vingt-huit octobre deux mille vingt-trois

Hier au soir, j’ai écrit une page pour un chant du livre des visions, et quand je l’ai relue à l’instant, j’ai eu du mal à la comprendre. Je ne sais pas si j’ai eu du mal à la comprendre parce qu’elle est incompréhensible, et si cette incompréhensibilité est géniale ou ratée, ou bien parce que je ne suis pas dans le bon état d’esprit, parce que je ne parviens pas à me plonger dans ce que j’ai écrit, parce que je n’ai pas le bon flux de langage dans ma tête, pour en faire quelque chose. Ce chant, pourtant, dans une certaine mesure, il est déjà écrit, écrit en ce sens que j’ai la première et la dernière phrases, ne manque donc que le chemin de la première à la dernière phrases, ce qui est à la fois le plus simple et le plus difficile, mais ce n’est peut-être pas la question. Quelle est la question ? Vaste question. Au fond, comme toujours, il y a un moment où l’on ne parvient plus très bien à savoir si ce que l’on est en train de faire est génial ou nul, et c’est sans doute une condition nécessaire de l’accomplissement, ce doute, sans ce doute au cœur de l’écriture, tout deviendrait trop facile, trop banal, vain. Hier, en route vers les dunes de Keremma, nous avons discuté de ce qu’était l’art avec Nelly. Elle me racontait à propos d’un film qui a eu du succès récemment qu’une amie lui avait dit qu’il fallait avoir des enfants pour le comprendre, pour l’apprécier pleinement, ce qui, ai-je dit à Nelly, me semble une réduction catastrophique de l’art, bien qu’elle soit propre à notre époque, comme si, en fait, l’art n’avait pas de force propre, n’était plus qu’une machine empathique, qui carbure à l’empathie, qui doit faire vibrer la corde sensible du spectateur. Cet art, strictement limité au point de vue du spectateur, s’abolit lui-même : il n’a rien à dire qui ne lui préexiste, tout est déjà dit, déjà fait, déjà exprimé, ce n’est que la mise en scène qui change, un peu comme ces agents immobiliers qui pratiquent le home staging pour « déclencher “l’effet coup de cœur” » de l’acheteur, je cite, eh bien, l’artiste se trouve dans la même situation, la même démarche, il n’invente plus rien, il met en scène des contenus artistiques dans une sorte d’art staging pour déclencher « l’effet coup de cœur » du spectateur. C’est la conséquence de l’accomplissement du processus de désartification (voir les remarques que j’ai consacrées à l’Entkunstung d’Adorno le dix mars deux mille vingt-et-un) : l’art n’a plus de puissance propre. Or, que l’art n’ait plus de puissance propre, cela ne signifie aucunement qu’il ne suscite plus l’enthousiasme des foules, c’est tout le contraire : l’art confortant les masses dans leurs croyances déjà acquises, il doit susciter l’adhésion du plus grand nombre ou alors il n’est qu’un échec. Dès lors, l’art et le succès vont de pair. Mieux : le succès est le critère absolu de l’art, une œuvre sans succès ayant échoué à remplir son rôle social. Fait social, l’art est le traité que signe l’individu qui se rend au marché total. Dans ces conditions, l’art ne saurait douter de sa propre essence, pas plus qu’il ne saurait douter du fait même qu’il possède une essence, et tout artiste commence sa carrière par une déclaration performative : « Je suis un artiste », charge à lui de le prouver en vendant sa marchandise au plus grand nombre. À rebours, ne pas comprendre ce que l’on écrit est une expérience défondatrice, pour ainsi dire : perdu dans le désart, qui pense ne peut manquer de marquer sa chair au fer rouge du point d’interrogation. Et si… résonne dans chacune de ses phrases, dans chacun de ses gestes, sinon, à quoi bon ? Autant faire de l’art, comme tout le monde.