Ces derniers jours, mon écriture a pris un tour bouffe. Du moins, celle que je consigne ici. Cela passe-t-il aperçu ou non ? Je n’en sais rien. Il n’y a rien de pire que de devoir expliquer une plaisanterie, un bon mot : « Tu vois, c’est drôle parce que… » Non, c’est catastrophique. Soi-même, on n’a plus envie de rire du tout. Pourtant, il faut rire. Et l’éternel débat — de quoi et avec qui ? — n’est rien qu’une rengaine désœuvrée pour qui n’a rien à dire du tout. Faut-il rire ? En un sens, il ne faudrait faire que cela. Tout ce qui se donne des airs de sérieux méritant d’être détruit, seul ce qui ne prétend pas en avoir l’apparence ayant quelque chance de l’être. Bien que ce soit moins sérieux que profond. Je crois me souvenir que, un peu comme Swann dans la Recherche, qui dans la conversation accentue certains mots pour prendre de la distance par rapport à eux, faire entendre à qui l’écoute qu’il n’en est pas la dupe, parce qu’il est snob, JPC prenait une intonation différente quand il employait ce mot, profond, ou profondeur, et d’autres. Mais moi, pourquoi devrais-je m’en priver ? Ce n’est peut-être pas exactement la question : quelquefois il faut prononcer ce mot platement et quelquefois il faut l’intoner différemment. Il faut savoir se moquer et savoir ne pas se moquer. Parfois oui et parfois pas. Qui vitupère parce qu’un chemisier vend un modèle Arthur Rimbaud, peut-on le prendre au sérieux ? Figaret, si mes souvenirs sont exacts, c’est la chemise que je portais au mariage d’E. Mais il paraît que, depuis, la qualité n’est plus ce qu’elle est. Faut-il s’en étonner ? La qualité n’est jamais plus ce qu’elle est ; ce pourrait être le principe même de la qualité. En ce moment, je m’habille n’importe comment. Ou pas tout à fait : j’ai un code vestimentaire, mais c’est moche. J’en ai conscience tout comme j’ai conscience que cet en ce moment-là dure depuis bien trop longtemps déjà. Je me dis : Quand j’aurai minci, je m’habillerai comme j’aimerais m’habiller en ce moment. Oui, mais je ne mincis pas. Et donc, je suis toujours habillé de la même manière. C’est-à-dire : mal. Ou, quoique non nu, pas du tout vêtu. Ce n’est pas que la vie ne doive pas être prise au sérieux, c’est que le sérieux n’est qu’un voile derrière lequel se dissimulent les traits grimaçants de qui hait la vie. J’étais séparé de Nelly. Et dans la pièce où elle se changeait, je trouvais les bas qu’elle avait portés dans la journée parmi d’autres vêtements. Je la voyais ensuite en sous-vêtements, ses porte-jarretelles sans les bas. Et lui demandais qui avait eu ce plaisir. Je me souviens que j’ai croisé deux jeunes femmes, hier, pendant que je courais au jardin du Luxembourg. L’une de noir vêtue et l’autre de blanc vêtue (ou un rose très pâle). Et qu’elles portaient des bas (ou des collants, je ne sais pas) assortis à leur tenue. Quand, par la force des choses, elles marchant et moi courant, je les ai croisées, je me suis aperçu que les bas faisaient des plis disgracieux dans le creux du genou et que c’était particulièrement laid. Ils n’étaient pas ajustés et leur donnaient une allure grotesque, bouffonne, comme des petites filles déguisées avec les vêtements de leur maman (mais ce n’était plus des enfants, même pas des adolescentes, c’étaient de jeunes adultes, et donc elles n’étaient pas déguisées, elles étaient habillées). Je me suis demandé comment on pouvait tolérer une telle laideur ? Ou plutôt, je me suis fait remarquer que c’était cela, la vraie laideur, — le détail aveugle. La vraie laideur tue ; la beauté, l’amour, la vie. Les fausses tours jumelles de Jean Nouvel aussi sont laides, mais cette laideur-là est assumée et encouragée : l’artiste et son bon peuple aiment la laideur, ils en font leur fonds de commerce, le mètre étalon de leurs valeurs. Voilà qui explique la présence des bas. Quant au reste, il ne fait sans doute qu’exprimer le peu de confiance que j’ai en moi, et la peur panique qui est la mienne d’être abandonné. Enfant déjà, quand mes parents sortaient le soir, quand je me trouvais seul dans mon lit, je m’imaginais qu’ils mourraient et que je me retrouvais orphelin. Le fait qu’ils soient toujours rentrés ne m’a jamais rassuré. Et un jour, ma mère n’est pas rentrée à la maison.