neuf octobre deux mille vingt-trois

Afin de tâcher de savoir en quoi croire ou ne pas croire, j’entreprends le grand tour de moi-même, et du quartier. Marche ainsi treize kilomètres parmi ces êtres auxquels je me sens étranger, au cœur de la ville qui hurle, grondement des machines, stridences des sirènes, et les morts. Les morts dans le cimetière, les morts dans ma tête, les morts sont partout. En ce moment, mais pas seulement : les morts sont toujours partout. Nous choisissons simplement de les ignorer. Pourtant, ce ne sont que fantômes qui se tiennent et vont parmi nous ; nos amis, nos ennemis, nos frères. À quoi devrait-elle ressembler la ville pour me ressembler ? ne me suis-je pas demandé en marchant, mais j’aurais pu. Ce n’est que maintenant que j’y pense, sans trouver de réponse qui me paraisse convenir. À quoi devrais-je ressembler moi-même ? Et avant tout, à quoi est-ce que je ressemble ? Cherchant donc une réponse à mille questions dans les rues de mon quartier et le labyrinthe de mon esprit, il me semble, je crois, que je finis par trouver l’illumination. Quand je suis rentré chez moi après avoir marché, je me suis assis à ma table d’écriture et j’ai écrit. J’ai écrit la vision que j’avais eue en marchant. Des milliers de signes, neuf mille environ (et huit mille six cent trente-quatre, exactement, tu vois, même quand j’ai une vision, je n’oublie pas de compter les signes, comme un maniaque), milliers de signes pour que cette vision ne se tienne pas recluse dans le labyrinthe de mon esprit, mais existe en dehors de moi, là où tout le monde pourra la lire. Ensuite, une autre encore, manière de prémices à une suite, une autre vision, ou quelque chose de la sorte, je ne sais pas, simplement ce que j’imaginais qui, dans un récit, pourrait venir après l’exposition de cette vision, quatre cent quarante-cinq signes, exactement. Et puis, je n’ai plus pensé à rien, pendant un long moment, me plongeant dans les flots des horreurs du monde, tout à fait comme ce santon qui se tient à mes côtés, posé sur ma table d’écriture, ange Gabriel sans plus ailes ni crèche. Tout à l’heure, quand je me suis demandé à quoi je ressemblais, je n’ai pas pensé à lui, j’écrivais, je n’en avais pas conscience, à présent que j’ai de nouveau conscience de lui, il me semble que c’est à lui que je ressemble, les mains jointes en prière, ce petit ange de terre, fragile, dont les ailes sont brisées. Apparition de l’humilité. Et prière muette pour les défunts.