Ô mon Dieu, donne-moi la force de ne plus faire ce que je fais, ai-je écrit, hier au soir, à vingt-trois heures quinze, après avoir éteint la lumière. Pensant à cette phrase, quelque douze heures après l’avoir écrite, je ne l’ai pas trouvée absurde. Même si, n’ayant pas précisément reçu une éducation religieuse et n’ayant pas encore été touché par la grâce de la révélation, je serais bien en peine de dire quelle entité désigne le « Dieu » que j’ai pris le soin d’écrire avec une majuscule, si l’on n’est pas trop littéraliste, on aura tout lieu de penser que ce « Dieu » dont il est fait mention n’est pas celui auquel on s’adresse quand on dit par exemple « Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort » ni celui que l’on loue quand on affirme que « Dieu est le plus grand », non, mais alors qui ? Si étrange que cela puisse paraître, c’est moi. Pas une meilleure version de moi-même, pour parler comme mes contemporains ont pris l’habitude de le faire, mais ce moi que je suis, aussi bête, veule, et médiocre que je suis. Étrange, en effet, il semble que ce le soit de s’adresser à quelqu’un que l’on estime veule en lui demandant de faire preuve de caractère, d’autant plus étrange, en effet, que cette personne, c’est soi-même, et qu’on ne sait pas si on aura la force de n’être pas veule, même si on a une idée sur la question, si on se le demande, c’est qu’on a déjà eu l’occasion de faire la preuve qu’on ne l’avait pas, cette force. Ai-je eu la force divine de ne plus faire ce que je fais, cela, c’est l’avenir qui le dira ; tout ce que je sais, c’est que, ce matin, à l’heure de me lever, j’étais si profondément endormi que je n’ai pas eu la force de bouger. Étais-je un animal apeuré par la journée qui l’attendait ? Non, mais j’étais un animal fatigué, qui aurait eu besoin de disparaître dans le sommeil pendant une semaine ou un mois, je ne sais pas, moins pour oublier le monde que pour reprendre des forces, celles-là dont j’ai peur, ai-je écrit hier au soir après avoir éteint la lumière, qu’elles me fassent défaut. Je crois que j’ai eu raison d’écrire cette phrase, hier au soir, après avoir éteint la lumière. D’habitude, je ne le fais pas et, ne le faisant pas, je crois que je ne prête pas attention à ma propre voix, à ce que je me dis à moi-même. Et je crois que j’ai raison de ne pas la balayer du revers de la main du mépris, mais d’y prêter attention, de l’écouter. Cette voix, c’est la voix que je prends quand, au milieu de la plus parfaite incompréhension, l’éclaircie de la compréhension se décèle. Une conscience lâche, pas assez tendue, n’y ferait pas attention, quand un esprit alerte le peut. Le compte-rendu de la totalité de nos états de conscience serait passablement fastidieux à consulter. Et pourtant, n’y trouverait-on pas des vérités qui nous échappent sur le moment et dont nous pouvons tirer de grands enseignements ? Dans une sorte de monde idéal un peu bizarre, un écrivain devrait pouvoir parvenir à noter toutes ses pensées, tous ses sentiments, tous ses états de conscience, ses doutes, ses désirs, ses dégoûts, etc. Il ne lui resterait bientôt de temps pour rien d’autre et son écriture se bouclerait sur elle-même, ce serait la seule personne à penser vraiment, à se comprendre vraiment, mais elle ne comprendrait plus rien d’autre, pour elle, totalement close en soi-même, il n’y aurait plus rien d’autre à comprendre. Peut-être est-ce la voie de la sagesse, peut-être est-ce la route la plus sûre vers la folie, et je n’ai pas trop envie de le savoir. Mais, que Dieu existe ou qu’il n’existe pas, il faut que j’aille au bout de ma croyance, au bout de cette manière d’acte de foi qui consiste à penser qu’il y a un état du moi meilleur que le moi actuel et que l’on peut agir sur soi-même pour parvenir à l’atteindre. Ce qui revient à dire qu’un acte de foi n’est pas une croyance mais une action qui est en elle-même sa propre fin, dont l’accomplissement est l’accomplissement du moi. À ce moment-là, j’ai interrompu la rédaction de mon journal et j’ai déjeuné d’un bol de potage de légumes, d’une boîtes de filets de hareng à l’huile, d’un morceau de pain et d’une clémentine, et ce régime, dont il m’est arrivé quelquefois de consigner le menu par écrit, sans expliciter cependant pourquoi il me semblait important de le faire, ce régime participe de mon acte de foi. Sans doute n’y a-t-il de morale collective que négative (« Tu ne tueras point »), et la barbarie dans laquelle s’achèvent les tentatives pour mettre en œuvre une morale collective positive l’atteste avec certitude, mais rien ne dit que cela doive nous détourner de la recherche d’une morale positive, dont le terrain n’est pas l’humanité, mais l’individu qui se prend lui-même pour objet expérimental de son exploration de l’univers. Passer de Dieu au moi, ce n’est pas dégrader le monde parce qu’il n’y a qu’ici que se joue son destin.