huit juillet deux mille vingt-trois

Libre ascèse, sans dogme préexistant, sans inclusion collective, rien que l’individu lui-même qui invente sa nouvelle autonomie, parût-elle fantaisiste, farfelue voire, à qui ne comprend jamais que de travers. Dans ses Syllogismes de l’amertume, cette phrase de Cioran : « Qui n’a pas contredit ses instincts, qui ne s’est pas imposé une longue période d’ascèse sexuelle, ou n’a point connu les dépravations de l’abstinence, sera fermé au langage du crime comme à celui de l’extase : il ne comprendra jamais les obsessions du marquis de Sade ni celles de saint Jean de la Croix. » Lisant ses Cahiers, j’avais détesté Cioran, à cause de l’impression que ce livre me donnait de fouiller dans le linge sale de l’auteur, alors que la pensée non polie est formule creuse. Il n’y a que la perfection de la forme qui accorde quelque sens à la chose dite. En vérité, cette dichotomie (forme / contenu) ne vaut que pour les pensées débraillées, les phrases difformes. La phrase nietzschéenne de Cioran me rappelle que je n’ai pas bu une goutte d’alcool depuis trois semaines. Certes, le mot « ascèse », pour qui a lu Nietzsche avec la passion de la fin de l’adolescence, a toujours une connotation péjorative, mais l’ascèse en tant que telle peut être l’exercice supérieur de la liberté : privation de soi par soi, rejet de l’ordre social, affirmation plus grande. Partout, nous sommes encouragés à consommer, ivres morts, toujours plus, bien au-delà de la satiété. Je ne donne aucun sens politique à l’ascèse : l’ordre social est entièrement politique, expression de ce libéralisme détraqué qui est devenu la monnaie avec laquelle nous payons le prix de nos renoncements, de nos désillusions, de nos faux espoirs, de nos mensonges, de nos utopiques délurées. Libre ascèse, refus de la politique, ce n’est qu’une seule et même chose, qui peut s’appeler aussi « négation de la valeur de la valeur. » Et ce qu’affirme cette négation, c’est la vitalité de ma nature. Pense aux ressources qu’il faut mobiliser pour voir le monde tel qu’il est et résister à ses sollicitations, malgré le charme de sa duperie. Ne te contente pas d’y penser, ressens-le dans tout ton corps. Cette vibration, c’est une musique nouvelle, c’est un monde neuf qui s’ouvre à qui tend l’oreille. Assis au Jardin du Luxembourg, les grosses fesses qui débordent du minishort de la touriste me dégoûtent. Pourquoi me semble-t-il que je suis condamné à souffrir la réalité ? C’est la seule manière d’expier le péché d’exister que je n’ai pas commis.