douze novembre deux mille vingt-trois

Est-ce que je peux faire comme si tout allait bien ? Non. Mais je ne peux pas faire non plus comme si tout allait mal. Et dire que la vérité se situe quelque part entre les deux, quelque part entre le tout va bien et le tout va mal, est-ce que cela voudrait dire quelque chose de clair ? On chercherait du regard entre une extrémité et l’autre, mais le regard ne se perdrait-il pas ? Ces extrémités exceptées, d’ailleurs, y a-t-il des points de prise auxquels le regard puisse s’accrocher ? Le regard, c’est une façon de parler. Hors les extrémités, le regard n’est-il pas condamné à errer à l’aveugle ? L’aveuglement pour le regard, c’est le comble du paradoxe. Où faut-il se tenir pour voir quelque chose, n’être pas aveuglé ? Nulle part ? Impossible. Je cherche. Ce qui m’étonne le plus, c’est que l’on soit toujours enclin à pointer en ce qui me concerne précisément mon échec. Ce matin, à une heure relativement avancée de la matinée, toutefois, à cause de l’heure tardive à laquelle nous nous étions couchés la veille, Nelly a suggéré que, peut-être, ne vivant pas comme tout le monde, cette différence dérange certaines personnes, lesquelles me prennent pour cible, dès lors, afin de se rassurer quant à la nature de leur existence personnelle. Pourtant, c’est ce que j’ai répondu à Nelly, je n’impose pas mon existence aux autres. Dans les dîners, par exemple, je parle peu de ce qui me préoccupe le plus — écrire — parce que ce n’est pas le moment, à ce moment-là, je pense, de le faire, ou alors ce serait le dîner d’un congrès de littérature, et quel ennui mortel ce serait. Je me souviens d’avoir déjeuné, un jour, lors d’un festival auquel j’étais invité (le seul, en réalité, auquel j’ai jamais été invité), avec des écrivains connus, dont une avait eu le prix Goncourt (ou allait l’avoir ? je ne sais plus, je crois qu’elle l’avait déjà eu), et ce fut vraiment une expérience décevante. En fait, ce ne fut pas une expérience du tout. C’était vain. Ce ne fut rien. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Ce que je voulais dire, c’est que. C’est que quoi ? Je ne sais plus. Ai-je perdu le fil de mon idée ? Le sentiment d’être une cible, ah oui, voilà, c’est ça, le sentiment d’être une cible, je le ressens de façon d’autant plus violente que c’est une attitude qui m’est parfaitement étrangère : je ne mets pas le doigt où cela est susceptible de faire souffrir l’autre, peut-être parce que je connais la douleur de l’échec, parce que je sais que, bien que, d’un certain point de vue, un point de vue extérieur, pour ainsi dire, il ne soit qu’une infime partie de l’existence, d’un autre point de vue, du point de vue intérieur de qui vit l’échec, il a tendance à prendre toute la place, à tel point que, si l’on n’y prend garde, on finit bientôt par ne plus voir que l’échec, par ne plus penser qu’à l’échec, par ne plus vivre que l’échec, par n’être plus que l’échec. Et ce, alors même que la majeure part de l’existence peut être parfaitement réussie. Mais je m’éloigne du sujet. Est-ce que je m’éloigne du sujet ? Je ne sais pas. Être une cible ne m’empêche pas de vivre, cela me donne simplement envie de fréquenter le moins de monde possible. Il y a tant d’autres choses à faire. Mais le moins possible, c’est quand même un certain nombre de personnes. Il faut savoir compter. J’écris allongé sur mon lit. Soudain, un rayon de soleil qui émerge de la grisaille m’oblige à plisser l’œil, je le cache de la main droite, ne peux plus écrire la main ainsi placée. Le soleil disparaît. De nouveau, j’écris. Ce matin, quand je suis allé me promener, une bruine incessante tombait. Je vais rester encore un peu allongé. Je ne serais pas allé marcher pour, non, pour tout ou son contraire, mais ce pays me désespère. Peut-être a-t-il toujours été désespérant. Je ne sais pas. Je ne vis pas depuis toujours. L’autre jour, je me suis fait cette réflexion : « Dire : “Je hais le moi”, ce n’est pas la même chose que dire : “Le moi est haïssable” », encore qu’on puisse haïr le moi parce qu’il est haïssable, à raison, c’est-à-dire, mais que telle chose soit désespérante, cela n’implique pas qu’il faille désespérer — ni désespérer d’elle ni désespérer de rien. J’aime marcher, mais je préfère marcher seul, comme le chanteur, dans les rues, sans personne, ou en petit groupe, seulement, à la manière d’une randonnée, pour aller quelque part on ne sait pas où. Les parcours définis, d’où à où qu’ils aillent, sont ennuyeux ; les suivant, on ne découvre jamais rien. Il faut marcher à l’aventure. Tout à l’heure, j’ai fait un dessin. Et le regardant à l’instant, je le trouve beau. Vide et beau. Et beau et vide.