L’art peut-il encore exaucer nos désirs ? Dans Vers un avenir radieux (Il sol dell’avvenire, en italien), de Nanni Moretti, il y a une scène où Giovanni, l’alter ego de Nanni à l’écran, se trouve sur le tournage d’un film dont sa compagne est la productrice. Il s’agit de la scène finale d’un film ultra-violent où l’un des acteurs tient en joue un autre, à genoux, un pistolet braqué en direction de sa tête. Giovanni, incapable de demeurer spectateur, arrête le tournage et propose de s’interroger sur les questions esthétiques et éthiques que soulève cette scène et la violence qu’elle glorifie. Convoquant aussi bien Renzo Piano que Kieslowski pour justifier son propos, Giovanni retarde le tournage d’une nuit. Au petit matin, épuisé, n’arrivant pas à joindre Martin Scorsese à qui il veut demander de convaincre l’équipe de tournage qu’elle est dans l’erreur, il finit par abandonner et rentre se coucher. Alors que la caméra le filme en train de quitter le plateau, à l’arrière-plan, le tournage se déroule jusqu’au bout, indifférent à l’intervention de Giovanni. Le personnage armé crie au personnage à genoux : « Crève, sale traître ! » et l’abat d’une balle dans la tête. Acclamation du réalisateur, embrassades, triomphe romain à prévoir. L’art ordinaire. Qui n’a jamais rêvé d’interrompre l’exécution de l’art pendant qu’il en est encore temps, avant que tout soit saccagé ? Qui n’a jamais rêvé d’intervenir dans le cours de l’histoire afin de la changer, comme ça, rien qu’en parlant, en prolongeant toute la nuit la discussion ? Il peut paraître absurde, de nos jours, alors que tout a été vendu au marché et que ne demeure rien de l’idée de l’art sinon des remugles, de vouloir encore défendre le credo wittgensteinien de l’unité de l’éthique et de l’esthétique (« Ethik und Ästhetik sind eins », Tractatus Logico-Philosophicus, 6.421), et qui s’égare sur cette voie semble n’être qu’un doux rêveur ; pourtant, c’est presque un devoir. Nous ne sommes pas obligés d’adhérer au dogme de la valeur de la valeur. Nous ne sommes pas obligés d’abdiquer devant le marché. Nous ne sommes pas obligés de renoncer à notre désir que le monde soit bel et bon. De tels désirs ne sont pas naïfs, c’est leur négation systématique qu’accomplit l’industrialisation de l’art et de la culture qui fait de nous des cyniques. L’immanence, puisque c’est peut-être de cela qu’il s’agit, l’immanence ne nous condamne pas à l’opportunisme le plus bas. Bien comprise, elle nous incite même à l’exact contraire : c’est ici que doit être établie la république des fins. Sans horizon utopique, nous sommes privés de toute profondeur (nous sommes vendus au marché), mais cet horizon n’est pas sans date, toujours repoussé un peu plus tard, c’est ici et maintenant qu’il faut le rendre sensible. Il faut affirmer ce que plus personne ne veut affirmer : la réalité du continuum. Les choses ne sont pas séparées les unes des autres, elles sont liées entre elles, et c’est ce lien qu’il faut mettre à jour. Quand, toujours sur le plateau du film, Giovanni cite le propos de Calvino nous rappelant que Pavese est mort pour que nous apprenions à vivre, il met l’accent sur cette continuité : les choix esthétiques que nous faisons ne sont pas étrangers aux choix éthiques qui gouvernent nos actions. Le culte de la valeur pèse lourd sur les consciences et sur les œuvres, il s’impose à nos vies, les enrégimente pour les dissoudre. La valeur brille, c’est vrai, et nous aveugle. Il faut oser affronter cela.

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