Les gens dont le regard se perd dans la vague sont plus beaux que les autres. C’est cette faculté qu’ils ont de laisser leur regard se perdre dans le vague, je suppose, et que, je crois, tout le monde n’a pas, qui les rend si beaux ; — la faculté de l’abandon. D’où vient-elle ? D’un goût prononcé pour la rêverie, d’une sorte de sublimation de l’ennui, peut-être. Comme s’il fallait que le regard se perde pour échapper quelques instants à l’uniformité lénifiante du monde, se soustraire au cours ordinaire des choses, atteindre à une autre strate de la réalité, laquelle est comme involuée, invaginée ; dans la réalité, mais à l’envers, à l’envers de la réalité, envers intérieur de la réalité. Le regard qui se perd, glissant sur les choses, pénètre dans une autre dimension des choses, plus profonde, mais pas plus lourde, au contraire, profonde et légère à la fois. Le monde tel qu’il se présente d’ordinaire devient flou, des images nouvelles apparaissent, on glisse sur elles, se glisse en elles, et bientôt découvre un monde neuf, qui ne ressemble plus à rien de connu. Alors, peut-être, découvrant cette autre dimension de l’existence, la vie peut-elle enfin commencer. Hier au soir, dans Proust, cette remarque que le narrateur fait cependant qu’il parle à Françoise de manière blessante pour se venger d’elle, qui le raille et se moque du petit chapeau plat d’Albertine : « ces mots français que nous sommes si fiers de prononcer exactement ne sont eux-mêmes que des “cuirs” faits par des bouches gauloises qui prononçaient de travers le latin ou le saxon, notre langue n’étant que la prononciation défectueuse de quelques autres. Le génie linguistique à l’état vivant, l’avenir et le passé du français, voilà ce qui eût dû m’intéresser dans les fautes de Françoise. L’« estoppeuse » pour la « stoppeuse » n’était-il pas aussi curieux que ces animaux survivants des époques lointaines, comme la baleine ou la girafe, et qui nous montrent les états que la vie animale a traversés ? » est comme un embryon d’histoire naturelle de la langue française. Je n’y pense que maintenant, soit des heures après avoir lu ces pages, et c’est avec ce retard que je relie cette remarque au relevé quasi obsessionnel des cuirs du directeur du Grand-Hôtel de Balbec au début des « intermittences du cœur » : trépan pour tympan, intolérable pour inexorable, fixures pour fissures (non « traduit » ni relevé par Proust), consommée pour consumée, routinier pour roublard, déboires pour débauches, s’accroupissait pour s’assoupissait, reconnaissant pour reconnaissable, cravache de commandeur pour cravate de commandeur (non « traduit » par Proust, mais « cravache » est placé entre guillemets), paraphe pour paragraphe, sous la coupole pour sous la coupe, granulations pour graduations (non « traduit » ni même relevé par Proust), aptitude pour attitude, qualité primitive pour qualité primordiale, plomb dans l’aile pour plomb dans la tête, perdre un temps infini pour perdre un temps infime. Mais je ne vois pas en quoi le relevé de ces cuirs participe à l’histoire naturelle de la langue française dont Proust parlait à propos de Françoise. Peut-être s’agit-il de deux choses différentes et ici ces cuirs n’ont-ils en fait qu’une fonction comique, parce que le directeur est un étranger, fonction qu’ils n’ont pas seulement chez Françoise qui est reliée à Combray, par les relations qu’elle entretient avec la famille du narrateur, c’est-à-dire aux origines de l’histoire du roman. Mais il est probable que quelque chose m’échappe. En effet, le narrateur est dans le monde, il ne s’en extirpe pas pour le juger du dehors, il en participe toujours. Aussi, ce qu’il relate, remarque, souligne, n’est jamais de simple sociologie, il y a une autre dimension , plus profonde, que l’on ne soupçonne pas si l’on ne comprend pas que le narrateur se place au même niveau que les autres, sans surplomb, sans point de vue supérieur. Les autres personnages demeurent au seul plan sociologique. Ainsi, le duc de Guermantes qui, à la soirée de la princesse de Guermantes pense que si le prince prend Swann à part, c’est pour lui reprocher son dreyfusisme et le mettre à la porte alors que c’est tout le contraire. Mais le duc, prisonnier de sa sociologie, n’envisage même pas une telle possibilité. Quand, lui-même, il changera d’avis, ce sera encore à cause de sa sociologie des « femmes d’une intellectualité supérieure », comme le prince doit sa conversion à sa sociologie de l’armée française, etc. Le monde social n’épuise pas le monde ; pour employer un langage dualiste un peu facile, il n’en est que l’apparence, et c’est dans les apparences du monde social que les êtres se perdent.