six juillet deux mille vingt-trois

Depuis quelque temps, je l’ai constaté, les statistiques de visite de mon site sont en baisse. Pourquoi est-ce que je consulte les statistiques de visite de mon site ? Ça, c’est une vraie question, oui, mais c’est une autre question. Trop psychologique pour que je ne la laisse pas ici de côté. Tâchant de savoir pourquoi les statistiques de visite de mon site étaient en baisse, j’ai supposé que, peut-être, je n’intéressais plus les gens. Et si c’est vrai que je ne les ai jamais intéressés, encore moins que d’habitude, me suis-je interrogé, est-ce seulement possible ? Et la réponse s’est imposée à moi, dans toute son évidence : oui, ça l’est. Comme, fondamentalement, je raconte toujours la même chose, ce n’est pas le contenu du propos qui est à mettre en cause, mais la lassitude, sans doute, que la mêmeté du propos aura fini par induire chez le lecteur qui, il faut le comprendre, le pauvre petit chaton, n’en peut plus de lire le récit de mes turpitudes interminables. Que faire dès lors ? Eh bien, là où le capitaliste ordinaire (qu’ils le veuillent ou non, tous les Occidentaux sont des capitalistes, même s’il en existe de plusieurs genres, comme je l’expose succinctement ici), là où le capitaliste ordinaire entreprendrait de restructurer son propos pour attirer plus de monde, le capitaliste extraordinaire que je suis n’en fait rien, mieux : ne fait rien. N’ayant rien à gagner à écrire ce journal — en effet, je me refuse à demander de l’argent à quiconque pour le lire, trouvant le financement participatif moralement abject, en plus d’être une preuve, s’il en fallait une, que nous sommes tous des capitalistes asservis par l’argent, soumis à la valeur —, je puis continuer à faire les choses comme j’ai commencé de les faire, dans la pauvreté, certes, mais dans une indépendance totale et sans limites, débarrassé de toute contrainte a priori, libre comme l’air, ou pour mieux dire : libre comme l’écriture. Qu’on ne se méprenne pas sur ma personne, toutefois, n’ayant pas fait vœu de pauvreté, et n’ayant pas grand-chose en commun avec les Carmes déchaux, je n’aurais rien contre l’idée qu’un mécène me donnât de l’argent, et beaucoup si possible, de l’argent pour vivre, mais un tel don se devrait d’être inconditionnel : le principe de la résidence, de la bourse, du financement condamne qui les sollicite à s’exécuter. Par exemple, l’idée de vivre à Rome me fait objectivement rêver, mais pas celle de remplir un dossier de résidence pour aller faire l’imbécile à la Villa Médicis (malgré le sublime du lieu, enfin, j’imagine, je n’y suis jamais entré pour des raisons que l’on devinera aisément). Et puis, il y a encore autre chose, — qu’écrire ce journal dans les conditions dans lesquelles je l’écris (c’est-à-dire des conditions qui n’ont absolument rien à voir avec les conditions dans lesquelles Gide écrivit son journal, pour faire une comparaison qui explicite mon propos) est un acte d’émancipation : émancipation des genres (le nom de « journal » ne doit rien à une quelconque référence littéraire, quand même ce serait quelque chose comme cela que j’avais en tête en commençant à écrire ce journal, je m’en suis libéré, le journal ne doit son nom qu’à sa quotidienneté), émancipation du milieu (ici rien ne vient se placer sous l’autorité de l’éditeur, du critique, du libraire, ici n’existe que l’autorité de l’auteur), émancipation de la valeur (la seule personne qui paie pour ce journal, c’est moi, pour héberger le site sans publicités sous une adresse autonome). Acte d’émancipation et, donc, exercice de liberté, entreprise qui ne doit rien à personne, qui réalise en quelque sorte le projet utopique d’une autonomie inconditionnelle. En tant qu’œuvre, et dans sa composition, ce journal est une île. En tant qu’être, je suis une île. Et nous ne gagnerions tous à en être autant.