onze décembre deux mille vingt-trois

Le poème de ma nullité mis à part, cette journée n’a rien pour se distinguer. Cette rédaction est la quatrième. Les précédentes, pourtant longues pour deux d’entre elles de plusieurs milliers de signes, ont heureusement disparu dans les zones les plus noires de ma mémoire, d’où je suis certain qu’elles ne sortiront jamais plus pour voir le jour. À l’exception d’un hurlement poussé en réponse au vacarme harassant que font les sirènes — « Putain ! » très, très fort, si fort que les cordes de la petite guitare ont vibré —, je n’ai rien dit, ou presque, de toute la journée. Sans importance. Les gens à qui je voudrais parler, de toute façon, n’existent pas, ou alors je ne les connais pas. C’est pour une raison de ce genre que j’ai pensé à un « club d’amis », ce matin. Dans mon esprit, je projetais un film conçu d’après un scénario où je me voyais à travers les yeux de Daphné, ayant des conversations passionnantes avec des gens formidables, et imaginaires, donc, et j’ai pensé à cette expression, un « club d’amis », dont j’aimerais être l’un des centres, je crois, chaque ami étant le centre de son cercle d’amis. C’est ensuite que, en réaction à l’évidence du caractère fictif de cette vie que je voyais à travers les yeux de Daphné, qui doit bien s’ennuyer, la pauvre, avec un père aussi seul que moi, j’ai pesté contre ces gens que je ne verrai pas pendant les fêtes de Noël, membres plus ou moins directs de ma famille, non à cause de ce qu’ils sont en eux-mêmes, mais de ce qu’ils sont pour moi, des gens dépourvus de tout intérêt avec qui j’ai perdu d’interminables heures de mon existence. Et pis encore, quand je ne les vois pas eux, comme donc durant la période qui vient, je ne vois personne d’autre. N’est-ce pas lamentable ? Je crois que oui. Et puis, tâchant de défaire les nœuds qu’il y avait dans mes cheveux, j’ai songé que j’avais tort de me plaindre, au moins, en avais-je, des cheveux. Et cette sorte de maxime de consolation, je n’ai pas bien réussi à savoir si elle n’était pas désespérément imbécile — à présent, je suis enclin à considérer que oui. Alors, ne pouvant que constater mon absence absolue de génie, pour aujourd’hui, je me suis contenté d’écrire les quelques phrases que voilà dont la vacuité parfaite ne me rassure guère quant au sens de mon existence. Comment se fait-il qu’il faille vivre chaque jour que Dieu fait ? Dans la Pléiade, en note, cette remarque de Cocteau dans son journal : « La diatribe de Charlus parlant de Mme de Sainte-Euverte (Mathilde Sée) est à la lettre une diatribe de Montesquiou » ne me plaît pas. Mais la lecture de ces quelques pages de Proust fut le seul moment vivable de la journée.