vingt-sept septembre deux mille vingt-trois

Devant l’église, un homme noir tient dans ses mains une pancarte sur laquelle on peut lire : « NO JOB // PAS DE LIBERTÉ » et, à la regarder simplement comme cela, en passant, on ne sait pas très bien s’il a organisé sa propre manifestation à lui tout seul ou s’il fait la manche. Rien n’indique une chose plutôt que son contraire, et il faut vraiment avoir l’esprit ouvert pour seulement se poser la question. Les gens qui passent devant lui, à vrai dire, ne le regardent pas et j’ai beau chercher des yeux, je ne vois pas à ses pieds (il se tient debout) le moindre récipient susceptible d’accueillir l’aumône du marcheur. Peut-être n’accepte-t-il que les NFT, qui sait ? Ce que l’on sait ou, du moins, ce que l’on peut déduire de cette vision pas très engageante d’un homme noir comme ça devant une église, qui tient entre ses mains une pancarte sur laquelle est écrite dans une langue si mal assurée qu’elle en est indéterminable quelque chose dont on ne sait pas si c’est une déclaration ou une supplique, qui ne cesse de passer d’un pied à l’autre, un casque relié à son smartphone vissé dans ses oreilles, en sorte que l’on ne sait pas non plus s’il fait la manche ou s’il danse, ce que l’on sait, bref, bien que l’on ne sache pas grand-chose, c’est que, en moins d’un siècle, la petite musique d’Auschwitz aura fait du chemin, ritournelle dont bourdonnent aujourd’hui toutes les têtes. Dans le patois universel, tout le monde parle un ersatz d’anglais qui ne ressemble à aucune langue naturelle. Même la jeune fille au pair de quarante ans passées, laquelle a tout l’air d’une réfugiée ukrainienne, tente de faire obtempérer ces enfants bénies du cinquième arrondissement de Paris dont elles a la charge dans la langue artificielle de notre nouvelle humanité. « Maïa, pout haune yor chouze. » Mais Maïa ne veut pas. Jadis, telle Mlle Bourdienne, les dames de compagnie parlaient français. Et si personne n’aurait pu en vouloir alors aux beaux Russes bien nés de succomber à l’empire de la tentation, les amours digitales et l’uniformité de notre mondialisation morne ont réduit à zéro toute chance d’aventure. On sait tout sur tout le monde avant même de l’avoir rencontré. D’où la question : à quoi bon se voir en vrai ? Sur le boulevard, les types crachent par terre, pissent par terre, chient par terre, mangent par terre, cuvent leurs bières par terre, dorment par terre, meurent par terre, c’est l’avenir qui se dessine là, sous les yeux de personne, il n’y a que les fous ou les écrivains ratés que leur condition intéresse. Parce que la leur est la mienne ? Mon Dieu, non. Alors pourquoi ? Parce que c’est ce que je vois, parce que je n’ai pas d’hallucinations, non, j’ai des visions. Si la description du réel en donne l’image d’une immense cour des miracles à l’échelle planétaire, ce n’est pas à la description qu’il faut s’en prendre, non plus qu’à qui décrit, mais au réel, et à qui le rend tel. Le ciel s’est couvert. L’atmosphère invente désormais des saisons parallèles : ni tout à fait l’été ni tout à fait l’automne. Et, pour notre plus grand malheur, plus rien ne nous étonne. Ni les saisons ni les personnes.