vingt-neuf septembre deux mille vingt-trois

Je ne suis pas allé au cours de corse, et je n’y irai pas. C’était un fantasme. Qui, comme tous les fantasmes, ne résiste pas à son exploration. Mais il fallait l’explorer, oui, cela est indubitable, sinon le fantasme aurait demeuré, comme tous les fantasmes, dans un « et si… » constamment répété alors qu’il n’y a rien. Rien, c’est excessif : un fantasme, c’est loin de n’être rien, mais que ce soit quelque chose ne suffit pas pour que ce soit quelque chose à faire, en plus de le prendre en considération. J’ai pris « mes origines » en considération, c’était le moins que je pouvais faire. Néanmoins, quand, dessinant rapidement l’arbre de ma généalogie depuis moi-même jusqu’à mon arrière-arrière-grand-père, il m’a semblé comprendre l’illusion qui se logeait au cœur de ma mémoire, illusion qui est dans l’air du temps, l’individu libéral cherchant toujours à se convaincre que, derrière l’autonomie que lui ont prêtée les Lumières, se trouve quelque chose de plus profond, des origines, des racines, alors même que notre nature est d’être déraciné, de nous déraciner sans cesse. C’est ce que j’ai écrit dans mes notes sur l’Italie, je crois : mes racines poussent devant moi. J’ai essayé de voir ce qu’il y avait derrière, eh bien, il n’y a rien. L’illusion qui se loge au cœur de ma mémoire, illusion bourgeoise, masque la raison pour laquelle les émigrés toujours émigrent : dans l’espoir d’une vie meilleure. Mon arrière-grand-père, berger d’un troupeau qui ne devait probablement pas être le sien, quittant son village natal pour se faire ouvrier sur la rade de Toulon, voilà qui est sans équivoque. Et l’on trouve désormais, dans la branche continentale des Orsoni, des enseignants, des dirigeants d’entreprise, des anciens élèves de Sciences-Po, des cadres supérieurs, et même un écrivain dont la fille aime le théâtre, les livres, la danse, la musique. On a toujours tendance à ne voir l’histoire que dans un seul sens quand elle va dans toutes les directions à la fois. Au fond, quand j’y pense en tâchant d’être sincère, il n’y a que ma langue, la langue française, à laquelle je sois profondément attaché : nulle terre originaire, rien que son souffle léger comme l’air et son histoire vaste comme les millénaires. Mes racines ainsi, qui poussent devant moi, mes racines s’étendent aussi loin que le permet la langue que je parle, la langue dans laquelle j’écris, cette langue que j’aime profondément. Quand il m’arrive de dire qu’elle est morte, et de le déplorer, élégiaque, ma langue, ce n’est pas pour l’assassiner, mais parce que les amours qui ne sont pas conscientes de leur fragilité ne peuvent pas durer. Qu’est-ce que tout cela fait de moi ? Je ne sais pas, peut-être un membre de cette engeance bizarre qu’on appelle « les Français » et que, de nos jours, tout le monde semble se faire un devoir de détester. À commencer par les Français eux-mêmes, tristes gens. Il est vrai que, avec notre histoire sanglante, nous ne sommes pas sans défauts, mais qui peut bien se flatter de l’être ? Assis à mon bureau pour écrire, du bœuf en daube qui mijote en sa cocotte me parviennent les effluves. Et, malgré les bruits insensés des moteurs à explosion qui irriguent le boulevard, flux perpétuel, en attendant les pintades du bar qui sortent avec le soir (« pintades », parce qu’elles boivent des pintes jusqu’à plus soif), l’automne naissant a quelque chose de délicieux. Peut-être, est-ce le parfum. Peut-être, est-ce moi. Peut-être, est-ce toi. Peut-être, est-ce tout. Dans le cahier au bison rouge, pages de notes prises hier au soir, et puis un poème, ce matin, écrit en chemin et copié ensuite, ainsi qu’une sorte d’aphorisme. Un poème (étrange, comme moi), il y a longtemps ce me semble que je n’en avais pas écrit un. Tout est neuf. Tout est toujours neuf. Et si vieux.