30.1.21

Nous sommes les êtres les plus intelligents de l’univers. La conscience de l’anomalie et du scandale que constituerait pour la raison la vérité de cette proposition sont au cœur de la conscience humaine. Qu’exprime notamment le cinéma de science-fiction extraterrestre, où des êtres venus de lointaines galaxies, et disposant donc d’une technologie bien plus avancée que la nôtre, fruit de leur intelligence supérieure, sont mis en scène venant à notre rencontre. Le fait qu’ils nous délivrent des savoirs que nous ne possédons pas et que nous ne parviendrions probablement pas à posséder sans eux n’est pas la métaphore d’un appel utopique à l’autodépassement de soi, mais plutôt une réaction à la cruauté de notre condition : oui, c’est à nous que l’univers a abouti, nous sommes le sommet de la création. Or, ce qui pouvait paraître il y a quelques siècles encore comme une magnifique vérité, le doigt de Dieu nous ayant touché pour accomplir sa mission ici-bas, qui peut encore y croire aujourd’hui ? Défunte fable. Nous sommes les êtres les plus intelligents de l’univers est une proposition qui se renverse et s’oppose à elle-même : l’univers est d’une bêtise infinie dont nous sommes l’aboutissement. Est-il étonnant dès lors de voir de grands scientifiques épouser les croyances populaires pour postuler l’existence d’aéronefs pilotés par des êtres supérieurs venus des confins de l’univers ? Quel esprit rationnel pourrait en effet supporter l’idée que l’univers n’a rien de mieux à nous proposer que nous ? La fonction que jouait pour la conscience humaine le messie n’ayant plus guère de crédibilité, nous sommes renvoyés à la noire finitude de notre condition : nous sommes indépassables. L’espoir qu’un être nous libère de nous-mêmes et nous permette de nous transcender est chimérique — nous sommes coincés dans cet espace-temps étriqué, entourés d’infini et indécrottablement finis. Ce film sur lequel je suis tombé hier soir, Arrival, avait tous les charmes pour lui, à commencer par l’attention portée au langage incarnée par son héroïne linguiste. Mais il ne faisait que remettre au goût d’un jour féministe le fantasme dont est victime lui aussi le scientifique Avi Loeb, lequel, face à l’astéroïde Oumuamua, cherche à faire la plus grande découverte de l’histoire de l’humanité. Et se heurte à un bloc de glace, froid et muet. C’est une terrible vérité que l’univers soit froid et muet et que nous, les bavards que nous sommes, soyons les seuls êtres capables d’articuler. Il faut toutefois l’accepter et acquiescer à ce monde tel qu’il est : si des intelligences civilisées à nous supérieures existaient, auraient-elles seulement envie de nous parler ? En douter ne serait-ce pas le premier pas sur le chemin de la sagesse ?