19.4.21

Comme je suis un raté, ne me reste plus qu’à me réussir. Phrase bizarre, mais qui me semble exprimer précisément, j’allais dire mon état d’esprit, mais non : l’état de ma vie. Depuis l’an dernier, ce qu’on appelle désormais « le premier confinement », je n’ai pas gagné un centime, ou presque pas (il faut que je fasse les calculs), et il ne semble pas que cela soit sur le point de changer. C’est vrai que je n’accorde pas de valeur à l’argent, mais comme, dans le monde dans lequel je vis, c’est la seule chose qui compte, il faut bien que je fasse avec. Mais comment faire avec ? Je n’en ai pas la moindre idée. Quand me la suis-je dite, cette phrase, exactement ? Hier soir avant de m’endormir ou ce matin au réveil ? Quelle différence ça fait ? Histoire de savoir si la nuit avait fait son œuvre, si je me trouvais plus avancé au réveil qu’au coucher, ou si c’était la même chose absolument, aussi inerte que le soleil, nihil novi, etc. À Nelly, à qui je parle de tout cela, je dis tu m’aimes trop. Mais peut-on aimer trop quand on aime vraiment ? Je ne sais pas. Et puis qu’est-ce que tout cela veut dire ? Ce matin, pendant que le voisin semblait s’efforcer d’abattre les murs avec sa perceuse et que de barbares jardiniers s’acharnaient à raser les plates-bandes de l’univers, j’ai commencé la relecture des épreuves de Morton Feldman. Que le temps passe lentement. Je déteste corriger les épreuves, il faudrait retrouver un état d’esprit (cette fois, c’est bien l’expression que je veux employer) qui n’est plus le nôtre, qui ne peut plus l’être, il faut en inventer un autre, qui ne peut pas forcément l’être. Je me force. Il le faut bien. Et le bruit assourdissant de la bêtise humaine me ralentit, mais j’avance quand même. Est-ce une espèce de leçon de morale ? Je n’espère pas.