neuf août deux mille vingt-trois

Notations dans le jardin suspendu où les pigeons morts finissent à la poubelle. Dans la rue en contrebas, un musicien s’applique avec passion à massacrer tout le répertoire classique et moderne de la guitare, transcriptions comprises. Sous le grand arbre, notre enfant joue : elle se raconte des histoires, court, incarne ses personnages, comme il me semble qu’elle l’a toujours fait depuis qu’elle sait marcher et parler. Je l’observe quelques instants. Elle m’interroge du regard. Je lui dis que je ne m’occupe pas d’elle pour qu’elle puisse reprendre ses activités sans se soucier de l’existence du monde qui l’entoure contre son gré. J’envie cette liberté, l’indifférence superbe qui est la sienne, laquelle n’a rien à voir avec la liberté d’indifférence des philosophes (choisir indifféremment a ou non-a), est suprême au contraire : tout disparaît, autour de moi, il n’y a plus rien, plus rien n’a d’importance que ce que je fais. Parfois, pourtant, je lui dis de faire attention au monde, de se taire et de regarder, et d’écouter, d’oublier un peu son moi. Mais il n’y a là, ce me semble, nulle contradiction, mais profond accord plutôt. Au retour de son voyage à Rome et Paris, où Hyacinthe Rigaud fit de lui un portrait célèbre, Anton Giulio II Brignole Sale, marquis de Groppoli, ne supportant pas de vivre dans les pièces immenses du palais que son père et son oncle firent édifier (l’illustrissime Palazzo Rosso), se fit aménager de somptueux appartements en mezzanine, où, dans le plus pur style du Grand Siècle, les décors à fresque représentant des anges, des scènes mythologiques relatives à la fondation de Rome côtoient les miroirs et autres portes dérobées. Sa chambre à coucher, où des anges d’or sculptés tirent une corde qui déploie un immense drap, est une merveille de décadence baroque. La simplicité, on le comprend, est un concept relatif, et c’est un peu comme si notre marquis avait voulu se faire une débauche à taille humaine. Trop grandes pour lui dans leur apparat symbolique, les pièces de réception lui auront peut-être paru inquiétantes. Pour qu’un espace nous convienne, il faut que nous puissions en jouir, et la grande mesure des chambres de ce demi-étage, révèle un tempérament d’esthète secret qui semble plus moderne que le faste des palais où s’exposent aujourd’hui encore en galerie des peintures. Tout à fait comme si Anton Giulio II avait pressenti la menace naissante d’un monde — d’un dehors, oserais-je dire — de plus en plus oppressant, un monde qui, dans son ambition de totalité, mettrait bientôt en péril l’intimité de nos sentiments, de nos pensées, du moindre de nos agissements et que les appartements, dès lors, devraient moins ressembler aux demeures des dieux qu’aux grottes où les nymphes s’abritent d’eux. Un refuge, voilà peut-être la vraie nature, en effet, la propre raison d’être d’une maison.