Que je sois enclin à penser que rien n’en vaut vraiment la peine, cela ne signifie pas que j’estime dans le même temps que j’aie raison d’être enclin à penser que rien n’en vaut vraiment la peine ; — c’est ce que je pense, voilà tout. Et encore, « je pense », je ne suis pas certain que ce soit l’expression qui convienne : « quelque chose me fait penser que… » serait sans doute une formulation plus exacte tant il me semble que je ne pense pas que p mais que je suis pensé par p, que toute ma vie est pensée par ce sentiment que rien n’en vaut vraiment la peine, que toute ma vie se trouve subsumée là. Je sais toutes les objections que l’on pourrait me faire, c’est moi-même qui me le fais le premier, qu’il y a pire ailleurs, que ce n’est pas si mal, pas si grave, que c’est très petit-bourgeois de se plaindre, si j’étais un écrivain révolutionnaire, je ne me plaindrais pas, je créerais, et puis encore toutes les autres objections auxquelles je ne pense pas en ce moment, auxquelles je n’ai pas envie de penser en ce moment, je sais tout cela, mais tout cela ne change rien, d’autant moins que, quand même je ne suis pas un écrivain révolutionnaire, quand même je ne suis qu’un petit écrivain de troisième ou quatrième ou moindre catégorie encore, je ne cesse pas d’écrire, je continue d’écrire, envers et contre tout, malgré l’indifférence quasi générale. Et je sais aussi que cela, cette indifférence quasi générale dont je parle, j’en ai déjà parlé et que le fait d’en parler ne change rien à l’histoire, c’est sans efficace aucune, cela aussi, je le sais, mais je n’écris pas pour faire plaisir à un public, j’écris pour aller au fond des choses, pour dire la vérité, pour inventer quelque chose qui n’existe pas, me révolutionner, changer quelque chose pour le meilleur. Rien n’en vaut vraiment la peine, c’est le sentiment qui se dégage de l’examen de moi, de la mise à plat de mon existence, comme la projection du globe sur une surface plane, de l’étude de la mappemonde de moi-même, ce que je suis, qui je suis, comment je le suis, ce que cela me fait, qu’est-ce que je puis y faire, et tout ce que tu voudras. Je ne prétends pas être moralement bon, je prétends simplement ne pas mentir, ne pas tricher, je prétends être authentique en une époque où tout le monde me semble s’efforcer de ne l’être pas. Est-ce une explication ? Je ne suis pas certain que ce soit ce que je cherche, une explication, en tout cas, pas une sorte de mécanisme causal, si c’est ce que l’on entend par là, je cherche à faire quelque chose de mieux, quelque chose de meilleur. Pour cela, il faut que je me regarde tel que je suis, sans complaisance, et que je me voie tel que je suis : gras, bête, vaniteux et raté. Sinon, comment pourrais-je devenir quelqu’un d’autre, comment pourrais-je valoir mieux un jour, un jour peut-être, que tous ces gens que je méprise et qui me volent mon monde, comment pourrais-je valoir mieux un jour, un jour peut-être, valoir mieux que moi-même ?