premier janvier deux mille vingt-quatre

Marché bien après que j’en ai eu assez de marcher. Par endroits, en ce premier jour de l’année, Paris est déserte, à d’autres, elle est noire de monde, touristes étrangers, principalement, de sorte que la ville ne semble pas être une ville unique, mais plusieurs villes, contiguës, et qui ne communiquent pas réellement entre elles. Elles sont les unes à côtés des autres, mais ne s’adressent pas la parole. Qui veut passer de l’une de ces villes à une autre doit faire quelque chose de spécial, une démarche, ou bien contraint par la nature de la vie sociale (le travail, par exemple) ou bien habité par quelque dessein particulier qui le conduit à aller d’ici à là, exprès. Tel moi, aujourd’hui qui, passant d’une rive à l’autre, dessine une grande boucle dans Paris avec mes pieds, avec mon corps, avec ma personne, pour célébrer. Célébrer quoi ? Eh bien, la vie, je crois. Tout existe et je le traverse, profitant de ce jour férié pour m’aventurer en des lieux (le 61 de la rue des Saints-Pères, en l’occurrence) où, les jours ouvrés, je préfère ne m’aventurer pas, par peur des fantômes, pour profiter des vastes étendues quasi désertes de certains boulevards, de certaines rues, me mêler à la foule au Jardin des Plantes, sur les berges piétonnes de la Seine, sur le pont des Arts. Y a-t-il quelque chose (quelque chose comme une entité) qui soit égale à la somme de ces contiguïtés ? Je ne le crois pas. Seule mon expérience constitue quelque chose de plus que ces îlots épars, constitue l’archipel de ces disparités ; — mon expérience, c’est-à-dire : que je marche, que je me déplace, que j’emporte avec moi quelque désir d’aller, sans idées préconçues, ouvert aux conceptions qui s’imposeront ou non à moi, le passage inventant une ville qui ne lui préexiste jamais. Ce que nous croyons préexister au passage, la ville administrative, en vérité, n’existe pas, elle n’est qu’une abstraction vide de toute réalité, une entité fabriquée pour des raisons politiques et économiques. La seule ville qui existe, c’est celle que mon passage (le passage de mes pas) invente, à laquelle il donne forme. Le relevé du trajet par le GPS (le tracé) n’enferme pas la ville dans sa boucle, il n’est qu’une marque floue, en vérité, malgré son apparence déterminée, délimitée, et mon passage ne saurait s’y résumer : où j’ai été, ce n’est pas la machine qui pourra me le dire une fois rentré, mais seulement ce que j’ai ressenti, ce que j’ai pensé, ce dont je me suis souvenu et, pour dire les choses simplement, quand je me suis senti bien, quand je me suis senti mal, ce que j’ai aimé et ce qui m’a déplu.