Tu crois avoir trouvé un petite plage isolée et tu tombes sur de gros vieux en train de se faire griller la bite au soleil. Alors tu rebrousses chemin en espérant qu’ils ne t’aient pas aperçu. Tu réfléchis un instant et tu te dis : Mais évidemment, c’est parce que la plage est isolée que de gros vieux viennent s’y faire griller la bite au soleil. S’il y avait du monde, ils iraient ailleurs : pour les activités qui accompagnent la grillade de bite au soleil, il vaut mieux se trouver un petit coin tranquille. Tu avais donc bien trouvé une plage isolée, la seule chose que tu n’avais envisagée, en plus de cette découverte, c’est que d’autres l’aient trouvée avant toi, qui s’y faisaient griller la bite au soleil, tandis que toi, tu voulais. Tu voulais quoi ? Je ne sais pas, contempler l’horizon. Quel con. L’isolement est un leurre, voilà, la vérité, tu trempes dans le monde au point d’être submergé. Mais qu’est-ce que le monde ? me suis-je demandé ensuite, constatant que c’est un terme que j’emploie souvent sans avoir jamais pris la peine d’en donner une définition précise. Peut-être ne faut-il pas de définition précise, je ne prétends pas que ce soit nécessaire, non, mais au moins ne pas trop être dans le flou, non ? Suis-je dans le flou ? Je ne crois pas. C’est quoi, le flou ? La myopie, la sueur dans les yeux, l’aveuglement à cause du soleil ? Tout cela, et d’autres. Mais revenons au monde. Quand je dis « le monde », je peux vouloir employer un synonyme de l’univers, ou penser à « alles was der Fall ist », ou au cosmos grec, ou je ne sais trop à quoi d’autre, à tant de choses, en fait. Quand je dis « le monde », je peux vouloir parler de la société, « le monde » est alors une sorte d’abréviation du « monde social ». Mais, quand je dis « le monde », je peux aussi vouloir parler de tout ce qui s’oppose à moi, m’empêche de m’épanouir, de me développer, de vivre et de sentir et de penser comme je l’entends, tout ce qui me nuit, que cela cherche ou non volontairement à me détruire, me nuit du simple fait que c’est. Le monde, alors, n’est pas ce qui s’oppose au moi, le non-moi des post-kantiens, mais ce qui porte en soi la possibilité de la destruction de l’individualité. Si par « le monde », on peut aussi vouloir entendre une sorte de perfection éthique et esthétique, alors « le monde » peut aussi être ce qui s’oppose au monde, le monde peut être la négation du monde, le monde peut porter en lui la négation du monde. Un peu plus loin sur le sentier des douaniers, j’ai trouvé un endroit qui n’était pas complètement isolé mais qui, n’étant pas surpeuplé, il y avait à quelques dizaines de mètres de moi une mère avec son enfant, et quelques mètres plus loin encore, un homme assis torse nu qui se tenait raide comme un piquet, et puis à ma droite tout près, un sac sans son propriétaire probablement parti nager, aurait pu être parfait, presque parfait, si un énorme bateau de croisière de la Mediterranean Shipping Company n’avait pas été en train de traverser la baie, faisant retentir fièrement son odieuse sirène. Brôôôôôôôôôômmmmmm ! En effet, le monde ne se contente pas seulement d’être laid, il le fait savoir, et plus c’est clinquant, et plus c’est bruyant, et plus c’est vulgaire, et mieux c’est. Tu vois, me suis-je dit, la Méditerranée, c’est cela, et les migrants, et le pape qui vient donner sa leçon de morale, et toutes ces horreurs, mais c’est aussi l’abbaye du Thoronet, l’art cistercien sous le soleil de Provence. Et puis aussi, l’idée que je me fais des choses, de ce qui est ou pourrait être, une certaine qualité de lumière que je suis peut-être le seul à percevoir, cela je ne le sais pas, mais n’existe pas moins d’être unique. Il y a des lieux qui s’opposent farouchement à l’esprit. D’autres qui lui seraient propices, ou qui l’ont été, et qui le redeviendront peut-être un jour, mais qui sont colonisés. On ne peut s’y tenir sans s’y sentir agressé. Tout ce que je désire, c’est un lieu qui serait propice à mon esprit, un lieu où il pourrait s’épanouir librement, dans ce lieu, une maison qui surplomberait une forêt de pins, disons les choses ainsi, il y aurait une pièce où je pourrais m’enfermer avec mes livres pour écrire. Que ce que tu désires, ce soit précisément ce que le monde te refuse, qui t’offre à la place tout et n’importe quoi, principalement des choses dont tu n’as nul besoin, n’est pas la moindre des ruses qu’il met en œuvre pour te gâcher l’existence. Fais en sorte qu’il ne réussisse pas.

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