ? Gagner ? Mais gagner quoi ? Et perdre quoi ? Je ne sais pas. Et ce ne sont pas que rhétoriques questions. Depuis Beckett, cette question de l’échec a zombifié des générations d’écrivains, comme le rhizome parasité d’autres générations de penseurs, écrivains, artistes, dieu sait qui. Comme si recevoir le prix Nobel était un échec. Alors, on pense l’échec depuis la réussite, et l’on ne comprend rien. Qui s’en étonnera ? Réussir, échouer, en vérité, cela ne veut pas dire grand-chose, mais penser, en revanche, oui. Avoir des idées. Ne pas demeurer chose morte, sans espoir, c’est-à-dire : sans espérance de vie, c’est-à-dire : sans devenir, c’est-à-dire : sans idées. Mais est-ce vraiment sujet à surprise que qui n’a pas d’idées — enfin, si ce ne sont les idées des autres — s’interroge sur le succès et l’échec ? “Petit chantier” : en silence, je fais le trajet de l’idée, et qu’elle porte ce nom ou non, in fine, cela m’importe guère, je vois la forme, je vois la lettre, tout est visible, tellement visible, n’est-ce pas là ce qui est le plus vrai ? Hier, non, avant-hier, j’ai donné mon sens du vrai dans cette note que je n’ai encore transcrite nulle part. Un premier “petit chantier”, serait-ce sa place à venir, le lieu de son devenir ? Et pourquoi pas ? Qu’est-ce qui m’en empêche ? Rien ne m’en empêche : tout est ouvert, n’est-ce pas cela, penser, que rien n’empêche que tout te soit ouvert et que tu sois ouvert à tout ? Quand est-ce, ce matin ? oui, ce matin, je crois, ce matin, suivant le chemin esquissé hier (je n’ai pas de race), je me suis souvenu de cette blague que j’ai entendu durant toute ma jeunesse à Marseille, et à laquelle j’étais bien obligé de rire puisque tout le monde le faisait, rire : « Tu sais ce que c’est un Corse ? Non ? C’est un Arabe trop fatigué pour nager jusqu’en France. » Avec un nom comme le mien — un nom auquel, pourtant, pour une bonne part, je suis étranger —, il n’y avait pas de quoi rire, et ce, non à cause la proximité avec l’Arabe, qui est l’anti-Français par excellence (cf. le propos de mon oncle Jean relaté il y a quelques jours de cela), mais à cause de l’idée que chacun se fait de l’autre : tout le monde est son ennemi. Ici, et par là, j’entends : le pays que voici, ici donc, le “Blanc”, par haine réciproque, on le confond avec le “Français de souche”, mais moi, quelle est ma souche de France ? Avec des contingences de hasard, on fabrique des catégories faussement scientifiques — la race dont on ne sait ni comment la définir, ni combien il y en a, ni où l’une commence et l’autre s’arrête, ni avec quelle nuance la peindre, galimatias de gens perdus à la recherche de quelque référence crédible, bientôt, tout cela tombera dans le même discrédit que le matérialisme dialectique, la psychanalyse, et on se dira : « Ah, mais ces gens qui ne se sont pas laissés endoctriner, qui ont continué de penser hors du dogme fallacieux, comment se fait-il que personne ne les ait écoutés ? » avant de promouvoir quelque nouvelle imbécilité afin d’en faire une mode, afin de prendre le pouvoir avec — avec lesquelles on s’imagine penser les relations entre les gens et non seulement, les rendre meilleures. Mais de qui l’on se moque en réalité — i. e. quel pouvoir on entend ce faisant prendre sur l’autre —, cela personne ne le dit jamais. Je n’ai pas de race, je coule comme l’intérieur des mers, et j’ai de l’eau salée plein la bouche, c’est ainsi que je respire.

27525

Le cri primal qu’en guise de thérapeutique désuète je pourrais être enclin à pousser pour purger la peine immense que m’inspirent ces êtres bizarres qui peuplent le monde qui est censé être le mien, il ne vient pas, et je me contente d’ouvrir des yeux ébahis, à la place, papillonnant d’eux pour me convaincre que je rêve, mais non, c’est la grosse réalité : dans ce nouveau monde tout de communautés antagonistes, le nouveau paria (au sens littéral comme figuré), c’est celui qui, pour employer le vocabulaire de Mme Nobelle, n’a pas de race. Ce mot déconcertant, « la France », il y a les pages de Proust (voir le journal du 25325, qui me semble beaucoup ancien que les deux mois à peine plus qui m’en séparent, la date faisant foi, — c’est étrange, ne trouves-tu pas ?) où il m’émeut, jusques aux larmes, ou quasi, et puis, il y a la grosse réalité — la geste des puissants, le bavardage des moi je pense que, et toute la théorie des professeurs d’opinion et des donneurs de leçon — où il me dégoûte, jusques à son rejet physique, ou quasi. Qui, en l’état d’abaissement où il se trouve, ne rêve de le voir disparaître, ce pays, et au plus vite. Au profit de quoi ? demandes-tu. Mais de n’importe quoi : de l’air. Faut-il attendre d’être en phase terminale pour en finir ? Aracide, i. e. sans race, comme d’autres, sans patrie, sont dits ou se disent apatrides, quoi qu’en pense mon époque, pour qui il importe avant tout de se trouver des origines, des identités, des racines — contrairement à ce qu’elle s’imagine, le rhizome, ce n’est pas son genre —, et donc des luttes, c’est une chance, c’est l’ouverture, le plongeon dans le grand bain de la mer intérieure qui trouve toujours le moyen de s’échapper par quelque détroit, fût-il, même, des plus étroits.

26525

Épuisante présence à laquelle nous sommes requis. Épuisante, c’est le mot, ne trouves-tu pas ? À la fin, de ressources pour vivre notre vie comme nous pourrions l’entendre si nous en avions encore quelques, il ne nous en reste précisément plus ; on nous les a toutes prises. Et on, ne te méprends pas, je le puis nommer avec précision, malgré son impersonnalité — on n’est pas une personne, mais ce n’est pas personne — : c’est tout l’ordre social dont il s’agit, qui ordonne le désordre de notre existence. Qui ordonne le désordre, c’est-à-dire : nous y condamne dans la confusion de tout, et permanente, sans signification, sans destin. Il faut toujours qu’il se passe quelque chose mais, en réalité, qu’est-ce qui a lieu ? La signification se disperse, la vie est en pièces, et il n’y a rien pour coudre ensemble ces lambeaux. N’as-tu pas remarqué que, à la faveur de la porosité, c’est toujours le privé qui envahit le public, exactement comme dans la rue : le désert recule chaque fois que la propriété avance. Il faut bien gagner quelque chose. Tout à fait au contraire de nos consciences, aurais-tu envie de me répondre, peut-être, où le désert progresse. Mais, conscience, ce n’est qu’un mot, surchargé de tradition, pour dire une certaine fonction des organismes tant qu’ils sont en vie qu’une conception spéciocentriste de la vie nous empêche sans doute de comprendre comme partagée par tout. Je me bouche les oreilles pour dormir, notamment, pour penser, parfois, pour ne pas être sans cesse assailli par le vacarme qui règne dans la ville, mais je ne peux pas vivre les yeux bandés, et me couper du monde — tu sais déjà que je ne vois presque personne —, ce n’est pas une approche désirable de l’existence. J’en ai une autre. Mais comment transformer la vie afin qu’elle devienne pleinement désirable, pleinement vivable ? Les phrases que j’ai écrites aujourd’hui (les premières me sont venues cependant que je courais), j’ai beau ne pas savoir s’il faut que j’inaugure un nouveau carnet pour elle ou s’il faut que je les place à la suite de celui où sont consignées mes éclaircies (et, si j’inaugurais un nouveau carnet, quel type de nouveau carnet : à spirale comme celui des éclaircies, un noir comme celui dans lequel j’aimais écrire pendant le confinement ? — toutes considérations qui pourraient sembler annexes, vaines, mais tu me comprends, toi), je les ai notées quand même pour ne pas les oublier. Je viens de les relire. Je t’en parlerai peut-être, une autre fois.

25525

De quoi rêver sinon de la vacance ? À quoi aspirer sinon à d’immenses plages désertes ? Qu’y a-t-il de plus beau que la gratuité absolue ? À mesure que les valeurs d’une époque obsédée par la rentabilité, l’argent, l’utilité s’affirment, comment ne pas désirer leur plus parfait inverse ? Et non pas la lenteur en soi, la chose sans destin, l’art pour l’art, mais des gestes plus légers, moins de gravité dans la voix, plus de justesse dans le regard, l’oreille attentive au lieu de celle qui mendie un peu de silence que le vacarme où se conjuguent la bêtise et la violence toujours lui refuse ? Hier matin, cependant que je traversais le jardin pour le plaisir simple d’aller, un enfant criait, mais très fort, et pleurant : « Je veux partir ! », ne cessait-il de répéter en hurlant, juste à côté de son père qui, assis sur un banc, dans l’indifférence la plus totale, était en train de discuter avec un autre homme, sans même prêter un regard à l’enfant, exactement comme si ce dernier n’existait pas, me suis-je dit. J’ai eu beaucoup de peine pour cet enfant. On aurait pu dire que ce n’était qu’un caprice ou un chagrin, et c’eût sans doute été vrai, mais ce ne l’était pas du point de vue de l’enfant, seulement pour qui est absolument incapable de se mettre à la place de l’autre, de voir la vie et l’univers de son point de vue à lui, qui reste toujours prisonnier de son petit ordre personnel. Dans l’ordre du père, ce qui fait la force, c’est de ne pas se soucier de l’enfant, de faire comme si de rien n’était, exactement comme s’il n’existait pas. J’ai eu beaucoup de peine pour l’enfant, dont je ne sais rien par ailleurs, sans doute parce que l’abandon qu’il devait ressentir dans son petit malheur, il m’arrive de le ressentir, moi aussi, du simple fait que je suis au monde, non que j’existe, que je vis, mais du fait que je suis dans ce monde avec les conceptions qui sont les siennes. Qui ne ressent le besoin très profond, qui vient de très loin, du cœur même de la douleur de notre présence au monde, de se mettre à hurler, comme l’enfant, « Je veux partir ! », et ne se retient que dans la mesure où il a été dressé pendant de longues années à ne pas céder à de telles impulsions, à ne plus consentir à soi-même, à ses sentiments, à ses sensations ? On voudrait se rouler par terre, pleurer toutes les larmes de son corps, pousser des cris rauques afin d’exprimer loin, le plus loin possible, hors de notre organisme, tout le mal que l’on nous fait, mais l’on se tient droit. Quelle tristesse. Ne t’arrive-t-il pas de le penser, toi aussi, quelle tristesse. Chaque jour, main dans la main, dirait-on si elles en avaient, la mort et la machine avancent, et c’est cela qu’on appelle le progrès, la machine et la mort, la machine de la mort, la machine de mort. Et jamais, ne le pressens-tu pas, il n’y aura suffisamment de larmes dans notre corps pour pleurer toute la tristesse qu’on nous inspire. De mes dessins, j’ai rempli le quatrième verso des cartes postales dont je te parlais avant-hier ; — comprends-tu ce que je veux dire ? 

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États d’âme : envie de partir dans une sorte d’exploration de ce que je pourrais appeler mon sentiment méditerranéen. À savoir, en quelque sorte, ce que m’inspire la Méditerranée comme microcosme (univers à l’échelle d’une mer), non comme espace distant (même si je me trouve loin, de facto, en ce moment, de là, mais comme proximité permanente, j’allais dire : espace intérieur, mais c’est au sens d’espace intériorisé. Et tout ensemble, ainsi : des atmosphères, des lumières, des couleurs, des sons, des parfums, des goûts, dans une écriture ouverture qui accueillerait les évocations aussi bien de l’anchoïade que préparait avec science mon grand-oncle Charles, de la lumière aveuglante du soleil calcaire qui se reflète sur le bleu de la mer que l’on a adossé à la falaise de la calanque de Callelongue, des odeurs spécifiques comme celle du pin, l’été dans le jardin de la maison de Roger et Arlette, des intonations, des dictions, des accents, des phrases folles qui ne se peuvent prononcer qu’ici (« Je me sens plus proche d’un Arabe que d’un Teuton », dit un jour mon oncle Jean avec une force de conviction et un sens de la formule qui font que bien des années plus tard je m’en souviens à la perfection, principe même de la France méditerranisée pour une autre Europe, la seule qui fût jamais, une femme sur le dos de ce taureau qui est un dieu), des manières d’être, des attractions, la Méditerranée fonctionnant toujours comme un pôle d’attraction, des idées qui semblent insensées, peut-être, mais qui prennent sens dans une histoire qui a du sens (cf. Nietzsche : « Il faut méditerraniser la musique » qui résonne comme une déclaration d’indépendance, d’où la Méditerranée comme émancipation), la clôture de l’espace et ses extensions, la nécessité de la traversée, comme si la Méditerranée depuis qu’Ulysse en a esquissé la première cartographie n’existait que pour être traversée, ce en quoi elle résiste aux puissances qui fige, tout en demeurant un foyer (Ulysse ne veut qu’une seule et unique chose : rentrer enfin chez lui, dans son île), les îles par suite, nécessairement, la Corse proche et lointaine, celles qui sont traversées par l’histoire (cf. la Lampedusa racontée de Dionigi Albera), des lieux qui semblent comme interdits, comme bannis autant que l’on s’en trouve banni (l’Algérie paternelle), une certaine philosophie de l’exil, mais aussi de simples et pures fascinations (l’architecture romane provençale, par exemple), qui révèlent ce par quoi j’ai commencé : un état d’âme, etc. Sans réelle recherche de cohérence, tout cela, cette dernière ne venant pas de surcroît (comme si on essayait de faire se tenir ensemble des éléments si disparates qu’ils ne s’emboîtent pas), mais étant donnée par l’espace même où tout se joue, s’articule, se distingue, s’embrasse, s’harmonise.

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Avec les moyens du bord — c’est-à-dire : aucun —, je dessine ce que je vois. Au dos de cartes postales promotionnelles (elles me soulagent de l’angoisse du support que je ressens souvent : ne pas être à la hauteur de la qualité du support que j’utilise pour faire ce que je fais, d’où mon choix, assez fréquent, d’utiliser des matériaux bon marché, carnets grand public et stylos du même ordre pour faire ce que je souhaite faire, ainsi, si c’est mauvais, raté, etc., je peux déchirer, arracher, jeter sans avoir mauvaise conscience), je trace des traits plus ou moins adroits, plus ou moins fidèles à la réalité de ce que je vois, mais qui, quand je les regarde après coup, me semblent convenir. Évidemment, il n’y a aucune virtuosité, mais ce n’est peut-être pas ce que je cherche, et une technique plus affirmée, plus maîtrisée, me l’apporterait-elle ? J’en doute. Daphné, voyant les dessins que j’ai faits hier au soir, me dit que c’est joli, que je ne sais pas dessiner les visages, certes, mais que je ne suis pas mauvais pour le dessin d’observation, et puis entreprend de m’expliquer comment on dessine un visage. Oui, cette enfant est merveilleuse. « Dessin d’observation », c’est l’expression en usage, mais je ne sais pas si elle me convient. La question, j’insiste peut-être un peu lourdement là-dessus, mais enfin, passons, la question n’est pas que ce soit bon d’un point de vue technique (ce ne l’est pas et ne peut pas l’être puisque je n’ai pas de technique), mais que quelque chose se produise qui échappe à une certaine forme de surdétermination intellectuelle que je sens peser un peu lourdement sur moi. Avec les légendes des cartes postales promotionnelles, j’invente des titres par suppression de mots : « Dans une jeune époque 2025 » pour les dessins du coquillage, « musique 2025 » pour celui de la cabane qui se reflète mal dans un étang imaginaire. N’est pas étrangère non plus à cette démarche l’invasion paradoxale de la perfection produite par la machine : on se flatte d’une perfection qui n’a aucune réalité, qui n’est que pur mirage, pure illusion, pure chimère. N’est-ce pas formidablement bête que le faux soit parfait ? Et qu’on s’enorgueillisse de la perfection du faux comme si c’était réellement le point culminant du progrès (i. e. de notre histoire) ? Pourquoi faudrait-il que je désire le faux ? Que cela ne nous paraisse pas étrange me paraît extraordinairement étrange. À cette perfection fausse, je préfère la maladresse de mes traits de crayon dont je sais, pour être celui qui les trace, au moins qu’ils sont réels. Une esthétique du faux, en tant que sensation du faux, est une forme de suicide. N’est-ce pas ce à quoi notre Occident vieillissant tend désespérément : la disparition ? Le faux parfait, pour le consommer (que j’aie conscience ou non qu’il l’est, faux), il faut que je fasse la pétition de principe qu’il est vrai, ou que cela ne fait aucune différence, qu’entre le réel et un artifice parfait, s’il y a peut-être une différence de nature, cette dernière tend à s’estomper à mesure qu’on s’y habitue. Et c’est vrai que l’on s’habitue à tout, notre naturel étant plastique, mais comment cela pourrait-il susciter mon envie ?