21.12.20

Des choses ouvertes dedans (« dans ma tête ») semblent vouloir rester fermées dehors (« dans le monde »). Étrange formulation, qui ne me satisfait pas, mais je n’en trouve pas d’autre, rien que celle-là pour dire quelque chose de complexe ou simple, est-ce que cela fait une différence ? Impossible d’entendre une autre voix parler que la mienne quand j’écris. Est-ce le genre de nécessité qui conduit à la solitude ? Je me souviens, après la mort de mes grands-parents et avant la mort de ma mère, nous fêtions Noël en famille le 21 décembre, et je me souviens aussi que cette originalité qui n’en était pas tout à fait une puisque c’était la date anniversaire du mariage de mes parents me rendait fier d’une certaine façon, ce qui est un peu idiot, mais qui avait du sens pour moi, à cette époque, un sens que je ne parviens à retrouver que partiellement, qui tient plus désormais du sentiment. Sentiment de souvenir. Souvenir d’un sentiment. Impression de le ressasser, ce souvenir, mais quand je jette un œil aux pages datées du 21.12.XX dans ce journal, je ne trouve pas mention de ce souvenir. Et pourtant, je le ressasse, c’est un fait. Hier, j’ai lu le titre d’un article qui laissait entendre qu’il était bon pour les vivants de passer du temps avec le corps des morts, le corps mort des morts, plus précisément, puisque nous sommes tous des corps de morts, des corps vivants de morts, qui deviennent des corps morts de morts, et à moi, cette idée que l’enjeu d’un deuil pouvait être de faire en sorte que les vivants aillent mieux, cette idée m’a paru scandaleuse et obscène. Après la mort de ma mère, je n’ai pas vu son corps (je n’ai pas voulu le voir à l’hôpital et elle avait choisi d’être incinérée), je n’avais pas envie de voir cette chose morte, privée de vie, et de faire comme si c’était ma mère alors qu’il est clair que ce qui faisait de cette amas de cellules-là ma mère n’était plus dans cet amas de cellules-là, était peut-être quelque part, était peut-être ailleurs, était peut-être nulle part, je ne sais pas, mais n’était pas là où j’aurais voulu qu’il fût. Il n’y avait plus de vie . Et l’idée d’instrumentaliser cette absence de vie pour faciliter la vie des vivants, qu’est-ce, sinon une idée de malades, de pervers, de fous narcissiques obsédés par l’idée d’aller bien ? Comment peut-on penser à aller bien après la mort d’un être cher ? La dignité, n’est-ce pas au contraire d’aller mal, d’aller à la pointe extrême du mal, et de sentir ce mal, de s’en pénétrer ? De vivre l’effondrement, la destruction, l’anéantissement. De tâcher de comprendre ce phénomène. La négation. La fin. L’absence de retour. L’époque qui conçoit le deuil comme passage vers le bien-être des vivants est une époque qui mérite d’être détruite. C’est une époque de nains égoïstes, d’enfants malades d’être sadiques, de monstres drogués au bien-être. Ce n’est pas une époque dans laquelle j’aimerais vivre. Et pourtant, c’est l’époque dans laquelle je vis. C’est drôle, non ? Une époque malade, donc, qui souffre de nombre de maux stupides, dont celui-ci, stupide entre les stupides maux : la dépression du bien-être. Un monde comme ça, tu sais, il est possible qu’il dure encore longtemps. La jouissance y ressemble tellement au désespoir, qu’on finit par ne plus rien comprendre. Et par s’en faire un mode de vie. À la vie, à la mort.