Du sentiment qui fut le mien hier, rien ne subsiste. Mais fut-il le mien ? Ne fut-il pas celui d’un autre ? On croit, depuis Locke, que c’est la continuité qui fait l’identité personnelle, une forme de mémoire de soi qui assure à celui qui se souvient de lui-même que c’est toujours le même soi qui était là toutes les fois qu’il se souvient d’avoir été, mais est-ce bien vrai ? Je me souviens parfaitement bien d’avoir ressenti ce que j’ai ressenti hier, et pourtant, ce moi qui a ressenti ce qu’il a ressenti hier, quand même je sais que c’était moi, il ne me semble pas que je le sois encore, mais un autre. Cet autre, dont je dis qu’il est moi tout en sachant que je ne le suis plus, qui est-il ? Existe-t-il encore ? Et si oui, où ? A-t-il cessé d’exister ? Et si oui, où a-t-il bien pu passer ? Se tient-il en retrait en attendant de refaire surface ? Mais alors, ce retrait, où est-il ? Oui, où, oui, où ? Je pourrais refaire tout ce que j’ai fait hier, geste à geste, presque, aujourd’hui, et ce que je ferais aujourd’hui, si je refaisais ce que j’ai fait hier, cela n’aurait plus rien à voir, ce serait tout à fait autre chose. Et ce n’est pas tant que je me demande comment cela est possible, non, cela, je sais très bien que c’est possible, non, je me demande : cela, comment peut-on l’oublier ? Et tout le monde l’oublie : je suis chaque jour le même et chaque jour je suis un autre, n’est-ce pas merveilleux ? Mais faisons semblant de changer de question. « Si tu ne te construis pas toi-même, avait dit la jeune femme, comment est-ce que tu peux construire quelque chose avec quelqu’un ? » Et la question, quand je l’ai entendue, m’a semblé à la fois frappée au coin du bon sens et désespérément débile. À vrai dire, elle était simplement de son époque, et cette époque est perdue. Hier, dans le journal, il y avait un article consacré aux partisans du compost humain, et il m’a semblé évident que l’époque du moi absolu et l’époque du compost humain, l’époque qui se demande enfin genre comment tu peux aimer quelqu’un, je veux dire, si tu ne m’aimes pas toi-même ? et l’époque qui réclame la mort bienheureuse sont une seule et même époque, une époque d’une cohérence vertigineuse, l’époque qui, pour la première fois depuis longtemps, annonce avec une certitude totale la fin de l’Occident. Tout cela, j’ai déjà eu l’occasion de le dire, tout cela n’est rien que l’universalisation d’Auschwitz, Auschwitz qui fut à la fois la fin d’une époque et le commencement d’une autre, celle-là même que nous vivons aujourd’hui et qui en est l’intensification par la normalisation. Auschwitz, en tant que nom que l’on donne au phénomène du camp d’extermination, Auschwitz a révélé à l’humanité qu’elle-même n’était qu’un fonds, une ressource dont on peut disposer à volonté. Et rien, pas même l’idéologie d’apparence bienveillante de la régularisation des travailleurs sans papiers, rien n’échappe à cette loi de la disponibilité absolue de l’être humain et de son absolue fongibilité. Tout comme l’apologie de la migration, le compostage humain glorifie l’utilité universelle : dans la vie comme dans la mort, l’être humain doit être rendu utile. Et, en cela, notre époque accomplit la prophétie d’Auschwitz qui voulait que le travail rende libre : tout comme les Nazis qui faisaient travailler les Juifs jusqu’à la mort avant d’exploiter leurs cadavres (les cheveux des victimes servant à faire de la feutrine), pour nous aussi, rien ne doit plus demeurer inutile, et mon cadavre à moi aussi devenir humus. Un jour, peut-être, imaginera-t-on ainsi une nouvelle étymologie qui fera dériver l’humanitas de l’humus, et notre identité, dès lors, sera garantie pour l’éternité : Regarde ma chérie ! Cet arbre, là-bas, c’est papy.