29.1.21

Ce n’est pas la paysage. À quelques kilomètres de là, à peine, c’est la zone commerciale qui s’étend, tirant ses langues de métal sur son négatif qu’elle domine, humilie, et ruine. Effacement de toute forme de vie au profit de jouissances factices produites à la chaîne. Les enseignes portent le nom d’êtres qui existent peut-être, mais si loin de là. Tout semble faux. Tout l’est. Ce n’est pas le paysage. Monté là, haut, au-dessus de la plaine, promontoire dérisoire d’un moyen âge qui semble mythique depuis tellement longtemps, les blessures d’un monde sans désir, où tout s’est assouvi déjà, avant même d’avoir eu lieu. Ce n’est pas le paysage, c’est une expérience. Une expérience que je fais, ici, justement, sans ignorance, sans succomber au kitsch pratique de la mauvaise foi, sans illusion de faire revivre un monde qui n’existe plus, n’existera jamais plus. (N’a jamais existé ?) Ici, les pieds dans une terre que tout rejette, je me contente de regarder autour de moi, de sentir le vent, de m’abreuver du bleu du ciel. C’est tout ce que je demande à mon époque, un moment de répit, un temps sans contemporain, sans parole toute faite que l’on se satisfait de répéter croyant dire quelque chose de drôle, d’émouvant, d’intelligent, de méchant. Tout ce que je demande à mon époque, qui s’évertue à chercher ce qui parle aux gens, c’est de ne pas me parler. De me laisser être là, en haut de la colline, au milieu des ruines de ce monastère fortifié, un courant d’air, pas une chose, pas une personne, un souffle d’air, une pensée qui ne sera pas prononcée. Ce n’est pas le paysage. Le paysage est un mensonge, idolâtrie d’un non-être, d’un fantôme, d’un non-mort, comme il est écrit dans le livre de vampires que nous lisons avec Daphné. Quelque chose qui survient sur les ravages dont nous nous repaissons, bêtes affamées toujours prêtes à engouffrer quelque chose, à civiliser le peu de sauvagerie qui se tient encore debout entre les immeubles qui se couchent sur l’horizon. Mais pourquoi des mots si durs, me dis-je en écrivant ces phrases ? Je ne sais pas. Sont-ils si durs que cela ? Sont-ils plus durs que les murs bâtis à la hâte dont on accable le monde que j’aurais pu aimer sans eux ? Durs comme la réalité : il n’y a pas de raison à notre naissance, nous sommes tombés ici par hasard, et notre seul pouvoir est de tirer le meilleur de la circonstance que nous sommes. Écho lointain, presque étouffé d’un fragment héraclitéen : εἰκῇ κεχομένων ὁ κάλλιστος · ὁ κόσμος. Ce que Bollack et Wismann traduisent par : Des choses jetées là au hasard, le plus bel arrangement, ce monde-ci. Je cueille un peu de thym. Que nous importe le reste ? L’enfant et moi jouons.