Quelquefois, gagné par un sentiment d’étrangeté radicale, je m’étonne de vivre à Paris. Non que je préférasse vivre ailleurs, quelque part qui serait chez moi, par exemple. Ce n’est pas ce que je ressens. Et ce n’est pas ce que je veux dire. Tout d’abord, parce que je n’ai pas de chez moi : si les gens dont je suis le descendant étaient demeurés chez eux, ce chez-eux eût été mon chez moi, mais comme ils se sont déplacés et que je suis né là où ils ne l’étaient pas, chez moi, c’est nulle part. Je l’ai déjà écrit (ici ou ailleurs) : Je suis de nulle part. Et, n’étant de nulle part, je puis élire domicile ici ou là sans concevoir nulle nostalgie pour un lieu originaire où il faudrait que je m’en retournasse pour (re)devenir qui je suis, épouser mon xité. Si cette nusquamité (peut-on dire ainsi le fait de n’être de nulle part, comme on dit « ubiquité » pour « être partout » ?) me semble parfois tenir de la malédiction — « où vivre ? » est une question à laquelle il semble que je ne sache pas répondre —, c’est aussi une chance en ce sens que la terre m’est ouverte : ma terre promise, c’est celle qui est à mon goût. Ensuite, je n’ai pas envie de partir, de quitter Paris, justement parce que je n’ai pas de réponse à la question : « où vivre ? » alors, me dis-je, ici ou là, quelle différence cela fait-il ? — j’y suis, j’y reste. Me retrouvant sans le vouloir, sur le boulevard Brune, tout à l’heure, levant les yeux pour regarder les grands immeubles qui le bordaient, c’est là que j’ai été gagné par ce sentiment d’étrangeté radicale. Pas au sens où je me demandais ce que je faisais là où j’étais, mais voir l’espace tel que je le voyais, c’est-à-dire : depuis mon propre point de vue, soudain, cela m’a paru déplacé, comme si tout l’espace m’apparaissait avec une nouveauté que je ne lui connaissais pas, comme si, à neuf, je voyais l’espace, la distance entre les murs, l’air qui circule, l’étendue de la ville dans cette portion d’elle-même. Je venais de remonter la rue des Plantes après avoir remonté la rue Gassendi depuis le cimetière du Montparnasse, je m’apprêtais sans le savoir à prendre sur la gauche l’avenue Jean Moulin pour revenir à Denfert-Rochereau et l’espace s’est dilaté. Immédiatement après, l’espace s’est contracté : j’ai entendu un homme qui chantait une chanson tzigane, je l’ai vu qui se tenait sur le trottoir, une grande canette de bière à la main, il avait l’air débraillé et passablement éméché, mais enivré par l’alcool, il semblait joyeux, et tout m’a semblé tellement étonnant, vraiment comme si rien n’avait jamais eu de sens auparavant et que ce sens jusques à présent absent m’apparaissait là, tout d’un coup, tout à coup. Je ne me suis pas demandé : Mais que fais-je à Paris ? Non, mon sentiment était littéralement celui-ci : Et dire que je vis à Paris, comme c’est étrange. L’est-ce ? À proprement parler, non, ni en soi, ni pour moi. Mais c’est ce que j’ai ressenti. Et cela m’a suffisamment perturbé pour que, pendant tout le temps que j’ai marché dans Paris (douze kilomètres pour un peu plus de deux heures), ce sentiment n’a cessé de m’accompagner et que, à présent que j’écris, j’essaie encore de l’appréhender, d’en faire le tour pour comprendre ce qu’il signifie, à supposer, bien sûr, qu’il signifie quelque chose. Signifie-t-il quelque chose ? Sans doute, au moins en ce sens qu’il dit quelque chose : de ma relation à l’espace, à mon histoire, la mienne propre et celle qui me précède, la conjonction des deux faisant que je suis là, de déplacement en déplacement, comme Nelly, de déplacement en déplacement, se trouve ici, avec moi, et de déplacement en déplacement au carré avec Daphné, nous vivons à Paris, où elle est née, où elle aime à vivre, dit-elle, et c’est peut-être cela que j’ai perçu dans l’espace banal et anesthétique qui se situe entre la Petite Ceinture et le Périphérique : dans un espace quasi vide (il y a des choses, mais elles ne signifient rien), des histoires se rejoignaient, se croisaient, des vies se tissaient entre elles. C’était d’une étrangeté radicale, peut-être parce que c’était étrangement radical, toutes ces racines qui poussent là où vont nos pas.
6924
Hier au soir, je me suis endormi avec l’idée très claire que je n’avais pas envie de vivre les années qui viennent. Et, ce matin, je me suis réveillé inanimé du même sentiment. Or, cela pose problème parce que, sans rire, mourir mis à part, je ne sais pas très bien ce que je pourrais faire des années qui viennent, si ce n’est les vivre. Ce que je veux dire, le voici : je sais très bien ce qu’il va se passer durant les années qui viennent — dans le désordre, je vais avoir cinquante ans, mon père va mourir, je n’écrirai pas un livre qui me permettra de vivre de mon écriture — et de cela, je ne veux pas. Cinquante ans, c’est détestable moins en tant que date anniversaire qu’à titre de comparaison : les cinquante ans de mon père furent l’occasion d’une grande fête qui réunit famille et amis et moi, pour mes cinquante ans, il n’y aura personne. C’était maman qui avait organisé l’anniversaire de mon père et sa mort aura marqué la fin de la famille parce qu’une famille, bien souvent, ce n’est pas un ensemble d’individus reliés entre eux par les liens du sang, c’est un être, qui est une architecture, qui est la vie. Ces idées détestables, je sais bien que c’est l’approche de mon anniversaire qui en cause la pensée, mais le fait est que la vie peut être prédite et cette prédictibilité de la vie la rend invivable. Pourtant, toute la science et tout le désirable dans notre société hyper-moderne, n’est-ce pas de prédire ce qu’il va arriver ? Une discipline qui ne fait pas de prédiction, dit-on, n’est pas une science. Et les prédictions, c’est la mort. Je sais qui a raison — ce n’est pas moi — : je suis trop gros, je ne gagne pas assez d’argent. Mais, si j’étais moins gros et si je gagnais plus d’argent —, la vie serait-elle meilleure ? Peut-être, peut-être pas, qu’est-ce que j’en sais ? Tout ce que je sais, c’est ce que j’ai dit : la mort certaine, la vieillesse, la vie qui va continuer comme elle a commencé d’aller, et l’ennui, terrible, j’aimerais dire « mortel », mais non, même pas, ce n’est pas vrai, l’ennui n’est pas mortel, il est tout le contraire, il est vivant, terriblement vivant. Pourtant, je suis allé courir ce matin, encore que quelque chose me disait de ne pas y aller pour abréger mes souffrances, toute activité physique prolongeant inutilement un processus qui, à mesure que les années passent, a de moins en moins de sens, mais je l’ai fait quand même, pas comme une machine, non, comme un organisme qui vit, un peu comme un poulet qui continue de courir après qu’on lui a coupé la tête. J’ai déjà employé cette image (pas très originale, pas très élégante, pas très intelligente) la semaine dernière. Ce qu’elle dit de la réalité, je n’en sais rien ; ce qu’elle dit de moi, mieux vaut ne pas trop insister là-dessus. Tout ce qui va être, je n’ai pas envie que cela soit, et il n’est pas en mon pouvoir de faire que cela ne soit pas. Dans le cahier à spirale, je copie une phrase pour les éclaircies qui m’est venue malgré mon sentiment et puis, après l’avoir écrite, je reviens ici pour noter ceci : S’il y avait du sens, c’est maintenant qu’il se manifesterait. Je marque une pause, attends quelques instants ; — non, rien.
5924
Nous aimerions croire, histoire de satisfaire nos certitudes rationalistes, que ce monde est une parodie, mais une parodie de quoi ? Qu’est-ce qui, dans la réalité, pourrait bien mériter de tels sarcasmes ? Fouillant nos raisons jusqu’à la moelle, nous trouvons la réponse : rien. Nos sarcasmes, sans même en avoir conscience — les certitudes aveuglent —, c’est contre nous-mêmes que nous les dirigeons, nous-mêmes que nous humilions par l’usage désordonné (je veux dire : imbécile) que nous faisons de nos facultés. Et la réunion des choses que nous baptisons société n’est une farce que parce que nous nous moquons innocemment de nous-mêmes. « On ne peut rien reprocher aux imbéciles, dit-on, ils croient faire le bien », mais n’est-ce pas la plus blâmable de nos actions ? Le bien postiche, factice, dont on reconnaît la fausseté mais dont on se satisfait parce que, eh bien, parce qu’on ne sait pas faire mieux, parce qu’on n’a pas la force, parce que tout apparaît tellement fatigant — fastidieux — à qui vit dans un monde où tout a déjà eu lieu, tout a déjà été fait. C’est la raison fatiguée qui aura imposé cette croyance, la raison grasse, repue d’elle-même, confite dans sa confiance : puisque tout a déjà été fait, point n’est besoin de se fatiguer, on peut continuer. Pour la conscience rationaliste, l’histoire peut toujours être prédite, mais à rebours. « Il était prévisible que… », affirme l’esprit que des siècles séparent de son objet. Et servi de tant de positif, comment ne finirait-il pas rassis ? Si tout est prévisible, en effet, à quoi bon prévoir ? Le regard en arrière le confirme : il n’y a rien qui ressemble tant à hier que demain. L’histoire, cette scène sur laquelle se joue la pièce des conservateurs contre les progressistes, se déroule d’elle-même, selon une logique parfaite, automatique. Quelle raison ne succomberait-elle pas à une telle raison, au poids d’une telle raison ? Peu importe les êtres, dit-elle, l’œuvre se fait. Ainsi, oublie-t-on les gens pour ne plus retenir que des formes qui deviennent de plus en abstraites, si abstraites que toute forme s’efface ; sans plus ni être ni forme, ne subsistent dès lors que des idées et personne pour les penser. N’est-ce pas l’impasse dans laquelle, in fine, l’humanisme vient toujours s’engouffrer ? Des sentiments si bons que personne ne les éprouvera jamais. De là au ressentiment, combien de pas ? Trottine. Temps d’automne, enfin. Que j’aime de mieux en mieux. Après la pluie de ce matin, je suis allé courir. Et puis, j’ai composé trois aphorismes pour les éclaircies qui, donc, en quelque sorte, s’écrivent sans moi. Ou, peut-être, sont si profondément inscrites en moi qu’elles brillent sans que j’y pense, se rappellent à moi plutôt que je ne les appelle. Dans le cahier à spirale où, depuis des années, je note ces éclaircies (je ne saurais dater exactement depuis quand, mais j’ai commencé après habitacles dont, plus que la suite, elles devaient être, pour ainsi dire, la généralisation), je suis parvenu à cette page où Daphné, encore toute petite, avait tracé de son écriture maladroite les lettres que je déchiffre comme suit : P M N R I O L N O L R. Et ainsi, ce texte se sera étendu dans le temps, écrit à quatre mains dont aucune, sans doute, ne savait très bien ce qu’elle faisait.
4924
Hier j’en ai eu l’idée et ce matin j’ai écrit un conte pour enfants. J’ai eu l’idée de ce conte parce que Daphné va partir le mois prochain en classe découverte avec son école et que la maîtresse, dans les notes qu’elle a adressées aux parents au sujet de ce séjour, a incité les parents à écrire à leurs enfants pendant leur absence. Et moi, pensant que je devrais donc écrire à Daphné pendant son absence, je me suis dit que je n’allais tout de même pas lui écrire une lettre normale avec des phrases normales dedans, des phrases comme « Ma chérie, j’espère que ton séjour se passe bien. Ici, tout va bien. », ou je ne sais pas ce qu’on met dans les lettres qu’on envoie aux gens quand, en vérité, on n’a rien à leur dire du tout. Aussi, plutôt que d’écrire une lettre insignifiante de ce genre, je me suis dit qu’il valait mieux que j’écrive une histoire pour Daphné, la lui envoyer ensuite quand le moment serait venu, et que ce serait la lettre que je lui enverrai pendant son absence. En fait, je me suis même dit que je devrais lui adresser une histoire par jour, mais cela fait peut-être beaucoup, une histoire par jour, une histoire tous les deux jours, c’est peut-être plus raisonnable, en tout cas, plus d’une histoire, cela oui, c’est sûr. Et hier, comme je l’ai déjà dit, j’ai eu l’idée de cette histoire à écrire pour Daphné, un conte pour enfants, j’étais en train de courir, et je me suis dit que ce serait une bonne histoire à écrire pour Daphné, et ce matin, un peu après que Daphné est partie pour l’école, je me suis assis à ma table d’écriture, et j’ai écrit l’histoire que j’avais imaginée pour le voyage de Daphné. J’ai écrit l’histoire et, avant ou après, je ne sais plus très bien, je me suis dit que, si j’écrivais plus d’un conte pour enfants comme celui que j’écrivais pour Daphné, j’en ferais un recueil que j’intitulerais Contes pour enfants bizarres, et alors j’ai créé un dossier dans mon ordinateur, qui s’appelle « Contes pour enfants bizarres », et dans ce dossier j’ai rangé le conte que je venais d’écrire. Je ne pense pas que Daphné soit à proprement parler une « enfant bizarre », à vrai dire, je ne sais pas ce que c’est qu’un « enfant bizarre », sous ma plume, « enfant bizarre », c’est un compliment, « contes pour enfants bizarres », c’est plutôt parce que le conte que je venais d’écrire me semblait un peu bizarre que j’ai eu l’idée d’appeler ces contes, des « contes pour enfants bizarres », en tout cas, l’idée me plaît, je trouve qu’elle est intéressante, et j’ai aimé écrire cette histoire.
3924
Temps gris. Que la vie parfaite te semble à portée de la main — parfaitement accessible —, n’est-ce pas le signe qu’elle est déjà là ? Que, en vérité, d’une manière que tu ne perçois pas encore clairement, que tu ne peux pas sans doute percevoir clairement, tu y es déjà parvenu, la tiens déjà dans tes mains (encore qu’elle soit insaisissable) ? Alors, bien sûr, c’est toujours le même bruit sur le boulevard, les mêmes sirènes qui hurlent des colères étrangères, et tous ces gens semblables à des rats et ce rat, à son tour semblable, j’en prends conscience à présent, à ce pigeon qui avait élu domicile sur la chaussée, à Combray, dangereusement près des pneus des voitures qui passaient là, comme s’il se savait déjà mort et cherchait à accélérer le procédé de l’inéluctable, je l’avais trouvé mort, un peu plus tard, dans le caniveau, ce rat qui traîne sur le boulevard sa longue queue grise, il l’étale là où vont échouer les cadavres de la modernité, laquelle queue n’est pas répugnante en elle-même, mais dans la relation qu’elle fait de la ville, le récit de ce monde dans lequel nous sommes condamnés à vivre, tous les animaux se préparent-ils à la mort de la même façon ? À propos de la mort, aujourd’hui, j’ai eu des pensées que je ne confesserai pas ici. Peut-être parce que, justement, elles ne peuvent être confessées ; — y a-t-il une rédemption pour l’idée que je me fais de la mort, tellement étrangère à l’ἦθος de cette époque, l’idée que je me fais de la mort, c’est-à-dire de la vie ? Regarde comment nous nous préparons à la mort : n’est-ce pas le signe que, derrière nos passions égalitaires, notre bienveillance mièvre, nous haïssons la vie ? Qui, ne haïssant pas la vie, accepterait de vivre comme nous vivons ? Assise là même où les rats se laissent aller à vivre et puis à mourir, l’humanité viendra écluser sa bière. On appelle cela, l’heure heureuse. Trouver le bonheur dans la bière, la belle aspiration que voilà. À l’heureuse, que dire ? sinon que je préfère l’heure exquise.
2924
Un instant, la bande de ciel bleu tracée de nuages blancs illuminés par le soleil couchant est sublime dans le cinquième supérieur de la fenêtre. Depuis la rue, montent les sons lointains mais pas assez des véhicules permanents et des éternels attablés de l’happy hour. Toujours, la vie semble ainsi, belle et insipide à la fois, délicieuse et insupportable, divine et d’une crasse laideur. Cela, l’ai-je déjà écrit ? Si ce n’est ici, je l’ai pensé : le mensonge, c’est de sentir l’un sans l’autre, de penser l’un sans l’autre. Et ce mensonge (d’un ton kitsch ou apocalyptique) est l’ennemi de la beauté, de sa perception, de son expression, l’ennemi de la vie. J’ai considéré avec insistance cette bande bleue tracée de blanc dans le cinquième supérieur de la fenêtre de la chambre à coucher. Quelques minutes après, à peine, le soleil n’illuminant plus au couchant les nuages, le charme se rompait, non que la beauté se fût enfuie (où diable serait-elle allée ?), mais je ne la voyais plus, elle ne se manifestait plus à moi, me résistait moins qu’elle ne se cachait, se dérobait, un peu plus loin dans le ciel, ou ailleurs, la où, quoi qu’il en soit de la place qu’elle occuperait, je ne la verrais plus. Mais je l’ai vue, et n’est-ce pas ce qui importe le plus ? Que je voie, que j’aie vu, que je verrai. Sinon, si l’on ne voit plus le dehors, qu’on ne voit plus que le fond palpable de sa pensée ou la concavité immédiate d’un insignifiant nombril, que voit-on ? Jamais que le reflet — sinistre, triste, limitant — de notre propre moi, — impropre à rien, en vérité. Définitivement, la lumière dans le ciel s’en est allée. Restent les bruits qui montent du boulevard, les ricanements de table, le vrombissements de l’asphalte, tout un monde qui pourrait se taire mais qui, contrairement à tous ces mondes que nous aimerions entendre, ne se tait jamais, monopolise bien plutôt la parole, la confisque. Il suffit de passer quelques instants avec ses semblables pour être convaincu de l’inutilité de l’existence : oh, tout ce bavardage. C’est certainement de ma faute si je suis seul, mais de combien d’êtres avons-nous besoin pour vivre, vraiment ? De ces milliards de voix qui toutes parlent en même temps — on appelle ce phénomène d’incompréhension généralisée, la communication —, qui a besoin ? Il faudrait un laps de silence long comme une vie pour se faire des oreilles neuves, libres de tout acouphène, et entendre le monde vibrer comme il vibra peut-être, longtemps, longtemps avant notre naissance. Mais qui se soucie du silence ? Et qui a une oreille pour la musique ? Ma lumière est partie, le ciel est gris. Parle, parle, ne te retiens pas, de toute façon, personne ne t’écoute.
1924
Ce matin, je suis allé marcher (10,75 kilomètres) et, l’après-midi, je me suis installé dans la chambre à coucher, les rideaux presque tout à fait tirés, le ventilateur allumé, souffle léger, et dans ce refuge parfait, allongé sur le lit, j’ai lu les cent premières pages du livre de David Harvey, Paris, capitale de la modernité. Ma plus grande inquiétude, durant ce laps de temps, c’était de ne pas pouvoir parvenir à lire sans être dérangé. Et, en effet, non, je n’ai pas pu lire sans être dérangé. Faut-il donc qu’il en soit toujours ainsi ? Évidemment. Mais cela ne doit pas t’empêcher de t’efforcer d’exister, malgré tout, les dérangements, les perturbations, l’imbécilité ambiante, non, rien ne doit t’empêcher de t’efforcer d’exister. Ce faisant — c’est-à-dire : lisant le livre que j’étais en train de lire —, je commençais d’accomplir le projet que j’avais formé (ou reformé parce que l’idée n’est pas neuve, je l’ai déjà eue) la veille dans la librairie, et c’était bien. Cette phrase — « c’était bien » —, ne l’ai-je pas déjà écrite mot à mot hier ? Oui. Et alors ? Eh bien, tout cela ne fait-il pas trop de bien ? Nous verrons demain. Ce matin, en traversant le cimetière, j’ai formulé une idée (je pensais l’écrire dans mon carnet, mais ce sera ici). Selon cette idée, la vie humaine connaît deux modes : l’exception et l’habitude. Bien que l’exception et l’habitude soient contradictoires, elles se complètent dans l’existence que nous menons. Chacun de ces modes contient sa part de mortalité que sont l’urgence et l’ennui. Par impossible, une vie qui ne serait qu’exception s’épuiserait. Par impossible, une vie qui ne serait qu’habitude s’enliserait. L’exception, en tant que contraire de l’habitude, n’est pas le contraire de la règle, l’exception connaît ses règles. L’exception, au sens où je l’entends ici, n’est pas nécessairement jouissance, elle peut aussi être douleur. Ainsi, sur le fond de l’habitude, dans À la recherche du temps perdu, le narrateur éprouve-t-il l’exception dans le baiser de sa mère que, du fait de la présence d’invités, il ne reçoit pas comme il s’y attend. L’habitude n’est pas une règle, c’est l’attente du retour d’un même événement qui se fonde sur sa répétition (induction). Or, cette croyance à l’identité de l’événement est erronée : l’identité n’existe pas, l’habitude en fomente la fiction. L’exception révèle la vraie nature de l’événement, sa singularité. Or, un monde qui serait tout de singularités serait aussi parfaitement inintelligible. Le désir de l’exception est le désir de la compréhension de l’incompréhensible. Bien sûr, sans habitude, pas d’exception et, sans exception, pas d’habitude, mais combien de fois dans une vie parvenons-nous à voir qu’exception et habitude sont identiques ?
31824
Quelque chose, rien, — j’aimerais croire qu’il y une frontière nette entre les deux, une frontière de nature (comme quand on pose la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », comme si « quelque chose » et « rien » s’excluaient mutuellement, comme si c’était ou bien l’un ou bien l’autre, comme si l’on pouvait choisir, comme s’il fallait choisir, et je ne dis même pas qu’il y a du rien dans le quelque chose et du quelque chose dans le rien, comme quand on dit qu’il y a du mal dans le bien et du bien dans le mal, non, je ne dis pas cela, je ne dis pas quelque chose, je ne dis rien), mais je n’y crois pas. Je ne sais pas si je suis encore trop fatigué pour quelque chose ou si, au fond, je ne suis bon à rien, je suis là, c’est vrai, mais est-ce quelque chose ou rien ? Je suis sorti marcher quelques kilomètres, aujourd’hui, et cela m’a fait du bien. Au début, un orage est tombé, et cela m’a un peu agacé. Je n’avais rien contre l’orage, au contraire, j’aime l’orage, mais contre la météo qui n’avait pas annoncé de pluie. Mais, très vite, j’ai pensé que c’était bien. Je me suis abrité, et j’ai regardé la pluie tomber, les gens sous la pluie qui tombe, et puis la pluie cesser de tomber, et les gens sous la pluie qui ne tombe plus. Ensuite, je suis allé à la grande librairie du boulevard Saint-Michel, où j’ai passé un certain temps sans pour autant n’acheter aucun livre, mais où j’ai eu le temps de penser, d’essayer de mettre un peu d’ordre dans mes idées, enfin, je crois que j’y suis parvenu, sinon, en serais-je sorti sans un livre ? Cette nuit, m’a dit Nelly, ce matin, Nelly a rêvé que je montais dans un camion et que je la quittais. J’ai songé que c’était un gros camion, du genre de plusieurs dizaines de tonnes, mais c’est l’idée que je me suis fait de la scène, pas la sienne. C’est assez difficile, en vérité, de vivre dans les rêves de quelqu’un, parce que, je crois, on y est un peu trop soi-même. Non que je veuille quitter Nelly, non, ce n’est pas cela, et surtout pas en prenant la fuite dans un poids-lourd au côté d’un routier, non, ce n’est pas cela, mais je vois bien dans son rêve qui je suis, en vérité, quelle personne médiocre je fais, dans la réalité. J’aimerais bien être meilleur, et cette phrase, à elle seule, fait voir toute la distance qui me sépare de ce meilleur. Est-ce pour cette raison que je ne veux pas croire à la différence de nature qui sépare le rien de quelque chose, — pour me laisser croire que je puis y arriver ? Après tout, qui sait ?
30824
Est-ce que ça va moins bien quand ça va mieux ou l’inverse ? Hier, ironie de la gestion informatisée de l’existence par la semi-conscience de nos applications embarquées, j’ai reçu un message de mon téléphone m’alertant que, en moyenne, la distance totale parcourue par ma personne avait diminué ces 5 derniers jours, soit le temps, en effet, que j’ai passé vautré sur un matelas ou un autre parce que j’étais épuisé par cette espèce de virus contracté à Marseille ou en route pour, et c’est à peu près cela, la vie moderne : être observé en permanence par une machine qui ne comprend rien à la vie mais exprime à son sujet des milliards de vérités insignifiantes parce que systématiquement à côté de la réalité, non pas en désaccord ou en contradiction avec elle, non, simplement pas dans le ton, simplement sans aucune justesse. Et cela, n’est-ce pas une métaphore de notre vie en commun ? En permanence, nous sommes scrutés et, de cette scrutation permanente, on nous informe tout en inférant un certain nombre de données et de théories de ces données avec lesquelles données et lesquelles théories on entend organiser la vie sociale de la façon la plus cohérente, la plus rationnelle qui soit, et c’est vrai que cette organisation a l’air cohérente et rationnelle, et c’est sans doute vrai qu’elle l’est, mais elle n’est pas juste, elle ne sonne pas juste, il lui manque une oreille pour percevoir la nuance infime, presque rien mais presque tout, en réalité, qui distingue non pas le faux et le vrai, mais le faux et le juste. « Scrutin », c’est intéressant, je viens de vérifier dans le dictionnaire, est un mot qui date de 1789 (cela, à l’évidence, ne s’invente pas), et qui a pour étymologie le bas latin scrutinium, qui désigne l’action de fouiller, d’examiner. Le scrutin est donc moins la liberté donnée aux voix de s’exprimer (dans le but d’obtenir l’harmonie d’un choral) que la règlementation de leur examen, c’est-à-dire leur fouille en règle. La passion avec laquelle les êtres humains s’adonnent à la chose politique semble confirmer la vieille affirmation d’Aristote selon laquelle l’être humain est par nature un animal politique, mais je n’y crois pas, ou est-ce que je ne suis pas, moi, un être humain ? Pour une bonne partie, la vie sociale, dont G. vient de m’adresser un premier essai de maquette de couverture, repose sur une telle hypothèse. Et peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles personne (ou presque) n’a jamais rien compris à ce livre. Mais un livre, qu’est-ce que c’est, aujourd’hui ? Un support de communication, guère plus. Moi, je ne pourrais pas écrire un livre qui s’intitulerait Les derniers jours du Parti socialiste, non que je n’en sois pas capable, peut-être ne le suis-je pas, je n’en sais rien, comme je n’ai jamais ouvert le moindre livre de son auteur, je ne puis pas me prononcer à ce sujet, c’est que l’idée même d’écrire un livre qui porte un tel titre me paraît inconcevable, comme si l’on passait ainsi complètement à côté de ce que peut, à supposer qu’elle puisse quelque chose, ce dont je ne suis pas certain, l’écriture, un titre comme cela, ou comme Regarde les lumières mon amour ou Soumission, et j’en omets, je ne peux tout de même pas citer la masse écrasante de tous les livres que l’on commet chaque année, parce que tous ces livres, qui semblent pourtant différents les uns des autres, tous ces livres sont un seul et même livre, l’immense majorité des livres ne sont qu’un seul et même livre, un titre comme cela est une collection de fautes, faute de goût, faute morale, faute politique, etc., qui arrête l’écriture à sa pure présence dans le temps présent, la condamne à l’immédiateté. Immédiate, l’écriture est comme la machine qui enregistre des données et en livre une synthèse tous les cinq jours qu’elle prend pour une tendance : les faits semblent là, mais on n’y comprend rien. Or, n’y comprenant rien, les faits se dissipent et finissent par disparaître. On continue d’écrire, oui, comme un poulet sans tête continue de courir un certain temps encore après qu’on la lui a ôtée. (Et la machine, impassible, collectera ses données.)
29824
Me trouvant, à cause d’un virus que j’ignore et ne veux pas connaître (je laisse en effet à mon autopsie future tout le soin de révéler la vraie nature de mes mucosités), accablé d’une intelligence avoisinant celle d’une amibe en itt, je ne puis toutefois jouir du repos ordinaire qui fait le bonheur de mes contemporains puisque, par une sorte de ricanante ironie, vengeance du destin que j’ai probablement bien méritée, moi, j’ai conscience de ma bêtise, et me vois ainsi réduit à la contemplation de ma propre nullité, dépourvu d’idées, d’énergie, de réelles envies, de tout ce qui fait que, après tout, malgré tout, la vie vaut un peu la peine d’être vécue. Sans souvenir de quelque rêve remarquable, comme ce fût heureusement le cas hier, sans vision hallucinée à narrer, comme cela parfois peut arriver, ce journal ressemble à une machine dont, sans fin, le moteur tournerait à vide : il fonctionne, mais il n’y a personne pour lui donner une quelconque direction. Si je ne souffre plus de fièvre, je me sens fatigué, très, mon tympan droit m’a de nouveau abandonné, hier, en début de matinée, je me traîne lamentablement pour faire quelques pas, ai l’impression de passer ma vie à transpirer, à ahaner, sens une masse lourde et insignifiante dodeliner entre mes deux épaules, un peu au-dessus, là, oui, comment ? ma tête, dites-vous ? ah, quelle drôle de façon de s’exprimer, et à quoi sert-elle, « ma tête », comme vous dites, dans votre parler ? des quintes de toux étouffées font entendre le meilleur de mon élocution, et quant à mes mains, jadis prolongements d’une âme qui ne fut peut-être pas sans beautés, elles semblent pendre, désormais, désœuvrées. Le spectacle lamentable que j’offre à moi-même me déprime, un peu comme si toute mon existence était ainsi résumée, qui finissait toujours de la sorte, sans drame, sans tragédie, dans une léthargie banale, médiocrement mal. Aussi, comment en voudrais-je à mes semblables — quel étrange sobriquet, « mes semblables » — de préférer la éneplusunième polémique décevante au mémoire de ma santé fatiguée ? Qu’est-il, en effet, ce dernier, sinon la preuve que je suis comme eux et que cela n’est guère glorieux ?
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