9.4.20

Tout à l’heure, dans le jardin où nous passions une heure ou deux, elle et moi, c’est un peu idiot, mais alors que je regardais le ciel bleu parfaitement pur que rien ne semblait vouloir déranger, au fond duquel, loin, loin, très haut dedans, tournoyait un vol de goélands, formes géométriques blanches et lointaines, c’est un peu idiot, mais c’est ce que j’ai fait, j’ai dit à Daphné que, malgré tout ce qu’il se passait, et évidemment elle sait ce qu’il se passe, malgré tout ce qu’il se passait en ce moment, elle avait de la chance de vivre maintenant, en ce moment même, d’être là, à pouvoir regarder le ciel, et à le regarder en effet, parce qu’elle avait la chance de voir un ciel pur, sans le moindre avion dedans, imperturbé, expérience que nul d’entre nous, je crois, ne s’imaginait pouvoir faire un jour, que peu d’entre nous envisageaient même en tant qu’expérience — je veux dire par là : le ciel pour nous est l’endroit où passent les avions, ce n’est pas autre chose, et il nous paraît étrange, erroné, ce ciel dans lequel il n’y a pas d’avions mais seulement des oiseaux alors que c’est le ciel tel qu’il est, le ciel est comme ça, et pas autrement, nous avons mis quelque chose dedans, mais c’est quelque chose que nous avons mis, pas quelque chose que nous avons trouvé là, et c’est un peu idiot, mais c’est vrai que je trouve que c’est une chance de pouvoir faire l’expérience du monde tel que nous le trouvons et non tel qu’il est après que nous avons mis des choses dedans, alors, peut-être, ce n’est pas le monde tel que nous le trouvons que nous voyons en regardant le ciel par un bel après-midi de printemps, peut-être, en effet, n’est-ce que le monde tel que nous mettons des choses dedans moins les choses que nous avons mises dedans, mais c’est une expérience intéressante, je crois, enfin, c’est ce que j’ai dit à Daphné, et nous avons regardé le ciel tous les deux, un instant, et ce n’était pas kitsch, cet instant-là, aurait pu être kitsch, mais il ne l’était pas, parce qu’il n’était pas dépourvu de la conscience de son exception, de son originalité, à tous les sens du terme, peut-être, ce n’était pas un instant kitsch parce que je savais que c’était un instant bizarre, qu’il fallait profiter de cet instant-là parce qu’il ne sera probablement qu’un hapax dans l’existence, qu’il est réduit à n’être que cela, que l’on ne peut sans doute rien espérer d’autre que cela, cet instant bizarre quand on s’aperçoit que les choses ne doivent pas nécessairement être telles qu’elles sont mais qu’on ne peut rien y faire, qu’on les aime ou non, ces choses qui ne doivent pas nécessairement être telles qu’elles sont, cela ne change rien, elles sont comme elles sont, tout ce que nous pouvons faire, peut-être, c’est les regarder quand elles s’absentent, quand il n’y a plus là où l’on s’attend à les trouver, dans le ciel, d’avion.

IMG_20200409_134029__01