deux janvier deux mille vingt-quatre

Sans doute une tâche digne de ce nom consisterait-elle à expliquer aux gens que non, ils ne sont pas libres, ils vivent en Occident, mais, à supposer qu’on puisse jamais mener à bien une telle tâche, le temps qu’on y parvienne, l’Occident se serait probablement définitivement effondré. Et puis, dans les ruines de l’Occident, in fine, en attendant, on n’est pas si mal, n’est-ce pas ? Rien ni personne ne nous intimant plus d’accomplir quelque grande œuvre, la notion même de grande œuvre ayant été immolée au vingtième siècle sur le bûcher du soupçon, nous avons tout loisir de végéter dans l’intimité de notre personne privée, de ressasser jusqu’à la nausée notre petite histoire, d’exposer jusqu’à l’écorchement les béances de notre moi, d’exploiter sans vergogne traumas et fantasmes, délires et perversions, angoisses et obsessions, — du moment que ça rapporte, — du moment que ça paye. La vie, c’est fait pour consommer. Et être consommé. Dans les ruines de l’Occident, en effet, il n’y a plus ni transcendance ni sublime, toute l’existence de toute existence se déroule entre les murs écroulés d’egos épars. Tout n’est que débris, et n’est-ce pas reposant ? Débris : édifices à la hauteur des peuples fatigués. Est-ce une définition ? Et pourquoi pas ? C’était le genre de réflexions que je me faisais tout en préparant le repas. Mais pas du tout en pensant au destin de l’univers de la civilisation ou je ne sais quoi, non, en pensant à beau-papa. Étrange ? Peut-être pas. Chaque fois que j’ai l’impression de comprendre quelque chose, quelque autre chose semble m’échapper. Il y a des points, je crois, oui, je crois qu’il y en a, mais ils ne sont pas définitifs, finaux. Ils nous soutiennent le temps que nous mettons à passer, et puis, et puis, on ne sait plus. Faut-il seulement savoir ? La grande œuvre de notre temps, le modèle de toute œuvre à venir, c’est ce que je veux dire, ce n’est pas la Recherche, c’est le Livre des passages, c’est le Baudelaire de Walter Benjamin : des échafaudages, des chutes, des épaves, pour employer un mot baudelairien, les mirages d’un grand tout naufragé, les tombées d’un chantier en cours que l’histoire et le suicide auront interrompu. C’est la grande œuvre parce que c’est aussi un destin. Ce destin, si nous en rêvons, nous savons bien qu’il n’est plus pour nous. Et il nous fait d’autant plus rêver que nous savons bien qu’il n’est plus pour nous. Que nous, en vérité, nous n’avons plus de destin. Notre destin s’est déjà joué, au vingtième siècle, et notre temps a passé. Nous avons eu lieu. Je ne me lamente pas. Je m’efforce d’exposer les faits en toute lucidité, avec la plus grande des clartés. Est-ce une tâche, un devoir ? Oh, que non. Quelquefois, je me dis que c’est un passe-temps, un passe-temps comme un autre, il en faut bien un, et alors, vraiment, je le trouve désespérant, ce monde finissant.