Depuis que les démocraties ont pris diverses mesures législatives ayant pour but de protéger les enfants contre les agressions et mauvais traitements dont leurs parents et d’autres adultes peuvent se rendre coupables à leur encontre, le taux de natalité ne cesse de décroître en Occident, et le nombre d’animaux domestiques par foyer de croître en proportion inverse. Ainsi, comme on pouvait le lire dans la presse ces derniers jours, y a-t-il par exemple plus de chiens en Espagne que d’enfants de moins de quatorze ans (9,3 millions pour les premiers contre 6,7 pour les seconds). C’est que jamais les êtres humains n’ont fait d’enfants par amour de l’humanité. Ou alors, c’étaient des fous, et ils étaient minoritaires, fort heureusement. Ce qui a toujours commandé à la reproduction sexuée, c’est le besoin inconscient de perpétuer l’espèce, ou la transmission, généralement d’un nom (avec tout ce que celui-ci englobe : titres, terres, capitaux, etc.), ou la nécessité de disposer d’une main-d’œuvre à bas coût et corvéable à merci, voire l’instinct pur et simple de domination. Depuis que les êtres humains d’Occident sont devenus si conscients d’eux-mêmes qu’ils sont gagnés par une forme de paralysie, que le travail des enfants est interdit, qu’on n’a plus le droit de les battre ni de les humilier sans courir de sérieux risques judiciaires, et que l’horizon de l’individu, limité à sa seule et unique personne et s’éteignant avec sa vie, n’offre rien que sa libido démonstrative et ses lubies passagères en spectacle, il est vrai qu’il n’y a plus guère de raisons d’enfanter. L’animal domestique, dans son silence irrémédiable, offre une revanche à l’individu : tout ce qui, depuis des millénaires, a poussé ce dernier à procréer, à jeter toujours plus d’êtres au monde, l’infatuation absolue dont il est le sujet, tout ce qu’il doit désormais refouler sous peine d’être châtié et publiquement humilié, il peut désormais le décharger sur cet être dont l’altérité, par l’attention affectueuse que lui porte l’humanité, s’estompe chaque jour un peu plus. À quoi bon faire un enfant quand on peut se choisir un chien en tous points conforme à ses désirs et d’autant plus agréable comme compagnie que, ne jouissant pas d’une espérance de vie aussi longue que la nôtre, on peut en changer régulièrement ? Les enfants sont des êtres ingrats, lesquels, très vite, malgré le dressage que la société leur fait subir, développent une personnalité propre, expriment des souhaits, des désirs, ont des idées, des sentiments, pensent, déçoivent leurs parents pour s’inventer une vie qui leur est propre, fuguent, désobéissent, répondent, bâclent leur travail, salissent leurs vêtements, couchent avec n’importe qui, boivent, fument, refusent de travailler, s’amusent, et ont en plus le culot de survivre à leurs géniteurs. À côté de ces monstres d’égoïsme, qui n’est pas touché par le regard attendrissant d’un gentil petit chien qui remue sa petite queue et ses petites oreilles ? Bientôt, dans la constitution des authentiques états de droit, à côté des dispositions garantissant les droits absolus d’avorter et d’en finir quand bon nous semble avec la vie, le tout aux frais de la collectivité, cela va de soi, un article gravera dans le marbre de la loi fondamentale que les animaux sont des personnes comme les autres. Alors, la vie fabriquée en laboratoire, l’intelligence déléguée aux machines, et abolie la réactionnaire frontière qui les sépare, les êtres humains et les êtres animaux vivront ensemble dans l’amour universel. Y aura-t-il des gens alors qui, n’ayant pas tout à fait désespéré de la culture, concevront encore des enfants comme nos ancêtres dans leurs lointaines cavernes, pour avoir quelque chose à dire à l’avenir et, pour ce faire, leur apprendront d’où ils viennent, ce qu’ils peuvent attendre de la vie, ce qu’il faut défendre à tout prix et ce qu’il faut accabler de son plus grand mépris ? Ou bien, tout cela sera-t-il devenu absurde, un peu comme ces croyances primitives qui attribuaient aux vents et aux fleuves le pouvoir de féconder les femelles ? Je ne sais pas, mais c’est un principe qui devrait être inscrit au frontispice de toute morale : il ne faut pas insulter l’avenir. En attendant les lendemains qui chantent et aboient en chœur, à cette humanité fatiguée et un peu bête, s’en oppose une autre, dont la vitalité ne semble pas faiblir. Elle est mue par des pulsions plus puissantes que les nôtres, animée sans doute d’une autre foi que nous qui, depuis longtemps déjà, ne croyons plus en rien du tout, si ce n’est à la morale du toutou.