8.12.20

N’ayant pas parlé à Pierre au téléphone la semaine dernière, combien de jours se sont écoulés depuis que j’ai eu pour la dernière fois une conversation sensée avec un autre humain que moi-même ? Avant, avec S., nous pouvions parler pendant des heures, chaque semaine, et ces conversations étaient toujours enrichissantes, profondes, et joyeuses, mais cela aussi s’est délité ; il n’en reste plus rien qu’un souvenir vague et un chapitre dans un livre. Depuis combien de temps n’ai-je plus personne à qui parler ? Si je feuilletais en sens inverse les pages de ce journal, je crois que je trouverais des questions semblables à celle-ci, mais je n’en ai pas envie. Je n’ai pas envie de m’apitoyer sur mon sort, qui est triste, certes, mais d’un certain point de vue seulement. Peut-être faut-il s’habituer à parler tout seul, peut-être est-ce le seul moyen de ne pas devenir fou puisque ce n’est pas la solitude qui rend fou, non, c’est la disparition des amis, le fait que l’espace mental autour de soi se vide pour laisser place à un désert. À qui parlent-ils, ces amis qui ne me parlent plus ? C’est une question que je me pose quand je me fais la remarque qu’à moi, en tout cas, j’en suis la preuve vivante, moi qui parle tout seul, ils ne me parlent plus. Parlent-ils à d’autres (qui vaudraient donc mieux que moi) ? Ou ne parlent-ils à personne (eux non plus) ? Si j’essaie de faire le tour de la question (mon côté masochiste), je suis enclin à conclure que le problème, c’est moi. Et c’est vrai que j’avais envoyé par erreur un message à S. qui était en fait destiné Nelly, non à lui. Un message qui pouvait certes être mal perçu, mais qui faisait moins état de mon animosité (je n’en  avais pas) que de ma tristesse (j’en avais beaucoup). Parce que la distance avait commencé à se faire sentir, déjà et de plus en plus profonde, depuis longtemps, et que je savais bien ce qu’il finirait par se passer : plus un mot, rien qu’un grand silence impossible à combler. Est-ce qu’un jour quelqu’un prend conscience de quelque chose, d’une phrase comme Je n’ai plus rien à lui dire, ou est-ce que les choses tombent en ruines pierre après pierre ? Est-ce qu’on rase tout d’un coup ou est-ce qu’on laisse les choses s’effondrer ? Peut-être que les autres trouvent d’autres interlocuteurs que moi, mais moi, comment se fait-il que je n’en trouve pas d’autres qu’eux ? À qui parler ? C’est une question que je pose, c’est vrai, et si je la pose, disons, comme je l’ai fait il y a peu, dans un poème, on peut s’imaginer qu’elle est désincarnée, que c’est une figure de style, mais non, il n’y a pas de figure de style, rien que la réalité : je n’ai personne à qui parler. Ce matin, quand j’ai ouvert les volets pour chercher mes lunettes que je ne parvenais pas à trouver, il faisait nuit noire encore. Est-ce elle, la cause de mes pensées grises, cette lumière opaque, humide, teinte de veille d’hiver, phase descendante du jour vers la nuit la plus longue ? Pas de réponse. Ou celle qui suit. Hier, avec Daphné, nous avons commencé la lecture des Mille et une nuits. Il a bien fallu que je saute quelques passages pornographiques (telle femme enfermée dans une boîte par un génie en sort et incite les deux rois à venir remplir son trou, par exemple), quelques lignes tout au plus, quelques lignes à peine, mais le charme est là, intégral. Grand. Tout à coup, je me souviens de cette éditrice qui m’avait dit qu’elle ne publierait pas le volume de contes que je lui avais adressé (le dernier que j’ai écrit, inédit, Tout est de l’art, maudit en quelque sorte comme la Vie sociale, le dernier que j’écrirai) notamment parce qu’elle n’aimait pas trop Shahrâzâd. Et je me demande, en fait, s’il ne vaut pas mieux que je ne parle plus à personne, que je n’écrive plus rien pour personne, et que je consacre les heures que je perds avec des amis qui n’en sont pas, des personnes qui n’en sont pas, à faire la lecture à ma fille, à œuvrer à son éducation et, plutôt qu’à celle de ces faquins bavards et imbéciles, à l’édification de Daphné.