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3.7.19

Des réponses d’ingénieur à des questions de philosophe. Tu t’interroges sur la place de l’homme dans le monde, et on te répond qu’on envisage de taxer l’eau, l’été, qu’en période de canicule, il faut penser à s’hydrater, à appeler les vieux, que si tes récoltes brûlent, il faut peut-être penser à cultiver autre chose, etc. etc. etc., mais en quoi est-ce que cela te permet de lutter contre la canicule, le réchauffement, le dérèglement, le bordel climatique, en quoi est-ce que cela te renseigne sur la place que tu es susceptible ou censé occuper dans le monde ? En rien. Absolument. On ne lutte pas contre la canicule, on ne refroidit pas la planète, on ne trouve pas une place sur terre, on apporte des réponses d’ingénieur à des questions de philosophe — on t’explique qu’on sait comment construire un pont, mais on n’a pas besoin de pont. Les ingénieurs t’expliquent comment tu peux t’adapter, mais il est peut-être temps de cesser de s’adapter. De cesser d’apporter des solutions techniques à des problèmes qui ne le sont pas. Ou plutôt, qui ont tout avoir avec la technique, le délire technique, l’excès technique, la destruction technique. Quand on y pense, c’est à peu près ce que disait Musil il y a un siècle environ, dans l’Homme sans qualités, on peut tout faire avec la science et la technique, mais on laisse l’essentiel de côté. On peut tout faire avec la science et la technique, mais on ne peut rien faire du tout. Ce n’est pas qu’il faille arrêter la science et la technique, non, mais ce n’est tout simplement pas ce dont nous avons besoin. Nous n’avons pas besoin de nous adapter, nous avons besoin de changer de vie. Et à cette question — comment changer de vie ?—, les ingénieurs et les scientifiques sont incapables de répondre. Ils n’ont aucune idée de la façon dont il faudrait chercher la réponse. La question de savoir commenta pris le pas sur toutes les autres. Du moment qu’on sait faire quelque chose, on le fait. Mais à la question à quoi bon ? personne ne sait répondre. Ou plutôt, personne ne répond plus parce que personne ne se pose plus la question de savoir pourquoi. On fait des choses, on verra plus tard. C’est déjà trop tard, tant pis.

Avez-vous vu une feuille, une feuille d’arbre ?
— Certainement.
— J’en vis une dernièrement, jaunie, avec un peu de vert encore, les bords légèrement pourris. Le vent la chassait. Quand j’avais dix ans, l’hiver, je fermais exprès les yeux et me représentais une feuille verte, brillante, avec ses nervures, sous le soleil. J’ouvrais les yeux et ne croyais pas la réalité. Ce que j’avais vu était trop beau. Et, je fermais de nouveau les yeux.
— C’est une allégorie ?
— Non… pourquoi ? Ce n’est pas une allégorie. C’est une feuille, tout simplement. Une feuille, c’est bien. Tout est bien.
— Tout ?
— Tout. L’homme est malheureux parce qu’il ne sait pas qu’il est heureux. Uniquement pour cela. Tout est là. Absolument tout. Celui qui le saura, deviendra aussitôt heureux, à l’instant même. La belle-fille va mourir, l’enfant vivra, tout est bien. Je l’ai découvert brusquement.
— Et si l’on meurt de faim, si l’on fait du mal à une petite fille, si on la déshonore, est-ce bien aussi ?
— Oui. Et si quelqu’un fend le crâne à celui qui a déshonoré l’enfant, c’est bien. Et si on ne le lui fend pas, c’est bien aussi. Tout est bien, tout. Et ceux-là sont heureux qui savent que tout est bien. S’ils savaient qu’ils sont heureux, ils seraient heureux ; mais tant qu’ils ne savent pas qu’ils sont heureux, ils ne sont pas heureux. Voilà toute l’idée, l’idée tout entière, et il n’y en a pas d’autre.
— Quand avez-vous découvert que vous étiez heureux ?
— La semaine dernière, mardi, non, mercredi, car c’était déjà la nuit.
— À quelle occasion ?
— Je ne m’en souviens pas. Je marchais de long en large dans la chambre… Qu’importe ! J’ai arrêté ma montre : il était deux heures trente-cinq.
— Comme signe que le temps devait s’arrêter ? »
Kirilov ne répondit pas.
« Ils ne sont pas bons, reprit-il tout à coup, parce qu’ils ne savent pas qu’ils sont bons. Quand ils le sauront, ils ne violeront pas la petite fille. Il faut qu’ils sachent qu’ils sont bons, et aussitôt ils deviendront tous bons, tous, jusqu’au dernier.
— Eh bien, vous, vous le savez maintenant, vous êtes donc bon ?
— Oui, je suis bon.
— Pour cela, je suis d’accord avec vous, murmura Stavroguine le visage sombre.
— Celui qui enseignera aux hommes qu’ils sont tous bons, celui-là terminera l’histoire du monde.
— Celui qui l’enseigna, on l’a crucifié.
— Il viendra et son nom sera le Dieu-Homme.
— L’Homme-Dieu ?
— Le Dieu-Homme, c’est en cela qu’est la différence.
— Ne serait-ce pas vous, par hasard, qui avez allumé la veilleuse devant l’icône ?
— Oui, c’est moi.
— Vous croyez maintenant ?
— La vieille aime que la veilleuse… et elle n’a pas eu le temps aujourd’hui, balbutia Kirilov.
— Et vous, vous ne priez pas encore ?
— Je prie toujours. Voyez cette araignée qui grimpe au mur ! Je la regarde et je lui suis reconnaissant de ce qu’elle soit là. »
Ses yeux brillaient de nouveau, et il fixait Stavroguine d’un regard fier et inflexible. Stavroguine, l’air sombre, le considérait avec une sorte de dégoût, mais sans la moindre ironie.
« Je parie que la prochaine fois que je viendrai vous croirez déjà en Dieu, dit-il en se levant et en prenant son chapeau.
— Pourquoi ?
— Si vous saviez que vous croyez en Dieu, répondit en ricanant Stavroguine, vous croiriez en lui ; mais comme vous ne savez pas encore que vous croyez en lui, vous ne croyez pas.
— Ce n’est pas du tout cela, répliqua Kirilov après un moment de réflexion. Vous avez renversé mon idée. Ce n’est qu’une plaisanterie d’homme du monde. Rappelez-vous, Stavroguine, ce que vous avez été pour moi.

Dostoïevski, Les démons.

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