S’estimer heureux d’être en vie ; est-ce tout ce que le genre humain peut espérer de l’existence ? Trouver sa joie unique dans la survie, la non-mort au jour le jour. Et ce pur phénomène, ne serait-ce pas l’abolition de l’histoire, sa reconduction au néant d’un temps qui se clôt sur lui-même en la boucle infime de l’immédiateté ? L’immédiateté, certes, sans doute que rien ne l’abolira jamais, sauf à abolir la vie humaine même, mais l’histoire ? L’histoire, n’était-elle pas porteuse de la promesse d’autres régimes d’existence où, par son cours libérés de la part la plus abominable des vestiges de notre préhistorique animalité, nous connaîtrions les joies de l’amitié universelle et de la paix perpétuelle ? Utopie que cela, à l’évidence, qui justifie qu’on l’agonisse de nos sarcasmes, à n’en pas douter, mais n’y a-t-il rien de plus que cela, nulle place pour rien sinon le désespoir du temps, chacun réduit au plus restreint périmètre de sa vie à lui, peut-être étendu au plus proche, l’immédiatement proche, toujours l’immédiateté, mais au-delà, myopie de tout idéal ? Parfois, je m’étonne de la facilité avec laquelle les corps se meuvent, comment ils ne s’effondrent pas, accablés, sous le poids de l’immédiateté de l’existence, de l’absence de profondeur, de la manifestation permanente du néant. Et moi-même, qui manifeste la conscience de tout cela, comment se fait-il que je ne m’effondre pas, que je ne décide pas que cette fois, c’est la fois de trop, que rien ne justifie que l’on s’inflige ce destin à l’imbécilité si parfaite, que rien ne justifie que l’on continue un jour de plus ? Du coin de la fenêtre que n’occulte pas le rideau à demi tiré seulement sur le boulevard, je regarde ces corps déterminés qui sont, viennent, agissent, franchissent, je considère la détermination avec laquelle ils vont quelque part, font quelque chose, me paraissent exister ou, du moins, en donnent toute l’apparence ; n’est-elle pas incompréhensible ? N’est-il pas incompréhensible que tout continue ? Il faut continuer, semble leur murmurer une silencieuse voix. Mais que ne sait-elle pas se faire entendre la voix qui les interrogerait gravement : À quoi bon continuer ? Ce n’est pas, c’est ce que je veux dire, que je ne veuille pas continuer, c’est que je me demande comment on fait pour vivre sans se demander : À quoi bon continuer ? Afin de trouver une réponse ou de ne la pas trouver. J’entends ceci : Ne crois pas que je ne vive pas, ne crois pas que, parce que je ne suis ni sur la couverture ni dans les pages des magazines — il faudrait brûler tous les magazines ; mais, comme on ne peut pas brûler l’idée du magazine et que les idées mortes finissent toujours par être réinventées, ce serait en pure perte —, ne crois pas, non, que, parce que je ne publie même pas, je ne vis pas, n’écris pas, c’est tout le contraire, en vérité, mais une vie, sans interrogation profonde, grave, d’elle-même, c’est un peu de vent malodorant qui passe avec le temps, et rien de plus. Or, cette chose insignifiante, comme se fait-il que tout le monde s’en satisfasse (même qui fait profession d’écrire et qui, au fond, tient plus du salarié que de l’artiste, ah, tristes gens, à vrai dire, je vous plains, mais un peu seulement) ? Je pourrais écrire jusques au moment de mourir. Et d’ailleurs, c’est ce que je vais faire, et c’est ce que j’ai déjà commencé à faire. Regarde.