J’ai du mal avec la laideur qu’on m’impose. Est-ce la saison ? Est-ce quelque chose dans l’air ? Est-ce moi ? Peut-être que c’est moi, c’est vrai, j’ai l’impression d’avoir les idées claires et que, à contresens, toute cette laideur ne tend à produire qu’un effet et un seul : les obscurcir. Comme si c’était cela, l’unique cause que défend la laideur : obscurcir les idées. Or moi, voir mes idées obscurcies, je n’en ai pas envie. J’ai envie de garder mes idées claires, et d’éclaircir celles qui ne le sont pas encore, plus avant celles qui ne le sont pas suffisamment. Jeter un jour nouveau. Littéralement. J’écris pour cela. Aussi pour cela. D’où la forme étrange, je le conçois, la forme étrange que prend mon écriture, laquelle ne ressemble pas aux canons de la mode, n’épouse pas les formes auxquelles on accorde grand prix, qu’on acclame à grands cris. Faut-il que je ferme les yeux ? Même les yeux fermés, je puis avoir les idées claires, mais je préfère garder les yeux ouverts. Si on le regarde du bon côté, le monde est beau. Le problème, c’est que, pour espérer voir la vérité, ou quelque chose qui ressemble à l’idée que l’on s’en fait, il faut le regarder de tous les côtés. Et donc, cette indicible laideur ; non qu’elle ne puisse pas être dite, mais que je répugne à la dire. Je n’ai pas la moindre envie de la dire. On pourrait soutenir que c’est mon droit, mais ce n’est pas une question de droit. Plutôt de sens esthétique. Oh, je sais le sort qu’on réserve au sens esthétique, lequel n’est pas une seconde nature, mais le produit d’une classe sociale. La doxa bavarde de qui n’a pas d’idées. (Le livre, je le dis en passant, je ne savais pas où le dire ailleurs que sous la douche, alors je le dis ici, pas mieux que comme ceci, rapidement, le livre de Sally Price, Arts primitifs, regards civilisés, que j’avais commencé à lire il y a quelque temps est tout à fait comme cela, qui repose sur un seul argument : « Bourdieu a dit. » Le nouveau catéchisme. Qui n’aurait pas envie d’être athée ?) Mais c’est tellement simpliste. Et moi, il me semble que je fais tellement d’efforts pour laisser passer la laideur sans rien sentir, sentir le moins possible, ressentir le moins possible, souffrir le moins possible, continuer de vivre ma vie, et continuer de suivre ma piste jusqu’au bout. Le problème avec la laideur, ce n’est pas qu’elle existe, nous n’y pouvons rien, c’est une tendance de l’humanité à laquelle nous ne pouvons pas échapper, ce n’est pas que nous y soyons soumis, c’est qu’elle nous fait dévier, elle nous entraîne là où nous ne voulons pas aller, nous fait sortir de la piste qu’à grand peine nous nous efforçons de tracer pour ne pas nous perdre totalement, pour continuer à avancer, aller quelque part, même si, non, on ne sait pas toujours très bien où c’est ça, quelque part. Et il faut moins lutter contre la laideur que lutter pour poursuivre notre chemin.