Cependant que, dehors, une ultime manifestation se prépare, dans la pénombre recluse mais volontaire, je pense à autre chose. Je trace des itinéraires pour des voyages que je ne ferai pas, du moins pas tout de suite. Ce matin, sous la douche, j’ai pensé à vivre, vivre maintenant, et non plus tard, comme on a trop tendance à le faire, se contentant la plupart du temps d’être vécu par la vie, de suivre le cours des jours, un rythme qui n’est pas le nôtre, le tempo de la vie sociale, trop lent, trop rapide, à côté, pas dans le temps, ou trop rarement. Jouer sa propre musique. C’est à cela qu’il faut s’attacher, sans imitation aucune. Son son. Depuis hier, je fredonne une mélodie de ma composition sur laquelle j’ai écrit des paroles en anglais. En courant, à un moment même, à force de la répéter, c’en devient presque insupportable, comme si je ne pouvais pas m’en empêcher. Vivre tout de suite, qu’est-ce que cela veut dire ? Peut-être que j’ai dépassé la moitié de ma vie. Peut-être qu’il faut que je cesse de me préoccuper des résultats lointains de mes activités. Comme ce que j’ai répliqué à Nelly qui me disait qu’elle avait aimé le chapitre du jour sur le voyage en Italie : « J’écris un livre que personne ne publiera, ça occupe. » « Un de plus », aurais-je dû préciser, mais ce n’était pas ce que je voulais dire. Enfin, si, c’était ce que je voulais dire, mais je n’aurais pas dû vouloir le dire, je devrais vouloir dire autre chose, quelque chose de plus lumineux. Vivre tout de suite, c’est peut-être ce que l’expression, qui au sens littéral ne veut pas dire grand-chose, veut dire : ne pas se soucier de ce qu’il adviendra de ce que l’on est attaché à faire parce que l’on n’a aucun pouvoir là-dessus, abandonner aussi le pouvoir, et n’être que dans le temps de l’activité, que dans l’écriture. Hier, je me suis mis en colère contre Daphné, et je lui ai dit que je la détestais. C’était évidemment excessif, tant que grotesque, mais nous nous ressemblons tellement que, parfois, c’est trop pour moi. D’où la crise de nerfs. Je devrais mieux me maîtriser. C’est moi, l’adulte. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que j’ai des rides sous les yeux et des cheveux blancs ? Que je dois garder mon sang-froid ? Mais je n’ai pas le sang froid. J’aurai le sang froid quand je serai mort. Tu vois, on y revient. Vivre tout de suite. Quitte, quelquefois, à faire n’importe quoi. Ce matin, dans la cuisine, j’ai pris Daphné dans mes bras, et je lui ai demandé pardon, j’avais exagéré. Elle m’a dit qu’elle aussi, et qu’elle savait que je ne le pensais pas. Qu’est-ce que je pense alors ?