Est-ce que les gens croient en ce qu’ils disent, ce qu’ils font, la façon dont ils s’habillent ? Quelques instants, je jette un œil sur l’activité du boulevard : un homme, en baskets blanches, jeans noirs, perfecto assorti et sac avec écusson présentant un tigre jaune rayé de noir et rugissant, porte une casquette noire où est écrit en épaisses capitales blanches : ICON. Est-ce que les gens croient en ce qu’ils disent, ce qu’ils font, la façon dont ils vivent ? Encore une proposition de travail débile et dont je sais que ma proposition en retour sera refusée. Moi, pourtant, si je me considère avec un peu de sincérité, à peine un peu de sincérité, tout ce que j’ai envie de faire, c’est lire Proust, et puis Saint-Simon, et choyer ma fille adorée, et aimer mon épouse que je n’aime pas moins, et qu’on me laisse vivre en paix. À l’autre bout du fil, pourtant, c’est toujours la même rengaine, les mêmes déceptions, la même absence d’intérêt ; ce n’est pas que je m’ennuie, c’est que leur vie est ennuyeuse. Je sais qu’il y a cent mille raisons de se réjouir et, au moins, cent mille fois plus de désespérer, mais moi, tout ce que je voudrais, c’est qu’on me laisse vivre en paix. Pourquoi suis-je pauvre ? me suis-je lamenté, ce matin, ce qui n’est pas la meilleure des façons de gagner de l’argent, mais ce n’est pas une réponse à ma question : dans mon esprit, « être riche », c’est avoir de l’argent sans travailler. Ai-je l’esprit tordu ? Au regard des lois sociales en vigueur, certainement, au regard de la vérité, les choses sont moins évidentes. Ensuite, pour ne pas rester sur cette impression désagréable, je suis allé courir. Je me suis dit : quelle que soit la vitesse à laquelle tu cours, cours pendant une heure, et c’est ce que j’ai fait. C’est pendant que je courais que quelqu’un à l’autre bout du fil a cherché à me parler. J’ai consulté mon portable pour voir où j’en étais de ma course, j’ai vu l’appel en absence manqué, le message laissé, j’ai su qui c’était et de quoi il allait en retourner, et j’ai eu envie que tout disparaisse, mais comme tout n’allait pas disparaître, j’ai laissé passer un peu de temps avant d’écouter le message et de rappeler. Rien de nouveau sous la pluie. Ensuite, j’ai appelé Nelly et, là non plus, à l’autre bout de l’autre bout du fil, il n’y avait rien de nouveau : les gens détestables n’étonnent jamais, c’est peut-être une des raisons pour lesquelles ils sont détestables, alors nous avons parlé au téléphone pendant une heure à peu près Nelly et moi alors que, physiquement, elle n’était qu’à quelques secondes de distance de moi, on entendait les sirènes des ambulances qui passaient d’une oreille à une autre, de l’appareil au dehors, de l’endroit de l’un à l’endroit de l’autre, Steve Reich sans le solfège réinventé, et les choses ne se sont pas arrangées, non, mais nous étions d’accord, Nelly et moi, et cela, après tout, c’est une des meilleures façons d’envisager le monde. Ensuite, après avoir dit à Nelly que je l’aimais, j’ai raccroché, et puis, j’ai pensé à ma fille, et que je l’aimais. Que le réel soit décevant, est-ce de ma faute ? Le problème est-il dans ma façon de l’aborder, de l’appréhender, de m’y prendre avec lui ? Ne devrais-je pas changer, cesser d’aimer qui j’aime, cesser de faire ce que j’aime ? Est-ce que, si je me vissais une casquette ICON sur la tête et paradais comme ça, de par le monde, comme si le monde m’appartenait, on me trouverait moins snob, est-ce qu’on m’aimerait plus, ou est-ce que, au fond, les gens s’en moquent, ils n’ont pas besoin de raisons valables pour détester les autres, tout ce dont ils ont besoin, c’est de détester l’autre, et d’un autre pour le détester, et l’autre, quelquefois, c’est moi ? Ne le prenez pas personnellement, cher Jérôme, dit-on généralement dans ces cas-là, ou peut-être pas dans ces cas-là, exactement, dans ces cas-là, exactement, on me dit : « Tu pues, snobinard de merde ! » (mot à mot, la stricte vérité), mais dans ces cas-là ou dans d’autres, si je ne prends pas les choses personnellement, comment faudrait-il que je les prisse, impersonnellement ? Comme j’avais un doute, j’ai vérifié, et oui, je me suis déjà posé la question, en ces termes exactement, et le vingt-quatre janvier deux mille vingt-et-un exactement, de sorte que, peut-être, ce journal n’est qu’un vaste labyrinthe dans lequel je suis perdu, et si j’écris autant, c’est que je suis incapable de trouver la sortie et qu’il n’y a pas d’autre façon de trouver la sortie que d’écrire. Mais ce n’est pas vrai, si j’écris autant, c’est que j’aime profondément écrire. Avant, avant d’écrire autant, je trouvais que je n’écrivais pas assez, et c’est une sorte de complexe que j’ai porté avec moi pendant des années et des années, à l’oral de l’agrégation, déjà, on avait trouvé que ma leçon n’était pas assez longue, alors maintenant que j’écris beaucoup, je ne le cache pas, je me sens beaucoup mieux, beaucoup plus heureux, est-ce que c’est trop ? Mais ce n’est jamais trop : est-ce que ma vie est trop longue ? Aujourd’hui est un de ces jours où, une fois à ma table d’écriture, je pourrais passer la journée à ne rien faire d’autre qu’écrire. Pourtant, avant d’écrire, pour des raisons qui tiennent à ma vie professionnelle et à la vie familiale, deux énormités si colossales qu’écrire l’expression prête à sourire, j’ai eu le sentiment de n’avoir envie de rien, mais ce n’est pas vrai que je n’avais envie de rien, ce qui est vrai, c’est que je n’avais pas envie de ce que le monde a à me proposer, tout comme est vrai ceci que le monde n’a pas envie de ce que j’ai à lui proposer, et que, ainsi, nous nous trouvons là, face à face, le monde et moi, dans une incompréhension mutuelle au terme de laquelle, généralement, l’individu, dépité, désemparé, esseulé, abandonné de tous, vaincu, sombre dans l’alcool ou la drogue ou la débauche ou tout ou n’importe quoi pour se détruire tout en évitant d’avoir à se suicider ou se suicide tout simplement pour accélérer les choses, mais moi, je n’en ai pas envie, pas plus que je n’ai envie de ce que le monde me propose, je n’ai envie de mourir, je n’ai envie d’abdiquer devant le monde. Le monde porte une casquette ICON, tu sais, Jérôme. N’est-ce pas la preuve que tu ne saurais totalement avoir tort ? Mais les gens ne croient pas en ce qu’ils font, ce qu’ils disent, la façon dont ils s’habillent, la façon dont ils vivent, ils ne croient qu’en la haine, et ils détruisent le monde et, souvent, au comble de l’hébétude, ils appellent cela l’art ou la vie ou la politique ou la littérature, alors que ce n’est rien, non, ce n’est absolument rien, ce n’est rien qu’un peu plus de néant jeté à la face du monde, comme un crachat à ma face à moi, un peu plus de vie dont on nous prive, un peu plus d’être ou d’existence qu’on retranche du monde comme d’aucuns se tranchent les veines. Et c’est vrai que, parfois, je souhaite que certaines personnes meurent, mais ce n’est pas que je souhaite leur mort à elles, je ne souhaite la mort de personne, non, ce que je souhaite, c’est la fin du néant, et le début d’une existence plus vraie, enfin. Mais comme je n’ai pas la patience d’attendre qu’elle advienne, cette existence plus vraie, comme je ne suis même pas certain qu’elle existe, cette existence plus vraie, afin de précipiter les choses, j’écris. Et qui sait, peut-être, une personne plus ou moins proche, plus ou moins lointaine, se sentira concernée, se dira : « Mais moi aussi, je pense ainsi » et alors le monde sera meilleur. Et s’il n’y a personne, personne à l’autre bout du fil, tant pis, moi, j’aurais fait quelque chose de ma vie : j’aurais fait ce que j’aime.