Ces derniers jours, il m’arrive de remercier la vie d’être en vie. Parfois, la vie, je l’appelle dieu, mais comme cela ne veut pas dire grand-chose, du moins pas ce que j’ai envie de dire, je dis la vie, je dis ô vie, merci de me permettre d’être en vie. Je sais que cette phrase ne veut pas dire grand-chose, sinon rien du tout, pas plus quand je la pense en levant la tête vers le ciel et la prononce alors en mon for intérieur que quand je la pense, la nuit, couché dans mon lit et que, avant de m’endormir, je la prononce alors en mon for intérieur. Pourquoi est-ce que je continue de la penser et de la prononcer si je sais que cette phrase n’a pas de sens ? La raison n’exigerait-elle pas de l’éliminer ? Peut-être, mais ce n’est pas tout, la raison, il y a plus que la raison, plus grand, plus puissant, plus profond, il y a la vie. Je remercie la vie d’être en vie alors que la vie n’est pas responsable de ma vie. La vie n’est pas une personne. Comme la vie n’était pas une personne, on en a inventé une qu’on a appelée dieu, mais moi, je n’ai pas besoin de ce mot, pas besoin de penser ni de prononcer ce mot pour dire ce que j’ai à dire, même si, parfois, il m’arrive de prononcer ce mot parce que c’est ce mot que les êtres humains ont pris l’habitude de dire dans ces circonstances, plutôt que de dire la vie. La vie n’est pas une personne, ce n’est donc pas elle qui me permet d’être en vie. Personne ne me permet d’être en vie. Le fait que je sois en vie est le fruit du hasard, et c’est peut-être le fruit de cet arbre-là que je remercie quand je remercie la vie d’être en vie, je remercie le hasard, c’est-à-dire : j’acquiesce au hasard, je l’accepte, je l’accueille et je l’aime. Tout à l’heure, j’ai résolu une question que je n’étais pas arrivé à résoudre jusqu’à présent. Il faut dire que je ne me l’étais pas posée. J’ai résolu la question de savoir pourquoi, lorsque j’y étais allé, je n’avais pas aimé Naples. J’ai ouvert un fichier sur mon ordinateur et j’écris l’ébauche de cette explication qui remonte loin, jusqu’à mes racines mêmes. Après avoir créé ce fichier, j’ai créé un dossier, le dossier « péninsules », du nom de ce carnet de voyages que j’ai commencé à écrire avant même d’être parti, sauf que le -s de voyages signifie que ce n’est pas simplement le carnet de ce voyage que je m’apprête à faire cet été, mais des voyages que j’ai faits, de tous les voyages que j’ai faits, et des voyages que d’autres ont faits, etc., en Italie, et j’ai rangé ce fichier intitulé « Naples » dans le dossier intitulé « Péninsules », où il trouve sa place, en attendant que je le développe plus avant. Voilà comment j’écris, sans plan, mais avec une ligne directrice, une idée force, comme on dit, je dirais plutôt, moi, une idée puissance. Quand on a les idées suffisamment claires, et quand on est suffisamment disposé à les éclaircir, quand on se sent suffisamment fort pour avoir le courage d’éclaircir ses idées, d’éclaircir les idées, on n’a pas besoin de plan, on n’a pas besoin d’artifice, on n’a besoin que de suivre les idées comme on suit le guide, histoire de voir où elles nous mènent. Nous n’avons pas d’idées, ce sont les idées qui nous ont, c’est-à-dire qui nous mènent. Guide, comme dieu, ce n’est peut-être pas le bon mot, mais il paraît qu’il faut mettre des mots sur les choses. C’est dommage. Il vaut mieux y mettre des phrases. Les laisser s’enrouler autour des choses, prendre de la distance avec les choses, faire des choses avec les choses. Suivre les idées pas comme on suit un guide mais comme on vit dans la langue. Sel de l’eau de mer. Sucre d’un fruit che si mangia, si beve, si lava la faccia. À s’en lécher les lèvres.