En 1502, raconte-t-on, depuis l’une des fenêtres de la chambre que nous occupons à Gênes, la belle, jeune, et noble Tommasina Spinola tomba éperdument amoureuse de Louis XII. Toutefois, ce dernier, venu sceller une alliance avec le doge, repartit dès le lendemain. Après son départ, mal informée, Tommasina, le croyant mort, mourut de chagrin. Quelques années plus tard, le roi revint à Gênes. Apprenant la mort de la belle, il eut ses paroles pleines de regret : « Quel parfait amour pourtant, c’eût été. » D’amour parfait, en vérité, il n’y en a pas, mais cela, les conteurs d’histoire répugnent à l’avouer. L’amour, le vrai, en fait, crie, pue, dérape, s’engraine, ne ressemble à rien de connu. Si l’amour sent bon, tient la route, est paisible, a été vu à la télé, au ciné, ou sous les traits d’une blonde peroxydée, ce n’est pas de l’amour, non, ce n’est pas de l’amour. Mais qu’est-ce que c’est ? Eh bien, comme le déclara un jour, paraît-il, Francis Poulenc en parlant de la musique de feu le Groupe des Six, c’est de la merde. J’aime bien cette chambre, cela dit, ce n’est pas la question, mais la réalité est tellement différente. Quand on sort dans la rue, tout de suite à gauche, il y a un disquaire diy et dans la rue qui conduit à pied depuis la Piazza delle Vigne à la via Garibaldi, il y a des putes qui tapinent et pas des bombasses, non, des vraies, ou enfin, ce que j’imagine être des vraies, parce que, moi, des putes, je n’en ai jamais fréquenté. Alors, qu’est-ce que j’en sais ? Rien, si ce n’est que ce n’est pas moins beau que Tommasina et Louis XII, même si je n’aime pas trop les gens tatoués, il y a un caffè qui fait un super aperitivo, et quand les cloches de l’église VNA EX SEPTEM ECCLESIIS ont sonné, tout à l’heure, j’ai eu des frissons qui me grimpaient dans le dos et qui, montés sur le faîte, redescendaient d’où ils étaient venus. D’autant que, marchant dans les rues de Gênes pour rejoindre notre domicile depuis le Porto Antico où se trouvait le parking conseillé par l’hôtel, ce que j’ai vu surtout, c’est des menaces de mort adressées aux touristes, les croisiéristes en premier, ils vont crever, disaient ces menaces, et puis sur les murs de la faculté de lettres des messages dignes des années les plus dures de la lutte armée. Entre Tommasina, Luigi dodici, et tutti quanti, il y a une éternité, me semble-t-il, mais elle me plaît, cette éternité. Je ne sais pas pourquoi. Qu’est-ce que c’est ? La langue ? L’incroyable pesto ? La grappa ? L’azur et du ciel au-dessus de la mer, si pur ? Tout cela, je suppose. Et quelque chose d’autre, quelque chose de difficile à dire et qui tient, peut-être, dans une sorte de survenance méréologique : ce qui advient de tout ce qui se produit sans pour autant s’y réduire, une atmosphère, dirions-nous, oui, il est possible que cela se dise ainsi. En attendant, j’écris : la fesse droite posée sur le bidet, mobilier italien s’il en est et pourtant si français, et l’ordinateur sur l’abattant des wc. La vmc tourne à fond, la position est on ne peut plus inconfortable ; — c’est peut-être cela, l’air de l’éternité. De sublime au trivial à la vitesse instantanée, aurait confessé Tommasina avant que d’expirer.

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